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La Finance islamique en plein boom dans la région MENA, qu’en est-il ?

Lorsque Humayon Dar donne une conférence au sujet de la faisabilité d’un projet financier, la chance d’en tirer un nouvel enseignement est certaine. Le fondateur et directeur général de la London-based Cambridge Institute of Islamic Finance affirmait dans une de ses dernières sorties que : « La finance islamique n’est pas seulement un produit financier, mais aussi une philosophie de vie. Elle peut contribuer à la réalisation de l’équité sociale, de la stabilité économique et de la croissance durable dans le monde entier. »

Le présent article se propose d’analyser la pratique liée à la finance islamique dans son environnement le plus adapté, à savoir au sein des États de la région MENA. Il s’agirait aussi d’explorer le champ des possibles qu’offre le modèle, et de prendre conscience des enjeux liés à son implémentation au sein d’une économie dominée par un système bancaire occidentalo-centré depuis le 17ème siècle. 

Il est parfois très difficile de comprendre tous les termes techniques du jargon financier … qu’en advient-il alors si l’on vient prospecter sa branche islamique dont l’origine nous vient du Moyen-Orient ?  

Pour vulgariser la compréhension des principes de la finance islamique, le mieux serait de procéder par équivalence en prenant le système classique des banques commerciales comme point de référence. En associant à chacune des activités bancaires classiques son homologue en terme de finance islamique, on en conclut le jeu de correspondance suivant : 

  • Acceptation de dépôts : les banques islamiques offrent à leurs clients la possibilité de disposer de leurs liquidités dans des comptes de dépôt. Nonobstant, il ne faut pas espérer bénéficier d’intérêt annuel sur ces dépôts, les intérêts étant considérés comme une pratique non-licite en Islam. Au lieu de cela, la banque procède à l’investissement de ces fonds dans des domaines qui respectent les principes de la charia. Le client peut par ailleurs négocier avec la banque des secteurs d’investissement qui l’intéresse (éducation, infrastructures publiques, énergies, agriculture…). Ces comptes dits comptes Mudaraba génèrent des bénéfices qui sont partagés entre la banque et le client selon une répartition convenue à l’avance. Autrement, le client peut simplement décider de faire de son compte de dépôt un simple « coffre-fort » pour thésauriser son argent, c’est la Wadiah ou «dépôt de confiance ».
  • Prêt aux particuliers et aux entreprises : quatre contrats participatifs sont proposés par les banques islamiques pour pallier le non-recours au prêt à intérêt. Le contrat de Murabaha, la banque acquiert le bien ou le produit de consommation pour le compte du client en fixant une marge de majoration à la revente. Le client s’acquitte de son devoir contractuel par le remboursement échelonné du montant prédéfini (en prenant compte, le cas échéant, de l’appréciation de la valeur du bien). Dans le cadre du financement d’un projet entrepreneurial, les deux parties peuvent signer un contrat de Musharaka. La banque et le client participent en tant que partenaires dans le financement du projet en se partageant les bénéfices, ou en assumant mutuellement les pertes. Le contrat de Mudarabah est une alternative au contrat de Musharaka pour lequel le client n’investit pas de capital, mais engage son expertise et mobilise son temps pour la gestion du projet. Enfin, pour le contrat d’Ijarah, la banque islamique acquiert le bien et le loue au client pour une période prédéfinie avec option d’achat.
  • Emission et gestion de carte de crédit et de débit : les banques dites islamiques proposent à leur clientèle des cartes de débit prépayés ou des cartes de crédit sans intérêt.
  • Service de change et devises étrangères : les banques islamiques traitent les transactions de change en utilisant un système basé sur le principe d’achat et de vente, sans aucune forme de spéculation ou d’intérêt.
  • Services de gestion de trésorerie pour les entreprises / de comptes d’épargne et de comptes courants / de portefeuilles de placement pour les clients : les banques islamiques proposent également des services de gestion classique comparables à ceux des banques commerciales classiques dans le cadre de l’éthique conventionnelle défini par les contrats de Mudaraba et de Musharaka.
  • Services de conseils en matière d’investissement et de gestion financière : les banques islamiques proposent des services de conseil en matière d’investissement et de gestion financière qui sont conformes aux principes de la charia. Ces services proposent des projets d’investissements qui sont en conformité avec les principes de l’Islam, en prenant compte de l’interdiction de l’usure et de la spéculation, ainsi qu’en encourageant la promotion de l’investissement dans des projets socialement responsables. Les investissements proposés par les banques islamiques sont rigoureusement examinés pour s’assurer qu’ils sont conformes aux principes de la Charia. Par exemple, les investissements dans des entreprises impliquées dans des industries telles que l’alcool ou le jeu sont évités. Les investissements doivent également respecter les principes d’équité et de responsabilité sociale.
  • Services de paiement en ligne et mobiles : les banques islamiques peuvent proposer des services de paiement en ligne et mobiles qui respectent les principes de la Charia dans le cadre du traitement des transactions opérées. Par ailleurs, la démocratisation croissante de la culture start-up pousse les banques islamiques à investir dans des projets qui leur permettent de renforcer leur système de services digitalisés ( Liwwa, Al Maali ou prochainement FlouSS).
  • Courtage en bourse et investissement en titres : ces services incluent notamment des investissements dans des actions de sociétés éthiques et responsables, qui sont en accord avec les enseignements islamiques. Les banques islamiques s’engagent à offrir des solutions d’investissement éthiques, qui sont alignées avec les croyances et les valeurs de leurs clients.

