Après plusieurs années d’aides massives pour soutenir l’économie pendant la pandémie, la France entre dans une nouvelle phase. Le temps du « quoi qu’il en coûte » est terminé.
Entre prêts garantis par l’État, reports de charges et dispositifs de soutien, l’État français a mobilisé près de 240 milliards d’euros pour éviter un effondrement de l’activité. À cela s’ajoute une hausse d’environ 1 000 milliards d’euros de la dette publique depuis la crise sanitaire.
Ces mesures ont permis d’éviter une vague immédiate de faillites et de préserver une grande partie du tissu économique. Mais trois ans après la fin du Covid, les effets secondaires apparaissent.
Nombre de défaillances (cumul sur les douze derniers mois), décembre 1991 à août 2025
L’évolution des défaillances d’entreprises en Europe montre clairement ce phénomène. Après une chute pendant la pandémie, liée aux aides publiques massives, les faillites repartent fortement à la hausse à partir de 2022 pour atteindre un niveau supérieur à celui d’avant crise.
La fin du « quoi qu’il en coûte »
Pendant la pandémie, de nombreuses entreprises ont survécu grâce aux aides publiques. Les prêts garantis par l’État, les reports de charges ou encore l’activité partielle ont permis de maintenir en vie une grande partie de l’économie.
Mais ces dispositifs étaient temporaires. Depuis 2023, les échéances de remboursement se multiplient et les moratoires prennent fin. Une grande partie des prêts garantis par l’État a déjà été remboursée, obligeant les entreprises à fonctionner sans soutien exceptionnel.
Pour certaines structures déjà fragiles avant la crise, cette transition agit comme un révélateur des difficultés accumulées.
La vague touche différents types d’entreprises. Les PME installées depuis plus de quinze ans sont particulièrement exposées dans des secteurs comme l’industrie, la construction ou la restauration. Les très petites entreprises et certaines activités de services sont également fragilisées.
Dans plusieurs secteurs, la hausse des défaillances a été particulièrement marquée.
Des tensions de trésorerie croissantes
Au-delà des faillites, de nombreuses entreprises rencontrent aujourd’hui des difficultés financières. Une part importante des dirigeants de PME et de TPE déclare faire face à des problèmes de trésorerie.
La hausse des coûts de l’énergie, des transports ou de certaines matières premières a pesé sur les marges. Dans le même temps, la consommation ralentit et l’accès au crédit devient plus coûteux.
Lorsque la trésorerie se dégrade, les entreprises retardent souvent le paiement de leurs fournisseurs. Ce phénomène peut créer un effet domino et fragiliser l’ensemble de la chaîne économique.
Une économie plus prudente
La situation actuelle se caractérise par un paradoxe. L’inflation ralentit mais la croissance reste faible.
Les ménages privilégient l’épargne de précaution face aux incertitudes économiques et politiques. De leur côté, les entreprises hésitent à investir dans un contexte de crédit plus cher et de visibilité limitée.
L’argent reste présent dans l’économie mais circule moins rapidement.
La disparition des entreprises zombies
Une partie des faillites peut aussi s’expliquer par la disparition progressive des entreprises zombies.
Ce terme désigne des entreprises qui survivent grâce à des conditions financières favorables ou à des aides publiques malgré une rentabilité insuffisante. Pendant la crise sanitaire, ces structures ont pu prolonger leur activité grâce aux dispositifs de soutien.
Avec la fin de ces aides et la hausse des taux d’intérêt, certaines ne parviennent plus à maintenir leur équilibre financier.
La destruction créatrice
Ce phénomène s’inscrit dans une dynamique décrite par l’économiste Joseph Schumpeter : la destruction créatrice.
Les crises provoquent la disparition des entreprises les moins productives, libérant des ressources pour de nouvelles activités plus innovantes. Ce processus peut être douloureux à court terme, mais il contribue aussi au renouvellement du tissu économique.
Une économie plus résiliente qu’il n’y paraît
Malgré ces chiffres élevés, les faillites doivent être replacées dans une perspective plus large. Chaque année, plus d’un million de nouvelles entreprises sont créées en France.
Une grande partie des disparitions correspond à des fermetures naturelles d’activité. Au total, les défaillances représentent une part relativement limitée des entreprises actives.
La période actuelle apparaît donc davantage comme une phase d’ajustement après plusieurs années de soutien exceptionnel que comme un effondrement de l’économie française.
Les déclarations de Marco Rubio devant le Congrès lundi 2 mars resteront, quoi qu’il advienne sur le terrain, comme un moment de vérité diplomatique.
Le secrétaire d’État américain a reconnu, dans un exercice de transparence aussi rare que maladroit, que les États-Unis avaient frappé l’Iran de manière « préemptive et défensive » parce qu’ils savaient qu’Israël allait attaquer, et que Téhéran riposterait automatiquement contre les forces américaines dans la région.
Autrement dit, Washington n’a pas déclenché cette guerre pour protéger ses alliés du Golfe : il l’a déclenchée pour limiter ses propres pertes, entraîné par une décision israélienne sur laquelle il n’a pas exercé de veto.
Ce constat, formulé par l’administration elle-même, suffit à faire trembler l’ensemble de l’architecture sécuritaire qui structure les relations entre les monarchies du Golfe et Washington depuis un demi-siècle. Parce que cette architecture reposait sur un pacte implicite : les pays du Golfe offraient des bases, du pétrole, des investissements et un alignement diplomatique ; en échange, les États-Unis garantissaient leur sécurité. Or, en trois jours de frappes iraniennes sur Bahreïn, le Qatar, les Émirats, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Irak, ce pacte a été vidé de sa substance sous les yeux du monde entier.
Le pari économique, pilier d’une relation devenue transactionnelle
Pour comprendre l’ampleur de l’effondrement stratégique en cours, il faut remonter à la mutation structurelle de la relation américano-golfe. Lorsque les États-Unis sont devenus quasi indépendants sur le plan énergétique grâce à la révolution du gaz et du pétrole de schiste, la raison d’être historique du partenariat “pétrole contre securité” a perdu son fondement matériel. Les monarchies du Golfe l’ont compris plus vite que beaucoup d’analystes. Elles ont alors déployé une stratégie de remplacement à trois volets, visant à recréer une interdépendance suffisante pour maintenir le caractère « spécial » de la relation avec Washington.
Le premier volet était économique. Les pays du Golfe ont massivement investi dans l’économie américaine, non pas par philanthropie, mais pour créer un lien structurel d’intérêt mutuel. Lors de la dernière tournée du président Trump dans le Golfe en mai 2025, les engagements annoncés entre l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis ont atteint un total d’environ 2 000 milliards de dollars, couvrant l’intelligence artificielle, la défense, l’aviation et les infrastructures énergétiques. Ces montants, même s’ils relèvent en partie de promesses à concrétiser, visaient un objectif clair : démontrer que la puissance financière du Golfe pouvait accompagner, voire soutenir, la compétitivité internationale des États-Unis dans un contexte de rivalité avec la Chine.
Le deuxième volet était militaire. L’achat massif de matériel américain remplissait une double fonction. Il répondait à un besoin sécuritaire réel face à la menace iranienne, mais il créait aussi un lien industriel et commercial destiné à ancrer la relation dans la durée. L’Arabie saoudite, premier importateur d’armes américaines, a signé lors de cette même tournée un accord de défense d’environ 142 milliards de dollars. Le Qatar, de son côté, a commandé 210 avions Boeing pour un montant colossal. Le message était limpide : nous achetons votre sécurité et vos produits, garantissez-nous votre protection.
Le troisième volet était diplomatique. Chaque capitale du Golfe, à sa manière, s’efforçait de s’assurer une place de choix à la Maison-Blanche, dans l’espoir de pouvoir, le moment venu, faire pencher la diplomatie américaine en sa faveur. Riyad par son poids géopolitique, Doha par son rôle de médiateur, Abou Dhabi par ses relais technologiques et financiers. L’objectif stratégique n’était pas seulement d’acheter de l’influence, mais de devenir incontournable.
L’échec du lobbying arabe face à la détermination israélienne
Dans les semaines précédant le déclenchement des hostilités, les pays du Golfe ont déployé un effort diplomatique considérable pour empêcher l’option militaire. Tandis qu’Israël exerçait une pression croissante sur l’administration Trump pour entrer en guerre, les monarchies du Golfe, parfois de manière concertée, ont au contraire mené un puissant lobbying auprès de la Maison-Blanche pour privilégier la voie diplomatique. L’Arabie saoudite a officiellement fait savoir qu’elle ne mettrait ni son territoire ni son espace aérien à disposition d’opérations contre l’Iran. Les Émirats, le Qatar, le Koweït et Oman ont communiqué des positions similaires.
Leur argumentation était rationnelle : une guerre risquait de déstabiliser l’ensemble de la région, de compromettre les projets de diversification économique notamment Vision 2030 saoudienne et de provoquer une flambée énergétique dont personne ne sortirait gagnant. Les pays du Golfe, disposant d’un poids économique collectivement supérieur à celui d’Israël, faisant du lobbying auprès de plusieurs capitales occidentales, pensaient pouvoir contrebalancer logiquement la pression israélienne, d’autant qu’au sein même des États-Unis, la majorité de l’opinion publique était hostile à une intervention militaire contre l’Iran.
Les négociations, médiatisées par le Sultanat d’Oman, semblaient progresser. Le ministre des Affaires étrangères omanais, Badr Albusaidi, avait déclaré qu’un accord de paix était « à portée de main » après que l’Iran avait accepté de ne jamais stocker d’uranium enrichi et de se soumettre pleinement aux vérifications de l’AIEA. Plusieurs analystes considéraient que cet engagement représentait une avancée significative par rapport à l’accord de Vienne de 2015. Quelques heures plus tard, les frappes conjointes américano-israéliennes commençaient. Le Premier ministre Netanyahu s’était entre-temps rendu à Washington pour s’assurer que l’option militaire restait sur la table, et l’aveu de Rubio confirme que c’est bien la décision israélienne d’attaquer qui a précipité l’engagement américain.
L’effondrement : sous le feu iranien, sans protection américaine
Dès le début de la guerre, les Gardiens de la Révolution iraniens ont mis à exécution les avertissements qu’ils avaient formulés publiquement et transmis formellement à l’ONU en février : les bases militaires américaines et les intérêts américains dans la région seraient des cibles légitimes. Moins de trente minutes après les premières frappes sur Téhéran, des vagues de drones et de missiles balistiques se sont abattues sur le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie, l’Irak et, de manière plus limitée, le Sultanat d’Oman.
En soixante-douze heures, selon les bilans régionaux, l’Iran a lancé plus de 400 missiles balistiques et près de 1 000 drones vers les États du Golfe. Des aéroports internationaux, Dubaï, Koweït, ont été touchés. Des hôtels de luxe sur la Palm Jumeirah, des immeubles résidentiels à Manama, des installations pétrolières à Ras Tanura ont subi des impacts directs ou des dommages collatéraux liés aux débris d’interception. L’aéroport de Dubaï, plaque tournante mondiale du transport aérien, s’est retrouvé hors service. Pour la première fois de l’histoire, l’ensemble des six États membres du Conseil de coopération du Golfe ont été visés par le même acteur en moins de vingt-quatre heures.
Or le fait le plus marquant de ces trois premiers jours n’est pas l’ampleur des frappes iraniennes. C’est l’absence manifeste de la protection américaine. L’ensemble de ces pays accueillait des bases militaires américaines dans un cadre de coopération défensive, précisément pour bénéficier du soutien et de la protection de la première armée du monde. Cela constituait la pierre angulaire de leur doctrine stratégique, souvent jugée plus importante que leurs propres capacités militaires. Tous avaient en mémoire la guerre du Koweït de 1990-1991, où, après l’invasion irakienne, les Américains étaient immédiatement intervenus pour protéger leurs alliés et repousser l’agresseur.
Mais ce qui s’est passé en février 2026 est l’exact inverse. À Bahreïn, siège de la 5e Flotte américaine, les États-Unis avaient pris soin d’éloigner le porte-avions Abraham Lincoln dans l’océan Indien avant les premières frappes. Au Qatar, qui abrite Al Udeid, la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient, les images satellitaires ont montré que les avions de ravitaillement et une partie significative des appareils avaient été évacués les jours précédents, redéployés en Israël ou en Jordanie. En d’autres termes, Washington ne protégeait pas ses alliés : il protégeait ses actifs, et les redéployait là où ils servaient sa propre stratégie offensive.
Ainsi, tandis qu’une cinquantaine d’avions de combat et des ravitailleurs étaient massés en Israël et en Jordanie pour protéger le territoire israélien des frappes balistiques iraniennes, les pays du Golfe se retrouvaient sous le feu sans couverture aérienne américaine comparable. Les systèmes THAAD américains déployés au Qatar et aux Émirats arabes unis sont arrivés à épuisement. Ces deux pays ont demandé à être réapprovisionnés en munitions. Ils n’ont pour l’instant rien reçu tandis qu’ au moment même le Premier ministre Netanyahu annonçait que d’importants stocks de munitions venaient d’arriver à l’aéroport Ben Gourion.
Deux précédents qui avaient déjà fissuré le pacte
Cette situation ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une séquence de ruptures qui a progressivement érodé la confiance des monarchies du Golfe dans la garantie de sécurité américaine. Le premier précédent date de septembre 2019, lorsque des drones et des missiles de croisière ont frappé les installations de Saudi Aramco à Abqaiq et Khurais, réduisant temporairement de moitié la production pétrolière saoudienne. L’attaque, attribuée à l’Iran ou à ses relais, a provoqué un choc mondial sur les marchés de l’énergie, mais la réponse américaine a été inexistante. Washington n’a pas bougé. Riyad en a tiré une leçon stratégique majeure : la stabilité régionale passait davantage par un rapprochement avec l’Iran que par un accord de défense avec les États-Unis. L’accord de normalisation sino-brokéré entre l’Arabie saoudite et l’Iran en mars 2023 en a été la traduction directe.
Le second précédent est plus récent et plus brutal. En septembre 2025, Israël a bombardé le Qatar pour tenter d’assassiner des dirigeants du Hamas qui s’y trouvaient en pleine discussion d’une proposition de cessez-le-feu américaine. L’attaque a visé un complexe résidentiel gouvernemental dans un quartier diplomatique de Doha, tuant des membres du Hamas, un agent de sécurité qatari et des civils. Or au Qatar, les américains disposent d’un système de surveillance radar aérien de très haute performance opérant dans un rayon considérable, ce qui suggère que les Américains étaient au courant de l’opération israélienne et ont choisi de ne pas intervenir, de ne pas dissuader Israël et de ne pas prévenir leur allié qatari. Trump lui-même a déclaré ne pas être « ravi » par cette frappe, tout en qualifiant l’élimination du Hamas d’« objectif légitime ». Le message reçu par Doha était sans ambiguïté : Washington ne protégera pas les pays du Golfe contre Israël.
La mort de la Pax Americana en quelques jours
Il est évidemment impossible de tirer des conclusions définitives au bout de trois jours de guerre, tant les évolutions opérationnelles et stratégiques sur le terrain peuvent encore modifier profondément la donne. Mais on peut déjà affirmer, avec un degré de certitude raisonnable, que l’Iran a tué en quelques jours la Pax Americana vieille de cinquante ans dans le Golfe.
Ce que les frappes iraniennes ont révélé aux capitales du Golfe, ce n’est pas seulement leur vulnérabilité physique. C’est une vérité structurelle que beaucoup pressentaient mais que personne n’avait formulée aussi brutalement : les bases militaires américaines et l’équipement acheté à prix d’or ne servent pas la sécurité des pays hôtes. Ils servent les intérêts stratégiques des États-Unis. Et quand ces intérêts divergent, comme c’est le cas dans ce conflit où Washington a clairement fait le choix d’Israël, les pays du Golfe cessent d’être des alliés protégés pour devenir des cibles collatérales.
Cette prise de conscience va reconfigurer durablement la politique étrangère et de défense des monarchies du Golfe. Comme l’a formulé un analyste du Gulf International Forum, la diplomatie régionale passera désormais par la construction de capacités propres de dissuasion plutôt que par des alliances. Les quelque 2 000 milliards de dollars d’investissements promis aux États-Unis il y a dix mois apparaissent aujourd’hui sous un jour différent : non pas comme un levier de protection, mais comme le prix exorbitant d’une garantie qui n’a jamais existé.
Dans un Moyen-Orient où les hôtels de Dubaï sont en flammes, où les aéroports du Golfe sont fermés, où le détroit d’Ormuz est sous tension, et où les pays qui ont fait le plus pour empêcher cette guerre en subissent les conséquences les plus directes, la question n’est plus de savoir si le système de sécurité régional va se transformer. C’est de savoir ce qui viendra le remplacer.
Analyser une action est un exercice exigeant. Mais comparer deux entreprises sans méthodologie homogène est encore plus risqué.
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Ce sont les écarts entre les critères.
Cas pratique : Eli Lilly vs Novo Nordisk
La rivalité entre Eli Lilly et Novo Nordisk dans le traitement de l’obésité illustre parfaitement l’intérêt d’un cadre commun d’analyse.
Suite à des résultats cliniques jugés décevants pour son traitement CagriSema, Novo Nordisk a récemment subi une forte correction boursière, tandis qu’Eli Lilly bénéficiait d’un regain d’intérêt des investisseurs.
Sans outil structuré, l’analyse peut vite devenir émotionnelle.
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1. Momentum
La chute du titre Novo Nordisk a mécaniquement dégradé sa dynamique boursière sur 12 mois.
À l’inverse, Eli Lilly conserve une trajectoire plus favorable.
Le signal n’est pas une conclusion. Il indique simplement où se concentre actuellement la confiance du marché.
2. Valorisation
Eli Lilly se traite historiquement sur des multiples plus élevés.
Cela signifie que le marché intègre déjà une forte prime liée :
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Novo Nordisk, après correction, peut apparaître relativement moins exigeant en valorisation.
La question stratégique devient alors :
Paie-t-on la qualité déjà démontrée ?
Ou une entreprise en phase d’ajustement ?
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Les deux groupes restent solides financièrement.
Cependant, dans l’industrie pharmaceutique, quelques points d’écart dans l’efficacité clinique peuvent modifier :
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et donc les modèles de valorisation.
Ce type de divergence apparaît immédiatement lorsque l’on observe les critères séparément plutôt qu’une simple performance boursière.
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En investissement, le danger n’est pas l’absence d’opinion. C’est l’opinion formée sans cadre.
Conclusion
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Le « déclin » japonais dans les semi-conducteurs est souvent raconté comme une fable morale : hubris des années 1980, choc du Plaza Accord en 1985, éclatement de la bulle, sclérose des conglomérats, puis effacement face à la Silicon Valley, Taïwan et la Corée. Ce récit est séduisant parce qu’il est simple.
L’industrie des semi-conducteurs n’est pas un marché unique ; c’est une superposition de couches : matériaux, chimie, équipements, procédés, fabrication, design, logiciels, intégration système. Lire l’histoire japonaise uniquement à travers les parts de marché finales revient à ignorer cette stratification.
L’âge d’or : la victoire par la discipline industrielle
Historiquement, la domination japonaise s’est ancrée dans un modèle spécifique : l’État développeur, la coopération étroite entre administrations, banques et keiretsu, et une obsession de la qualité industrielle.
Dans les années 1970-1980, la victoire dépend avant tout de la discipline de procédé, du rendement, du contrôle qualité et des volumes. La DRAM la mémoire est alors le « pétrole » de la première ère informatique : une commodité indispensable, tirée par des cycles massifs d’investissement.