Selon les estimations, la part de marché de la finance islamique dans le secteur bancaire de la région MENA représente actuellement environ 20 % du marché. Les pays comme l’Arabie Saoudite (National Commercial Bank), les Émirats arabes unis (Emirates Islamic), le Qatar (Qatar Islamic Bank) et le Koweït (Kuwait Finance House ) sont les leaders dans ce domaine, avec des secteurs financiers islamiques développés qui ont vu leur part de marché croître régulièrement au fil des ans. 

Le développement rapide de secteur est la conséquence d’une demande croissante de la part de la population de la région où le taux de bancarisation reste encore et en moyenne relativement bas par comparaison aux économies occidentales. En effet, les banques islamiques se sont imposées comme une solution alternative au système classique par la possibilité offerte aux consommateurs de rallier leur pratiques religieuses et financières.

La dimension morale prônée par les banques islamique n’est pas le projet du seul vecteur religieux. La question de l’éthique sociale introduit une dimension plus englobante d’égalité, de coopération et de solidarité qui ne fait pas des banques islamiques l’exclusivité monopolistique de la seule clientèle musulmane.

En outre, les plans d’investissement sont majoritairement axés sur des projets à impact social (éducation, santé …) et environnemental (énergies renouvelables, green start-up  … ) qui peuvent intéresser une vaste tranche de la population sans poser la question des croyances.

Les banques islamiques ont pour ambition de participer à la réduction de la pauvreté ainsi qu’à la création d’emplois par l’utilisation des produits de financement participatif, exposés dans les propos susdits, pour les micro-entreprises et les projets à petite échelle, qui sont souvent exclus du système bancaire traditionnel.  

L’avenir de la pratique financière islamique dans la région MENA, et notamment dans la région du Maghreb où l’industrie entame à peine son développement, dépendra essentiellement de l’éducation de la population vis-à-vis de ses fondements. Les banques islamiques peinent à mettre en lumière l’impact social qui demeure, après la question religieuse, la principale proposition de valeur pour leur clientèle potentielle. 

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ANALYSE: Le Liban, un pays qui replonge dans l’instabilité !

L’explosion d’hier soir, très impressionnante, survenue au port de Beyrouth par où transitent près de 80% des importations, ayant fait presque 100 morts, a remis en lumière la situation du pays du Cèdre.