C’est le terrain naturel du Japon : industrialisation rigoureuse, sous-traitance ultra spécialisée, culture du zéro défaut, accumulation de savoir tacite. À la fin des années 1980, le Japon dépasse 50 % de parts de marché mondiales. En 1989, six des dix plus grands fabricants de puces sont japonais. NEC, Toshiba et Hitachi dominent la mémoire mondiale.
La véritable rupture intervient dans les années 1990. La valeur se déplace de la mémoire commoditisée vers la logique, où l’avantage compétitif repose de plus en plus sur la conception, les architectures, les outils logiciels et les écosystèmes.
C’est le passage d’un capitalisme de la machine à un capitalisme de la propriété intellectuelle.
Taïwan perfectionne le modèle fabless/foundry à grande échelle : la fabrication devient un service. Les États-Unis consolident leur avance en design, en EDA et en capital-risque. La Corée industrialise la mémoire avec une agressivité capitalistique exceptionnelle.
Le Japon, fidèle à son modèle d’intégration verticale, tarde à s’adapter à cette nouvelle logique de plateforme. Il perd du terrain sur la logique et les produits grand public donc la vitrine.
La retraite stratégique vers les intrants critiques
Pourtant, parler d’effacement est trompeur. Le Japon change de terrain.
Plutôt que de s’épuiser dans une compétition défavorable, il se repositionne sur les intrants critiques : chimies ultra pures, photo-résines, wafers, découpe de précision, inspection de masques, métrologie, équipements de dépôt et de gravure, contrôle des contaminants.
Ces segments sont difficiles à commoditiser. Ils reposent sur des décennies de savoir-faire tacite et d’itérations invisibles. Le Japon ne quitte pas l’industrie : il change d’étage.
Ce déplacement, longtemps interprété comme un recul, apparaît aujourd’hui comme une relocalisation stratégique vers les goulots d’étranglement de la chaîne mondiale. On ne fabrique pas de puces de pointe sans intrants japonais. Le Japon ne disparaît pas : il devient indispensable.
Géopolitiquement, il s’agit d’un déplacement du pouvoir. Au lieu de vendre le produit final, le Japon devient indispensable au produit final.
Plus la production se concentre dans quelques hubs notamment à Taïwan plus la dépendance envers certains intrants augmente. À mesure que les nœuds technologiques avancent (EUV, tolérances atomiques, exigences de pureté extrême), l’importance des fournisseurs de « chokepoints » grandit.
Plus l’industrie se sophistique, plus le Japon redevient central, car la sophistication est précisément son terrain.
Un nouveau point d’inflexion géopolitique
L’architecture géopolitique qui a permis à Taïwan de devenir la fonderie centrale du monde démocratique paraît aujourd’hui fragile. Le « bouclier de silicium » ressemble de plus en plus à une cible.
Ce moment n’est pas une simple histoire de rattrapage japonais, mais une fenêtre d’opportunité. Les vents géopolitiques, les arbitrages énergétiques et la réactivation de la politique industrielle créent les conditions d’un pivot structurel.
C’est dans ce contexte qu’émerge le projet Rapidus, consortium soutenu par l’État visant la production de puces de 2 nanomètres à Hokkaidō.
Certes, la part de marché japonaise est passée de plus de 50 % à la fin des années 1980 à environ 10 % en 2019. Aucun groupe japonais ne figure aujourd’hui parmi les dix premiers mondiaux en revenus. Mais cette lecture masque une réalité plus nuancée.
Le Japon demeure compétitif dans plusieurs segments clés : mémoire NAND, semi-conducteurs de puissance, microcontrôleurs, capteurs d’image CMOS. Surtout, il conserve une position dominante dans de nombreux intrants critiques.
L’histoire n’est donc pas celle d’un effondrement, mais d’une mutation : le passage d’une puissance visible de produits finis à une puissance structurelle des infrastructures invisibles. Dans un monde où la résilience des chaînes d’approvisionnement devient stratégique, cette invisibilité pourrait bien redevenir un avantage décisif.
La panique américaine face à la montée japonaise
Le volume massif de production japonaise dans les années 1970-1980 était si écrasant qu’il déclencha une véritable panique à Washington. À mesure que le Japon gagnait en dynamisme économique, les décideurs américains commencèrent à le percevoir comme un concurrent stratégique majeur.
Ils s’inquiétaient notamment du fait que des entreprises japonaises, soutenues par des subventions à l’exportation, inondaient le marché américain de puces et d’électronique grand public afin d’évincer les acteurs américains, tout en maintenant un accès limité au marché japonais.
L’accord de 1986 : un commerce administré
Face au mécontentement croissant, les États-Unis firent pression sur Tokyo, aboutissant à l’Accord nippo-américain sur les semi-conducteurs.
Cet accord autorisait Washington à imposer des prix minimums sur les puces vendues aux États-Unis et exigeait que la part étrangère du marché japonais des semi-conducteurs passe de 10 % à 20 %.
Conçu comme un accord de commerce administré visant à empêcher le « dumping », il eut un double effet : il affaiblit la compétitivité japonaise à l’export et facilita l’ascension de concurrents américains, sud-coréens et taïwanais.
Les entreprises américaines, se recentrant sur la conception, commencèrent progressivement à confier leur production à des fondeurs comme TSMC.
L’effet domino : l’électronique grand public en crise
Selon Shuhei Yamada, professeur à l’université J.F. Oberlin de Tokyo, une autre cause du déclin réside dans la perte de compétitivité des géants japonais de l’électronique grand public comme Toshiba et Hitachi.
Engagées dans une guerre des prix avec la Chine, ces entreprises virent leurs ventes chuter ce qui réduisit simultanément la demande interne pour leurs propres semi-conducteurs.
Les divisions électronique et semi-conducteurs, interdépendantes, « se tiraient mutuellement vers le bas ». Faute de capitaux suffisants, les groupes hésitaient à se spécialiser ou à abandonner certaines activités, freinant leur adaptation.
L’industrie des semi-conducteurs est soumise à des cycles violents hauts et bas tous les trois à quatre ans exigeant des investissements massifs et continus.
Même en période de ralentissement, les leaders mondiaux poursuivent leurs investissements pour ne pas perdre de temps technologique.
Les entreprises japonaises, plus prudentes, peinaient à soutenir cette stratégie agressive. Comme l’expliqua Jim Hamajima, président de SEMI Japon et ancien dirigeant de Tokyo Electron, investir massivement dans les puces paraissait risqué comparé à leurs activités traditionnelles.
Pendant ce temps, les acteurs coréens comme Samsung Electronics et SK Hynix adoptaient une stratégie d’investissements massifs, avec des décisions plus rapides et des coûts plus bas.
Des fusions sans leadership
Dans les années 1990, les entreprises japonaises tentèrent de survivre par la consolidation. Mais les fusions échouèrent souvent faute de leadership fort.
Les entités fusionnées continuaient d’agir comme deux entreprises distinctes, ralentissant les décisions stratégiques dans un secteur où la vitesse était devenue cruciale.
À la fin des années 1990, le modèle dominant évolua : on passa d’entreprises verticalement intégrées à des acteurs spécialisés, soit dans la conception, soit dans la fabrication.
Fondée en 1987, TSMC initia le modèle de la fonderie « pure-player », séparant conception et production.
Pour les entreprises japonaises, habituées au modèle intégré concevoir et fabriquer cette séparation paraissait presque hérétique. Pourquoi concevoir un produit que l’on ne fabrique pas soi-même ?
Pendant que la Silicon Valley, avec Intel, et Taïwan redéfinissaient la structure de l’industrie, le Japon continuait d’optimiser le rendement manufacturier.
Résultat : le pays perdit progressivement le marché de la logique, puis celui de la mémoire standardisée.
Le véritable coup fatal : le dilemme de l’innovateur
Le problème central ne fut pas seulement commercial, mais stratégique : le dilemme de l’innovateur.
Les keiretsu japonais étaient des géants intégrés produisant aussi bien des puces que des aspirateurs ou des centrales nucléaires. Lorsque l’avantage compétitif passa de la discipline industrielle à l’architecture et au logiciel, ils restèrent focalisés sur l’excellence matérielle.
Ils perfectionnaient le hardware pendant que l’écosystème mondial réécrivait les règles du jeu.
Pourtant, le Japon ne disparut pas. Il remonta dans la chaîne de valeur.
Plutôt que de mener une guerre perdue sur les puces standardisées, les entreprises japonaises se concentrèrent sur les équipements et matériaux difficiles à standardiser, reposant sur le savoir tacite — le monozukuri.
Aujourd’hui, le Japon détient plus de 50 % du marché mondial des matériaux pour semi-conducteurs. Dans certains segments critiques, comme les résines photosensibles EUV, cette part frôle les 100 %.
On ne peut pas produire une puce avancée chez TSMC sans les matériaux de Shin-Etsu Chemical. On ne peut pas traiter un wafer sans Tokyo Electron. On ne peut pas découper un lingot de silicium sans Disco Corporation.
Le Japon n’a donc pas quitté l’industrie : il en contrôle désormais les fondations invisibles.
Par exemple, le Japon détient 88 % de part de marché mondiale pour les coatters/révélateurs (Tokyo Electron, Screen Holdings), 53 % pour les plaquettes en silicium (Shin-Etsu Chemical, Sumco) et 50 % pour les photorésistans (Shin-Etsu, JSR, Tokyo Ohka Kogyo).
En effet, il ne faut pas enterrer les compétences exceptionnelles du Japon en matière d’outils et de matériaux nécessaires aux techniques de fabrication de puces les plus avancées, les fournisseurs japonais figurant souvent parmi les meilleurs au monde dans leurs domaines de spécialisation.
Lithographie EUV : le Japon produit une grande partie des équipements qui rendent possible l’utilisation de la lithographie ultraviolette extrême (EUV) pour la fabrication de puces aux nœuds technologiques avancés. Tokyo Electron (TEL), entreprise japonaise, détient la quasi-totalité du marché mondial des systèmes de revêtement/développement en ligne pour l’EUV, la technique de lithographie que Rapidus utilisera pour fabriquer des puces de 2 nm.
Empilage de puces : TEL collabore étroitement avec IBM pour permettre la première empilage de puces au monde sur des plaquettes de 300 mm. TEL est fortement implantée au sein du Centre des sciences et de l’ingénierie à l’échelle nanométrique d’Albany (CNSE), à Albany, dans l’État de New York, en y détachant des centaines d’employés.
Photomasques : les entreprises japonaises JEOL et NuFlare détiennent 91 % du marché mondial de la fabrication de masques pour la lithographie EUV.
Traitement des résines photosensibles : les entreprises japonaises TEL et SCREEN détiennent 96 % du marché mondial des équipements nécessaires au traitement des résines photosensibles.
Résines photosensibles haut de gamme : Quatre entreprises japonaises, Shin-Etsu Chemical, Tokyo Ohka Kogyo, JSR et Fujifilm Electronic Materials, représentent 75 % de la production mondiale de résines photosensibles haut de gamme destinées à la fabrication de puces de pointe et détiennent un quasi-monopole sur les résines photosensibles nécessaires à la fabrication de dispositifs par lithographie EUV. Une cinquième entreprise japonaise, Sumitomo Chemicals, est récemment entrée sur le marché de la production de résines photosensibles.
Usinage de cristaux sur plaquettes : Les entreprises japonaises Accretech, Okimoto, Toyo et Disco détiennent 95 % du marché mondial des équipements nécessaires à l’usinage de cristaux sur plaquettes. Les entreprises japonaises Rorze, Daifuku et Muratech détiennent quant à elles 88 % du marché mondial des équipements de manipulation de plaquettes.
Matériaux semi-conducteurs : Le Japon est le premier producteur mondial de matériaux semi-conducteurs, un statut qu’il occupe depuis des décennies, détenant plus de 50 % des parts de 14 des matériaux les plus critiques nécessaires à la fabrication de puces, notamment les photomasques, la photorésine et les plaquettes de silicium.
Conditionnement 3D des puces : Les fournisseurs japonais de matériaux pour semi-conducteurs, dont Nissan Chemical et Showa Denko, investissent massivement dans le développement et la production des matériaux nécessaires au conditionnement 3D des puces. En 2024, Nissan Chemical lancera la production en série d’un adhésif de collage temporaire utilisé dans le conditionnement 3D pour maintenir les plaquettes de silicium sur les substrats de verre pendant le polissage et l’empilement, tout en permettant leur retrait sans dommage.
Plaquettes de silicium : les entreprises japonaises de matériaux SUMCO et Shin-Etsu Chemical détiennent à elles deux 60 % du marché mondial des plaquettes de silicium, essentielles à la fabrication des puces.
L’erreur consiste à supposer que parce que le Japon a perdu la guerre B2C des puces, il a perdu les compétences. Ce n’est pas le cas.
La « mémoire musculaire » de l’ingénierie de précision est toujours là, encapsulée dans les entreprises de matériaux, d’équipements et de procédés. Le projet Rapidus vise précisément à libérer cette capacité latente et à la réappliquer à la fabrication de puces logiques avancées.
Pourquoi maintenant ? La tarification du risque systémique
Pourquoi le gouvernement japonais injecte-t-il soudainement des milliers de milliards de yens dans un secteur qu’il semblait avoir délaissé ?
La réponse tient en un mot : le risque.
Pendant quarante ans, la chaîne d’approvisionnement mondiale des semi-conducteurs a été optimisée pour l’efficacité. Le « Juste-à-Temps » était la doctrine dominante. Peu importait le lieu de production, tant que les puces étaient fiables et peu coûteuses.
Cette logique a concentré près de 90 % de la production de puces avancées sur une île que la Chine considère comme une province renégate.
Puis survint la pandémie de COVID-19. Puis les pénuries de puces, qui forcèrent notamment Toyota à interrompre ses chaînes de production. Puis la prise de conscience à Washington comme à Tokyo : si le détroit de Taïwan se ferme, l’économie mondiale s’arrête.
Nous sommes passés du « Juste-à-Temps » au « Juste-au-Cas ».
La théorie du « bouclier de silicium » selon laquelle Taïwan serait trop stratégique pour être attaquée s’est inversée. La concentration extrême des capacités de production est désormais perçue comme un risque systémique.
Bien avant la pandémie, le ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) avait engagé, dès 2019, des discussions pour attirer TSMC au Japon.
Le risque de conflit en Asie de l’Est, ainsi que la possibilité d’instrumentaliser les interdépendances via des contrôles à l’exportation, ont transformé la production nationale de semi-conducteurs en enjeu de sécurité nationale.
De la résilience industrielle à la sécurité économique
Le Japon disposait déjà d’une culture de gestion du risque forgée par les catastrophes naturelles. Après le COVID, les entreprises ont renforcé leurs systèmes de gestion de chaîne d’approvisionnement : multi-approvisionnement, partage accru d’informations avec les fournisseurs, constitution de stocks stratégiques.
Au niveau national, la politique industrielle s’inscrit désormais dans une vision plus large de sécurité économique.
En juin 2021, le METI a annoncé une nouvelle stratégie pour les industries des semi-conducteurs et du numérique. Elle repose sur trois piliers :
Création de bases de production nationales.
Alliances technologiques de nouvelle génération avec les États-Unis.
Développement de technologies d’avenir révolutionnaires.
Les projets internationaux de TSMC offrent un test comparatif éclairant.
L’usine de Kumamoto (annoncée en octobre 2021) a atteint la production de masse en décembre 2024 environ 38 mois.
L’usine d’Arizona (annoncée en mai 2020) n’a atteint la production initiale qu’au début de 2025 environ 57 mois, soit 50 % plus lent, malgré des subventions plus importantes.
Les difficultés rencontrées aux États-Unis pénuries de main-d’œuvre, frictions culturelles, complexité réglementaire illustrent combien il est difficile de recréer une culture manufacturière avancée.
Les États-Unis conservent des leaders du design comme Nvidia et Apple, mais ont largement externalisé le monozukuri.
Le Japon comme pivot du « friend-shoring »
Le Japon représente un arbitrage stratégique idéal :
Alliée politique des États-Unis.
Système institutionnel stable.
Yen faible rendant les investissements attractifs.
Écosystème industriel encore intact.
Dans cette logique de « friend-shoring », Tokyo attire désormais précisément les entreprises étrangères qui avaient supplanté ses propres champions.
Ces dernières années, des subventions publiques substantielles ont convaincu des acteurs majeurs comme TSMC, Micron Technology et Samsung Electronics d’investir au Japon. Pour certains projets notamment celui de Samsung le soutien gouvernemental représente environ 50 % de l’investissement total.
Dans ce contexte, Rapidus incarne l’ambition la plus audacieuse : réintroduire au Japon la fabrication de puces logiques de pointe (2 nm).
Il ne s’agit pas simplement de subventions, mais d’un repositionnement stratégique face à la fragmentation géopolitique.
Le Japon n’essaie pas de recréer le monde des années 1980. Il tente de devenir le nœud redondant indispensable d’une infrastructure informatique occidentale désormais pensée en termes de résilience plutôt que d’efficacité pure.
L’histoire n’est donc pas celle d’un retour nostalgique, mais celle d’une revalorisation stratégique d’un savoir-faire qui n’avait jamais disparu.
Parmi les nouveaux investisseurs étrangers figure le fabricant américain de puces mémoire Micron, qui a annoncé en 2023 investir jusqu’à 3,7 milliards de dollars dans son usine de puces mémoire dynamique à accès aléatoire (DRAM) à Hiroshima au cours des prochaines années, une préfecture occidentale sur l’île principale du Japon.
Samsung de Corée du Sud a annoncé à la fin 2023 qu’elle installerait un centre de recherche et développement à Yokohama, une ville côtière près de Tokyo, estimant y dépenser 280 millions de dollars dans les cinq prochaines années.
DerDernièrement, en février 2026, la décision de TSMC de produire des puces 3 nanomètres dans sa deuxième usine de Kumamoto, sur l’île de Kyushu, a marqué une rupture qualitative dans la stratégie japonaise des semi-conducteurs.
Initialement pensée pour des nœuds intermédiaires (6–12 nm) à destination de l’automobile et des télécommunications, cette implantation bascule désormais dans le champ des technologies avancées, directement mobilisables pour l’intelligence artificielle, la robotique et les systèmes autonomes.
Pourquoi le 3 nm change la donne
La technologie 3 nanomètres est l’ancêtre direct de la technologie 2 nanomètres, dont la commercialisation est actuellement en compétition entre TSMC et Samsung. Des lignes de circuit plus fines permettent de réduire la consommation d’énergie et d’accélérer la vitesse de traitement.
Le passage au 3 nm ne relève pas d’un simple saut incrémental. Il s’agit d’un nœud “leading edge”, exigeant une maîtrise industrielle avancée (EUV, rendements élevés, supply chain ultra-spécialisée) et permettant des gains substantiels en densité de transistors, en performance et en efficacité énergétique.
Bien que TSMC produise déjà des puces encore plus avancées (2 nm) à Taïwan, le 3 nm demeure une technologie clé pour les usages IA à grande échelle.
Cette annonce doit être lue avec prudence sur le plan temporel : la montée en puissance industrielle à Kumamoto prendra plusieurs années, avec des livraisons en volume plutôt attendues vers 2028.
Le Japon ne capte donc pas l’avant-garde immédiate, mais sécurise une capacité avancée future ce qui est précisément l’horizon pertinent en matière de sécurité économique.
Kumamoto comme preuve d’efficacité industrielle
TSMC a achevé la construction de sa première usine dans la préfecture de Kumamoto en 2024, lançant ainsi la production en série de semi-conducteurs 12 nanomètres.