En plus d’une crise économique profonde et de la pandémie de COVID-19, les libanais subissent depuis des années une grave instabilité politique, qui mine considérablement le développement du pays.

Entre la fin de la guerre civile en 1990 et le retrait syrien de 2005, le pays a été placé de facto sous un régime de semi-protectorat orchestré par son puissant voisin, la Syrie, qui garantissait un (relatif) équilibre communautaire (il y’a 40% de chiites, 30% de sunnites, 30% de chrétiens, à peu près), mais le régime syrien a aussi laissé transiter et s’implanter des groupes armés comme le Hezbollah.

Ce parti chiite dispose d’une branche armée très puissante, soutenue par l’Iran, qui peut ainsi prendre pied à la frontière de son ennemi juré, Israël.

Cela a déclenché une violente guerre pendant un mois en 2006 durant laquelle le mouvement chiite a repoussé les israéliens et a acquis un certain prestige. Il s’est donc durablement implanté à la fois sur le plan militaire, mais aussi sur le plan politique.

Et face à la poussée iranienne en Syrie, Israël craint de se retrouver encerclé par Téhéran et ses alliés. Un cauchemar pour l’Etat hébreu. Face aux provocations répétées du mouvement armé, Benyamin Netanyahu a menacé a plusieurs reprises d’agir sur le sol libanais. D’autant que le dirigeant israélien est enlisé dans une crise politique profonde qui bloque le pays depuis plus d’un an.

La Syrie et ses ennuis

Même si elle semble écartée pour l’instant, il a vite circulé l’hypothèse d’un attentat terroriste. Pays se prévalant d’une immense tradition d’ouverture, terre de poètes (Khalil Gibran), ou de chanteurs de musiques orientales (Faïrouz) ou islamiques (Maher Zain).

Mais le Liban a subi le contrecoup du terrible conflit qui ravage la Syrie depuis plus de 9 ans. Car les sunnites libanais, même modérés, ont éprouvés un sentiment de sympathie vis-à-vis du sort de leurs cousins syriens. Dans le flux de réfugiés se trouvaient des prédicateurs, des combattants, qui ont instigué au Liban une vision de la religion plus radicale, plus conservatrice, notamment à Tripoli, ou sévissaient des prédicateurs assez radicaux, exilés par Damas.

Une économie chancelante

La troisième thèse, celle d’un accident, d’une explosion d’un entrepôt où était stockées 2.750 tonnes de nitrate d’ammonium depuis 6 ans sans mesure de sécurité, semble aussi une possibilité réelle. Elle illustre la décrépitude des infrastructures industrielles du pays.

Il faut dire que des années d’instabilités politiques et sociales ont laissé l’économie en ruine alors que le Liban était longtemps considéré, avec Beyrouth comme place financière, comme une sorte de « Suisse du Proche-Orient« .

Mais les divers conflits ont fait fuir les investisseurs – et les touristes qui auparavant se pressaient sur la plages du pays, notamment les français, puisque les libanais sont (et restent) francophones et francophiles, héritage du mandat français entre les deux guerres mondiales. Illustration aussi par les liens personnels de nombreuses personnalités, Léa Salamé (française mais née à Beyrouth et fille d’un politique local), Carlos Ghosn, le chanteur Louis Chedid ou le boxeur Ali Hallab.

Mais les touristes et les investisseurs sont partis. Et les infrastructures en ont sévèrement pâti. D’autant que, contrairement à ses voisins arabes le pays n’a pas de pétrole et peu de ressources naturelles, vivant quasi exclusivement de l’aide de ses alliés (Iran, Syrie, mais aussi France), et des envois d’argent de l’importante diaspora libanaise. Une diaspora qui a encore fait montre d’une solidarité dont le pays aura bien besoin après cette catastrophe.

Par Amaury Dubois