D’après des éléments rapportés par la presse économique asiatique, TSMC estime que ses expansions au Japon ont de meilleures chances d’atteindre le seuil de rentabilité plus tôt que certains investissements comparables aux États-Unis et en Europe, en raison d’un meilleur “fit” opérationnel : efficacité de la chaîne d’approvisionnement, intégration industrielle locale, accès aux talents, satisfaction client.
Et contrairement à d’autres environnements, le Japon dispose d’une main-d’œuvre qui comprend culturellement les exigences de la fabrication de semi-conducteurs.
Rapidus est le pari lunaire du gouvernement japonais. L’objectif est de produire en masse des puces de 2 nanomètres d’ici 2027.
Rapidus se positionnera comme une fonderie de pointe, mais ne cherchera pas à concurrencer frontalement TSMC et Samsung sur le marché des composants grand public. Elle se concentrera plutôt sur des technologies de niche spécialisées, lui permettant de justifier des prix plus élevés.
Son atout principal résidera dans sa capacité à livrer rapidement des dispositifs sur mesure à des utilisateurs finaux spécifiques. Le volume de production initial est estimé à 50 000 plaquettes par mois.
Pour situer le contexte : les puces les plus avancées fabriquées aujourd’hui au Japon sont des puces logiques en 40 nanomètres, une technologie d’environ quinze ans. Rapidus vise donc à sauter près de vingt ans de développement en cinq ans.
La rapidité et la personnalisation sont les caractéristiques clés du système de production poursuivi par Rapidus, notamment pour répondre aux besoins flexibles de domaines innovants comme l’IA.
Le processus de fabrication comprend (1) la conception du circuit, (2) le processus front-end (formation du circuit sur la plaquette), et (3) le procédé back-end (découpe, assemblage, packaging).
Comme ces procédés sont souvent répartis entre plusieurs entreprises, même des puces 3 nm peuvent nécessiter près de deux ans entre développement et production. Rapidus veut internaliser davantage (front-end et back-end) et soutenir la conception en exploitant les données industrielles du front-end, afin d’accélérer drastiquement l’itération « comme la différence entre un train classique et un train à grande vitesse ».
Pour réussir, Rapidus doit créer un cluster complet. Des organisations de R&D et des équipementiers mondiaux se positionnent déjà autour du site, afin de soutenir des domaines clés comme l’EUV et les procédés avancés.
Cela correspond à l’évolution du marché : l’ère de l’IA fragmente la demande, avec un passage des CPU généralistes vers des architectures spécifiques à un domaine (ASIC, NPU). L’avenir appartient souvent à des acteurs qui n’ont pas besoin de centaines de millions d’unités, mais d’itérations rapides et de puces spécialisées.
Le goulot d’étranglement : le talent
Le plus grand obstacle reste le capital humain. Les ingénieurs qui ont bâti la domination des années 1980 partent à la retraite, et la longue “période hivernale” du secteur a raréfié la base de compétences.
Certains analystes soulignent qu’une fab exige des centaines d’ingénieurs expérimentés, mais qu’une partie de ceux qui reviennent aujourd’hui dans l’industrie ont déjà plus de cinquante ans, car beaucoup avaient migré vers d’autres secteurs.
Rapidus tente un arbitrage : recruter des profils seniors (les “derniers avant-gardistes”) capables d’apporter un savoir tacite non écrit, tout en formant une nouvelle génération.
En parallèle, Rapidus envoie des jeunes ingénieurs se former à Albany, dans l’État de New York, dans le cadre d’une coopération avec IBM.
IBM a été à l’origine de travaux sur la technologie 2 nm Gate-All-Around (GAA), considérée comme une évolution majeure de l’architecture transistor (nanosheets) permettant un meilleur contrôle électrique que le FinFET.
La relation est symbiotique : IBM apporte de la propriété intellectuelle et des briques technologiques, le Japon cherche à réinjecter la discipline industrielle pour mettre ces innovations à l’échelle.
Le programme japonais repose aussi sur une collaboration étroite entre industrie, gouvernement et universités.
Rapidus bénéficiera du soutien du LSTC (créé fin 2022 pour coordonner la recherche japonaise sur les semi-conducteurs), appuyé par des organismes publics comme l’AIST, Riken et l’Université de Tokyo.
Les thèmes annoncés s’alignent avec les objectifs de Rapidus :
conception de circuits de pointe,
transistors GAA,
production de masse à délai d’exécution rapide (TAT),
packaging 3D,
matériaux avancés pour GAA et packaging,
formation spécialisée de chercheurs et étudiants.
Pourquoi construire à Chitose, Hokkaidō, plutôt qu’à Kyūshū (près de TSMC) ou dans le cœur industriel d’Aichi ?
Votre texte met en avant quatre facteurs structurants :
Eau : les fabs consomment énormément d’eau ultra-pure. Hokkaidō dispose de réserves abondantes et de sources adaptées, offrant une “prime de sécurité” dans un monde plus contraint hydriquement.
Électricité : une fab 2 nm exige une énergie de base stable. Hokkaidō combine des options (éolien/solaire, potentiel géothermique, et débat local autour de capacités pilotables).
Logistique et talents : proximité de Sapporo et d’un aéroport international facilitant l’aller-retour d’ingénieurs, d’équipementiers et de clients.
Sécurité : éloignement relatif des points chauds immédiats en Asie de l’Est, et accent sur la protection des infrastructures critiques (votre texte souligne même la proximité d’une base aérienne, comme signal de sécurisation physique).
Conclusion : une renaissance par la résilience
En définitive, la renaissance japonaise des semi-conducteurs n’est pas une tentative nostalgique de recréer les volumes des années 1980. C’est une évolution stratégique adaptée à la réalité des années 2020 : la résilience remplace l’efficacité comme vertu première.
Le Japon a pivoté de l’assemblage final vers la maîtrise des intrants et des goulots d’étranglement de la chaîne mondiale, puis tente désormais avec Rapidus de “boucler la boucle” en revenant sur la fabrication avancée.
Le succès de Rapidus se mesurera commercialement, mais sa logique profonde est aussi géopolitique : réduire les risques, recréer une capacité souveraine, et repositionner le pays sur la prochaine vague d’innovation (IA, calcul haute performance, systèmes autonomes), tout en assumant une trajectoire risquée, coûteuse, et encore incertaine.
Le récit selon lequel le Japon a “perdu la guerre des semi-conducteurs” était prématuré : il jouait un jeu plus long, plus discret et le monde recommence à valoriser exactement ce qu’il offre.
La Chine n’a pas simplement gravi les échelons de l’industrie mondiale. Elle a changé d’échelle, puis changé les règles. En 2004, elle ne représentait encore que moins de 9 % de la production manufacturière mondiale.
Vingt ans plus tard, elle en concentre près de 29 %, soit davantage que les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et l’Inde réunis.
Mais cette domination ne se limite pas aux volumes. Elle s’exprime dans le commerce mondial, dans la structuration des chaînes de valeur, et désormais dans les rapports de force géopolitiques. En Amérique latine, les principales économies du continent importent aujourd’hui davantage de biens chinois que de biens américains, illustrant un déplacement silencieux du centre de gravité économique mondial.
La clé de cette ascension ne réside pas seulement dans une main-d’œuvre abondante ou des coûts bas. Elle repose sur la maîtrise systémique des intrants critiques, des capacités de transformation et de la montée en gamme technologique. Terres rares, batteries, panneaux solaires, équipements électriques, composants industriels, semi-conducteurs matures : Pékin contrôle les segments où se crée la dépendance stratégique.
Plus de 70 % des terres rares importées par les États-Unis proviennent de Chine. Un avion F-35 ou un sous-marin nucléaire de classe Virginia mobilise des matériaux raffinés quasi exclusivement en Chine. La supériorité militaire américaine repose ainsi, en partie, sur des chaînes de valeur chinoises.
La souveraineté par la production : la leçon stratégique
La souveraineté technologique et géopolitique repose moins sur la finance ou les brevets que sur la capacité à produire, raffiner et déployer à grande échelle. Depuis quarante ans, la Chine a méthodiquement investi ce terrain, devenant successivement l’atelier, l’ingénieur, puis l’architecte du système industriel mondial.
Le revenu par habitant est passé de quelques centaines de dollars à la fin des années 1970 à plus de 13 000 dollars aujourd’hui. Mais le secteur de l’énergie révèle encore mieux l’ampleur du basculement. La Chine représente plus de la moitié des installations solaires mondiales et domine également l’éolien. Environ les trois quarts des projets d’énergie renouvelable en cours dans le monde sont en Chine ou menés par des entreprises chinoises.
Si la Chine génère près de 30 % des émissions mondiales, elle concentre également une part majeure de la croissance des technologies de décarbonation. Elle a démontré que le déploiement massif pouvait rendre les énergies renouvelables compétitives à l’échelle mondiale.
L’innovation comme doctrine nationale
Le 4e plénum récent a acté un durcissement stratégique autour de l’innovation technologique, désormais pilier central du modèle de développement. Pékin vise l’autonomie dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, le numérique et les biotechnologies.
L’innovation n’est plus pensée comme un simple effort scientifique, mais comme un système intégré reliant recherche fondamentale, industrialisation et marché intérieur. Cette orientation structurera le 15e plan quinquennal (2026-2030), faisant de la maîtrise technologique un levier de résilience et de souveraineté.
Le système chinois combine confucianisme, léninisme, autoritarisme technocratique, capitalisme d’État et mécanismes de marché. Il s’agit d’un modèle hybride visant l’efficacité stratégique plus que la pure orthodoxie idéologique.
La vision financière de Xi Jinping : morale et puissance
Xi Jinping a récemment appelé à ce que le yuan acquière le statut de monnaie de réserve mondiale. Sa vision d’un « système financier moderne aux caractéristiques chinoises » repose non seulement sur des structures institutionnelles, mais aussi sur une culture morale.
Selon lui, règles et institutions ne suffisent pas : la stabilité exige une éthique intériorisée. S’inspirant d’un débat ancien entre légalistes et confucéens, il affirme que les règles seules produisent des experts en contournement ; seule la vertu garantit la durabilité.
Les cinq principes qu’il énonce honnêteté, droiture, prudence, innovation ancrée dans l’économie réelle et respect strict de la loi visent à éviter les excès observés en Occident comme en Chine (banque parallèle, spéculation immobilière, corruption). Il reconnaît d’ailleurs que le système chinois est « grand mais pas fort », ce qui fait de ce discours une correction plutôt qu’un triomphe.
Le paradoxe américain : vers une hybridation des modèles
Alors que Washington critique le capitalisme d’État chinois, les États-Unis adoptent progressivement des outils similaires : droits de douane, subventions ciblées, politique industrielle assumée, sécurisation des chaînes d’approvisionnement.
Sous Biden puis lors du second mandat de Trump, la coordination État-industrie s’est intensifiée. Le projet « Vault », visant à constituer des réserves stratégiques de minerais critiques (lithium, cobalt, nickel, terres rares), illustre cette mutation. Les États-Unis élargissent désormais la logique de stock stratégique au-delà du pétrole.
La rivalité sino-américaine ne mène pas à la victoire d’un modèle sur l’autre, mais à une hybridation. En cherchant à contenir la Chine, Washington adopte certaines de ses méthodes.
Le défi psychologique et civilisationnel
La Chine remet en cause l’idée selon laquelle modernité, innovation et prospérité durable seraient intrinsèquement liées au capitalisme libéral-démocratique. Ses succès industriels et technologiques sont souvent réduits à l’intervention de l’État, minimisant ses capacités substantielles.
Cette remise en question intervient alors que de nombreuses démocraties occidentales traversent des crises internes. La légitimité politique doit-elle reposer uniquement sur la procédure démocratique, ou inclure performance, efficacité et résilience ?
La Chine a démontré sa capacité à innover sous pression, à absorber la coercition économique et à mobiliser massivement des ressources pour la transition énergétique.
Un monde post-occidental ?
Des signes de reconnaissance émergent aux États-Unis. Certains intellectuels et entrepreneurs admettent la nécessité d’un État plus capable de construire et d’orienter. Les jeunes générations se montrent moins anxieuses face à l’ascension chinoise que leurs aînés.
Dans le Sud global, la trajectoire chinoise élargit les horizons : développement dirigé par l’État, planification à long terme, infrastructures massives, intégration sélective aux marchés mondiaux.
Le monde n’est plus structuré autour d’un seul récit de modernité. Plusieurs voies vers la prospérité coexistent désormais.
Conclusion : adaptation ou déni
Faire face à cette réalité ne signifie pas abandonner ses valeurs, mais reconnaître que la modernité n’est plus exclusivement occidentale. Le choix pour l’Occident n’est pas entre résistance et capitulation, mais entre adaptation lucide et déni obstiné.
Pendant plus de vingt ans, le pétrole vénézuélien a constitué bien davantage qu’une simple source d’énergie pour Cuba. Il a été un amortisseur macroéconomique, un outil de stabilité sociale et un pilier géopolitique de l’architecture régionale anti-américaine construite autour de La Havane et Caracas.
Cette relation s’enracine dans l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez en 1999. Proche de Fidel Castro, Chávez transforme le pétrole en instrument de solidarité idéologique. En 2000, un accord de coopération énergétique prévoit que le Venezuela fournisse du brut à des conditions concessionnelles, tandis que Cuba envoie des milliers de médecins, enseignants et conseillers.
En 2004, la création de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) institutionnalise cette alliance comme contrepoids à l’influence américaine en Amérique latine. Entre 2005 et 2013, Caracas livre jusqu’à 115 000 barils par jour à Cuba, couvrant près de 60 % des besoins énergétiques de l’île. Le pétrole devient alors une véritable subvention extérieure, permettant à l’économie cubaine de fonctionner malgré une faible productivité et un accès restreint aux marchés financiers.
Au-delà de l’économie, l’échange consolide une alliance politique. Après la tentative de coup d’État de 2002 contre Chávez, Cuba renforce l’appareil sécuritaire vénézuélien. Chaque baril contribue indirectement à la stabilité des deux régimes.
L’érosion du modèle sous Nicolás Maduro (2014-2024)
La mort de Chávez en 2013 marque un tournant. Sous Nicolás Maduro, le Venezuela entre dans une crise profonde : effondrement des prix du pétrole en 2014, sous-investissement chronique de PDVSA, sanctions américaines.
La production vénézuélienne chute drastiquement, réduisant les livraisons à Cuba de plus de 100 000 barils par jour à environ 35 000 ces dernières années. Cette baisse révèle la fragilité structurelle du système énergétique cubain.
Cuba consomme environ 110 000 barils par jour, mais n’en produit qu’environ 40 000, un brut lourd et soufré principalement destiné aux centrales thermiques vieillissantes. La production domestique, stable entre 50 000 et 60 000 barils par jour entre 2003 et 2014, est tombée à environ 33 000 barils en 2023, alors que la consommation restait supérieure à 118 000 barils par jour. Ce déficit structurel ne peut être absorbé ni en volume ni en qualité.
Des alternatives insuffisantes : Mexique et Russie
Face au recul vénézuélien, Cuba s’est tournée vers le Mexique et la Russie. En 2025, les livraisons mexicaines atteignaient environ 20 000 barils par jour, et la Russie fournissait près de 10 000 barils quotidiens.
Cependant, ces flux ne bénéficient ni des mêmes conditions financières concessionnelles ni du même degré d’intégration politique que l’accord chaviste. Exposées aux pressions américaines et aux risques commerciaux, ces alternatives se sont révélées précaires. La suspension des livraisons mexicaines et le durcissement des contrôles maritimes ont conduit début 2026 à des périodes où l’île ne recevait pratiquement plus de pétrole.
Le choc énergétique de 2026 : rupture de continuité
L’intervention américaine au Venezuela et la chute de Maduro désarticulent l’axe énergétique régional qui soutenait Cuba depuis deux décennies. Il ne s’agit plus seulement de sanctions bilatérales classiques, mais d’une stratégie en réseau : frapper un nœud le Venezuela pour affaiblir un autre Cuba.
Le système électrique cubain, dépendant à 95 % du fuel importé, s’effondre rapidement. Les coupures atteignent parfois vingt heures par jour dans certaines régions. L’économie fonctionne par à-coups : usines à l’arrêt, commerces fermés, services publics réduits.
Le canal logistique est également touché : pénuries de diesel, transports publics réduits, chaînes du froid rompues, agriculture mécanisée au ralenti. Les pénuries deviennent physiques autant que monétaires, alimentant inflation et marchés parallèles.
L’effet multiplicateur sur l’économie
Le tourisme, représentant environ 10 % du PIB, est directement frappé. Déjà affaibli par la pandémie et les sanctions, il n’a attiré que 1,8 million de visiteurs l’an dernier contre 4,7 millions en 2018. Les pannes d’électricité et les difficultés d’avitaillement en kérosène aggravent les annulations de vols et la chute des recettes en devises.
La crise devient circulaire : moins d’énergie signifie moins de tourisme, donc moins de devises, donc moins de capacité à importer du carburant.
Selon le Centre d’études de l’économie cubaine, le PIB se serait contracté d’environ 5 % en 2025, prolongeant une chute cumulée supérieure à 15 % depuis 2020. L’inflation dépasse 30 %, le déficit commercial demeure élevé et les recettes extérieures tourisme, missions médicales, exportations traditionnelles sont en déclin.
Le président Miguel Díaz-Canel a instauré des mesures d’urgence : rationnement accru, semaine de travail réduite dans les entreprises d’État, priorisation énergétique pour la santé et l’alimentation.
Une crise sociale et politique
Les ménages subissent une triple pression : absence d’électricité et d’eau, inflation de pénurie, destruction d’emplois dans le tourisme et les services. Des manifestations sporadiques ont été signalées, tandis que les autorités renforcent les dispositifs de sécurité et mobilisent les structures de surveillance locales.
L’énergie agit comme un multiplicateur de fragilités : chaque baril manquant signifie moins de transport, moins de production, plus d’inflation et davantage de mécontentement social.
Une dépendance réduite… mais plus dangereuse
Paradoxalement, Cuba dépend aujourd’hui moins du Venezuela en valeur absolue qu’au pic des années 2000. Mais cette dépendance résiduelle est devenue plus périlleuse : le pétrole vénézuélien était historiquement intégré au système cubain et fourni à des conditions concessionnelles.
Sa disparition transforme une relation stabilisatrice en talon d’Achille économique. La crise actuelle n’est pas conjoncturelle, mais systémique. Dans une économie insulaire fortement dépendante des importations énergétiques, un choc pétrolier se transforme mécaniquement en crise économique, puis sociale.
Tant que cette dépendance structurelle ne sera pas réduite ce qui suppose investissements, réformes et accès durable aux devises chaque rupture énergétique restera une menace existentielle pour l’île.
La séquence actuelle autour de l’Iran n’est plus une répétition de rhétorique. Elle ressemble à une montée en puissance logistique qui, par sa nature même, crée du risque, même si la Maison-Blanche espère encore un accord.
Les discussions indirectes se heurtent à un mur structurel, Washington veut un paquet qui englobe nucléaire, missiles, “proxys”, Téhéran peut accepter des ajustements sur le nucléaire mais refuse d’ouvrir ce qu’il considère comme sa profondeur stratégique et sa souveraineté, missiles et alliances régionales. Les divergences ne sont pas seulement techniques, elles sont identitaires. Et quand les objectifs deviennent maximalistes, la négociation cesse d’être un mécanisme de désescalade : elle devient un prétexte à la préparation.
Ces dernières semaines, plusieurs signaux convergent vers un fait central : les États-Unis veulent disposer d’une option militaire crédible, potentiellement calibrée pour durer, pas seulement pour “envoyer un message”.
Des responsables américains évoquent une mobilisation préparant des opérations sur plusieurs semaines si un ordre d’attaque était donné, avec un objectif de pleine capacité de déploiement à l’horizon mi-mars.
Dans le même temps, l’Iran a publiquement annoncé qu’en cas de frappe il viserait les bases américaines dans la région, en insistant sur le fait que ces frappes ne devraient pas être interprétées comme une attaque contre les pays hôtes, ce qui est précisément la manière iranienne de rendre la riposte “utilisable” sans élargir immédiatement en guerre inter-États avec les monarchies du Golfe.
Une option militaire crédible, mais logistiquement moins disponible.
Le problème, pour Washington, est que la région n’est plus celle de 2003. Les bases existent, la puissance de feu aussi, mais le théâtre est devenu saturé de vulnérabilités, et surtout politiquement moins disponible. Riyad a officiellement indiqué qu’il n’autoriserait ni son territoire ni son espace aérien à être utilisés pour des actions militaires contre l’Iran, et Abou Dhabi, Doha et Ankara ont communiqués une position similaire.
Ce verrou politique change la géométrie de la campagne. Il force l’US Air Force à penser ses sorties depuis des points plus éloignés, avec davantage de ravitaillement en vol, des cycles plus longs, donc moins de sorties, donc moins d’endurance. Autrement dit, même une campagne “sans invasion” devient plus coûteuse en munitions, en logistique, en temps, ce qui augmente mécaniquement le risque d’enlisement et donc la tentation d’élargir les cibles.
C’est ici que le précédent de la “guerre des douze jours” devient un repère utile, non pas pour imaginer un copier-coller, mais pour mesurer le durcissement du théâtre. En juin dernier, les États-Unis avaient déjà frappé des cibles nucléaires iraniennes en fin de campagne israélienne de douze jours. Cette séquence a montré deux choses que beaucoup d’analyses grand public minimisent.
D’abord, même quand une partie des tirs est interceptée, des impacts réels peuvent frapper des infrastructures sensibles, y compris des sites liés à l’appareil de défense. Ensuite, l’Iran apprend, adapte ses salves, varie ses vecteurs, cherche moins le symbole que l’usure des défenses. Or, une coalition qui vise une campagne plus longue doit compter non seulement ses plateformes, mais ses stocks de munitions à distance, ses intercepteurs, et le tempo politique domestique qui supporte une crise prolongée.
À ce stade, il faut clarifier une ambiguïté qui pèse sur les marchés. Une frappe “punitive” courte est une chose. Une stratégie visant à profiter d’un pouvoir fragilisé pour tenter un changement de comportement stratégique, voire un basculement interne, en est une autre. Or l’environnement régional peut donner à certains, à Washington comme à Tel-Aviv, le sentiment que la fenêtre est favorable : affaiblissement relatif de certains relais, pression sociale intérieure, et perception d’un moment de déséquilibre. Le risque, pour Téhéran, est existentiel. Et quand un pouvoir estime qu’on cherche sa fin, il ne raisonne plus en “règles d’engagement”, il raisonne en dissuasion par escalade.
C’est dans ce cadre que l’attitude des États du Golfe devient une variable centrale, non pas accessoire. Leur refus de servir de plateforme opérationnelle n’est pas un détail diplomatique : c’est une contrainte stratégique qui dit une vérité nouvelle, les monarchies veulent éviter d’être aspirées dans une guerre qui détruirait leur stabilité économique au moment même où elles essaient de sortir de la dépendance pétrolière. Une partie de leur message à l’Iran, déjà visible dans la communication publique, consiste à poser une frontière nette entre “l’attaque américaine” et “la responsabilité de l’État hôte”. Dit plus brutalement, elles cherchent à neutraliser l’équation iranienne classique, frapper les bases pour frapper la politique des capitales qui les accueillent.
Mais ce verrou n’élimine pas le risque. Il le déplace. Si les bases du Golfe deviennent politiquement “inutilisables” pour lancer l’offensive, elles restent physiquement vulnérables pour encaisser des représailles, ce qui alimente une autre dynamique, l’élargissement du théâtre malgré la volonté affichée de neutralité. Plusieurs capitales arabes expriment d’ailleurs leur inquiétude face à l’hypothèse que l’Iran mette sa menace à exécution en cas d’attaque américaine.
Ormuz, Bab el-Mandeb, Vulnérabilité commerciale et élargissement régional
Le second déplacement, plus dangereux encore, concerne les infrastructures énergétiques et logistiques. Les commentateurs évoquent toujours Ormuz comme un interrupteur, mais l’économie moderne ne se résume pas à un détroit. Le vrai risque est une combinaison : un détroit sous pression, Bab el-Mandeb remis sous tension via le théâtre yéménite, et des hubs de stockage et de soutage transformés en “actifs stratégiques” dans une escalade. On peut rappeler que le port de Fujairah, côté Émirats, concentre environ 80 millions de barils de capacité de stockage, renforcée par des cavernes ADNOC d’environ 42 millions de barils : c’est un point névralgique par définition. Et, dans une logique d’escalade, la tentation de frapper une infrastructure située aux Émirats peut apparaître politiquement moins coûteuse qu’hier pour Téhéran, précisément parce qu’Abou Dhabi est aujourd’hui davantage isolé dans son environnement régional, en friction ouverte avec Riyad et sous suspicion durable de plusieurs capitales du Golfe, ce qui réduit mécaniquement les risques de solidarité automatique autour de lui.
La question n’est pas de savoir si des dizaines de millions de barils “brûleraient” dans un scénario extrême, mais de comprendre ce que représente, pour les marchés, la simple crédibilité d’un risque sur un tel nœud : hausse de la prime d’assurance, re-pricing des routes, stress sur les stocks, et donc volatilité auto-entretenue.
Ajoutez à cela la dimension des proxys, qui est précisément l’une des pierres d’achoppement des négociations. Washington veut réduire l’influence iranienne via les réseaux armés, notamment en Irak, au point d’utiliser la pression financière comme levier, ce qui montre que le front irakien n’est pas périphérique, il est central. Une escalade contre l’Iran a donc toutes les chances de réactiver, en miroir, une escalade “contre les implantations américaines” via des relais difficiles à neutraliser sans ouvrir une guerre plus large. Et dans un tel schéma, la Jordanie, par sa géographie et ses contraintes politiques, peut cesser d’être un simple couloir logistique pour devenir un théâtre exposé, au même titre qu’Israël. Ce basculement aurait une portée politique lourde : il fragiliserait durablement le roi Abdallah II, dans un pays où la marge d’autonomie diplomatique vis-à-vis de Washington demeure plus limitée que celle des monarchies du Golfe, capables, malgré leur dépendance sécuritaire, de poser des lignes rouges. Dans le contexte actuel, où la société jordanienne est déjà fortement mobilisée et critique sur la posture du royaume face à Gaza, l’idée même d’une Jordanie transformée en arrière-base, donc en cible potentielle, pourrait devenir un facteur de déstabilisation interne autant qu’un risque militaire.
Reste un facteur trop souvent traité comme une note de bas de page : la Chine. Une guerre contre l’Iran n’est pas un Venezuela. Dans l’économie réelle des sanctions, l’énergie iranienne est déjà une énergie sous contrainte, et donc un flux où la Chine est l’acteur le plus structurant, parce qu’elle sait absorber, financer, transporter, et contourner. En clair, perturber durablement l’Iran, c’est perturber une partie du système d’approvisionnement à prix décoté qui sert la Chine.
Cela crée, pour Pékin, un incitatif clair à s’impliquer davantage, non pas par un engagement ostensible qui l’exposerait politiquement, mais par une montée en gamme discrète de l’assistance : apports technologiques, soutien en renseignement, capacités de surveillance et d’alerte, et intrants qui accroissent la résilience du dispositif iranien. Le déploiement de bâtiments chinois spécialisés dans la collecte et l’observation, y compris des navires de surveillance, dans l’environnement élargi du théâtre, s’inscrit dans cette logique : améliorer la connaissance de situation iranienne tout en densifiant le brouillard tactique pour l’adversaire.
Mais il y a un second objectif, rarement formulé publiquement. Aider l’Iran sur un théâtre où les États-Unis et Israël opèrent, c’est aussi, pour la Chine, un laboratoire grandeur nature : un stress test de ses capteurs, de ses liaisons, de ses systèmes de navigation et de renseignement, de ses chaînes de transmission, face à des standards occidentaux. Sans tirer un coup de feu, Pékin peut observer, mesurer, calibrer, apprendre, et ajuster. Et dans un monde où la question taïwanaise demeure l’horizon stratégique, la valeur de ces retours d’expérience dépasse largement l’Iran : elle nourrit la préparation d’un éventuel affrontement futur, en testant ses équipements, ses procédures et sa capacité à opérer indirectement dans un environnement contesté.
Le point le plus important, pour une analyse de risque, est le suivant : l’option “pas de troupes au sol” réduit le coût politique, mais elle réduit aussi la capacité à atteindre des objectifs maximalistes. Les responsables américains le savent, l’Iran est une forteresse géographique et démographique, et une campagne aérienne, même intense, n’a pas mécaniquement la capacité de “changer le pouvoir en place” si elle n’est pas adossée à une architecture interne prête à prendre le relais. Cela ouvre une zone grise très dangereuse : on peut frapper sans gagner, et dans ce cas, la seule manière de “ne pas perdre” devient d’élargir, de durer, ou de redéfinir les objectifs en cours de route. C’est là que les marchés se trompent souvent : ils réagissent aux premières 72 heures, alors que le vrai risque est dans le jour 10, quand les stocks s’érodent, que la fatigue politique monte, que les proxys se réveillent, que l’énergie se reprice, et que chaque acteur cherche une sortie sans humiliation.
Si l’on veut résumer les risques concrets, ils s’agrègent en trois couches. D’abord, une couche militaire, vulnérabilité des bases américaines, saturation possible des défenses, multiplicité des vecteurs, et incertitude sur l’endurance des stocks de munitions. Ensuite, une couche énergétique, Ormuz comme symbole, mais surtout l’ensemble du système, Bab el-Mandeb, ports, assurances, hubs de stockage, où la simple crédibilité d’un risque suffit à faire bouger la prime. Enfin, une couche politique, l’escalade reconfigure la diplomatie du Golfe, teste l’autonomie des capitales hôtes, et expose les États de transit comme la Jordanie à devenir, malgré eux, partie du théâtre.
La conclusion est simple et inconfortable. Une guerre est loin d’être certaine, et il existe encore des signaux de diplomatie, mais la mécanique de préparation, elle, est déjà une mécanique de risque. Plus le paquet américain reste maximaliste, plus l’Iran interprète l’option militaire comme un projet existentiel, plus il cherchera à dissuader par la menace de régionalisation, bases, Israël, routes maritimes, et nœuds énergétiques. Et plus les États du Golfe verrouillent leurs bases et leur espace aérien, plus l’architecture opérationnelle américaine devient complexe, donc potentiellement plus longue, donc plus exposée à l’élargissement.
Dans un Moyen-Orient déjà tendu, le danger n’est pas seulement l’événement. C’est la durée, parce qu’une crise longue transforme toujours l’économie en politique, et la politique en instabilité.
Au printemps 1942, Franklin D. Roosevelt prépare les États-Unis à une guerre totale. Les usines doivent produire chars et bombardiers, des millions de soldats partent combattre sur deux continents et l’économie entière bascule vers l’effort militaire. Mais une autre inquiétude occupe le président : comment financer la guerre sans en transmettre la facture aux générations suivantes.
Le conflit coûte alors l’équivalent actuel d’environ 250 millions de dollars par jour. Roosevelt refuse la solution la plus simple l’endettement massif et choisit une voie politiquement risquée : faire payer immédiatement. Washington impose une hausse forte de l’impôt sur les sociétés, élargit sans précédent la base fiscale et applique un taux marginal de 94 % sur les plus hauts revenus. Le principe est clair : la guerre doit être ressentie par la société qui la mène.Le basculement vers la dette
Huit décennies plus tard, la logique s’est renversée. Les opérations militaires américaines ne sont plus financées par l’impôt mais majoritairement par l’emprunt. Les dépenses sont votées via budgets d’urgence ou crédits exceptionnels puis absorbées par la dette publique. Une opération militaire impliquant plus de 15 000 soldats et un groupe aéronaval complet peut atteindre environ 31 millions de dollars par jour, soit plus de 11 milliards par an si elle se prolonge, auxquels s’ajoutent la sécurisation de zones d’influence, la protection d’intérêts énergétiques ou la présence stratégique permanente. Contrairement à la Seconde Guerre mondiale, il n’y a ni rationnement ni hausse fiscale équivalente : pour la population, la guerre devient budgétairement presque invisible.
L’exemple irakien : la facture différée
La guerre d’Irak illustre ce changement d’échelle. Au départ, le conflit devait coûter quelques centaines de milliards de dollars ; au total, il atteint environ 4 500 milliards de dépenses directes et jusqu’à 8 000 milliards en incluant soins aux vétérans et intérêts. Autrement dit, la guerre continue d’être payée des décennies après la fin des combats. Pendant ce temps, la dette publique américaine détenue par le public est passée d’environ 33 % du PIB au début des années 2000 à près de 97 % aujourd’hui.
Lecture du graphique : la guerre comme engagement budgétaire permanent
Le diagramme met en évidence un élément central du basculement décrit dans l’article : la guerre américaine du XXIᵉ siècle n’est plus un choc financier ponctuel mais une structure de dépenses étalée dans le temps. Sur un total d’environ 8 000 milliards de dollars, la part directement liée aux combats (crédits OCO du Département de la Défense : ~2 101 Md$) ne constitue finalement qu’un tiers de la facture. Autrement dit, la bataille elle-même n’est plus le cœur du coût.
Deux postes dominent désormais :
les intérêts de la dette (~1 087 Md$) : ils traduisent le financement par emprunt. La guerre devient un flux financier futur avant d’être une dépense présente ;
la sécurité intérieure (~1 117 Md$) : extension durable de l’État sécuritaire après le conflit.
À cela s’ajoutentles soins aux vétérans (~465 Md$) et surtout les obligations futures estimées à plus de 2 200 Md$ supplémentaires, qui continueront à peser pendant plusieurs décennies. Le graphique montre donc une mutation fondamentale : la dépense militaire migre du champ militaire vers le champ social et financier.
En comparaison implicite avec la Seconde Guerre mondiale, le coût n’est plus concentré pendant la mobilisation nationale ; il se transforme en engagement budgétaire intergénérationnel. La guerre ne s’arrête plus avec l’armistice : elle devient une ligne permanente du budget fédéral, comparable à une politique publique de long terme.
Une guerre devenue invisible
Ce basculement produit un effet politique majeur : le coût immédiat disparaît du débat démocratique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, impôts élevés, obligations de guerre et consommation contrainte rendaient l’effort tangible. Aujourd’hui, l’absence de prélèvement exceptionnel massif transforme le conflit en dépense différée. Financer la guerre par la dette modifie donc les décisions elles-mêmes : quand l’impôt augmente, la population arbitre ; quand la dette augmente, l’arbitrage est reporté. Le coût réel apparaît plus tard, sous forme d’intérêts, de soins aux vétérans, de reconstruction militaire et de refinancement.
Une question démocratique et générationnelle
Franklin D. Roosevelt voulait éviter de transmettre « plus que leur juste part de sacrifices » aux générations futures. La doctrine contemporaine fait l’inverse : elle répartit les coûts dans le temps pour préserver le présent. Ce changement dépasse l’économie et touche au fonctionnement même de la démocratie : une société peut-elle vraiment débattre de la guerre si elle n’en ressent pas immédiatement le prix ? La puissance militaire n’est plus seulement une question stratégique, mais aussi comptable et générationnelle.
Un risque budgétaire à long terme
Cette évolution pose aussi une question de soutenabilité financière. Plus les conflits et les présences militaires deviennent permanents, plus ils rigidifient le budget fédéral. Les intérêts de la dette s’ajoutent progressivement aux dépenses de défense, réduisant la marge pour les investissements civils infrastructures, éducation ou transition énergétique et transformant un choix stratégique ponctuel en contrainte budgétaire durable. Selon le Congressional Budget Office (CBO), la charge d’intérêts de la dette fédérale américaine figure désormais parmi les postes de dépenses à la croissance la plus rapide du budget et pourrait dépasser à terme certaines dépenses discrétionnaires, y compris des programmes domestiques majeurs.
Parallèlement, les travaux du projet Costs of War de l’université Brown montrent que les conflits post-2001 engendrent des coûts différés massifs (soins aux vétérans, intérêts sur l’emprunt, maintien capacitaire), confirmant que la guerre devient une dépense de long terme plutôt qu’un choc budgétaire ponctuel. À long terme, la politique étrangère finit ainsi par influencer directement les politiques sociales intérieures.
Vers un nouveau rapport entre puissance et économie
Au-delà du budget, c’est la nature même de la puissance qui change. Autrefois, la guerre impliquait mobilisation industrielle, fiscale et humaine immédiate ; aujourd’hui, elle repose davantage sur la capacité d’endettement et la crédibilité financière de l’État. L’économiste Barry Eichengreen souligne que le rôle international du dollar permet aux États-Unis de soutenir des déficits plus élevés que les autres puissances sans crise immédiate de financement, ce qui modifie les contraintes stratégiques classiques.
De son côté, l’historien Adam Tooze décrit la puissance américaine contemporaine comme une puissance « financière-géopolitique », où la domination monétaire et l’accès aux marchés de capitaux constituent un élément central de la projection de puissance. En d’autres termes, la force stratégique ne se mesure plus seulement en divisions ou en porte-avions, mais aussi en capacité à repousser dans le temps le coût réel des décisions présentes.
Les élections législatives japonaises ont eu lieu le dimanche 8 février non sans crainte sur le futur de la 4ème économie mondiale.
Les élections législatives japonaises ont eu lieu le dimanche 8 février dernier et donnent de précieux premiers indicateurs sur le futur de la 4ème économie mondiale.
Le PLD (parti libéral démocrate) avec à sa tête Sanae Takaichi (première femme à occuper ce rôle) a réussi à se défaire du bourbier politique dans lequel le pays était plongé. Depuis les déboires de son ancien leader Shigeru Ishiba lors des élections législatives d’octobre 2024 et la mise en place d’un gouvernement minoritaire, le pays était dans l’incertitude politique. Entre-temps, la défaite du PLD aux sénatoriales de juillet 2025 avait conduit Mr Ishiba à la démission et Mme Takaichi ambitionnait de remettre de la clarté par les urnes. C’est ce qu’elle a réussi à faire.
Un PLD raffermi, et dominant face aux oppositions qui montaient
Malgré une mainmise quasi continue sur la politique de Tokyo, le PLD faisait face à la montée des oppositions dans les urnes. Lors des élections d’octobre 2024 le parti d’opposition PDC (centre-gauche) glanait 148 sièges et le PLD 198 dans une assemblée fragmentée (233 sièges requis pour gouverner seul). Or, les premières estimations des élection de Dimanche donneraient 316 députés au PLD sur les 465 que comptent la chambre basse, soit une base très solide pour que le PLD puisse mettre en place son programme politique.
Sanae Takaichi a en outre réussi à calmer la méfiance grandissante à l’égard du PLD causée notamment par l’inflation (doublement du prix du riz) et le scandale politico-financier des « caisses noires ».
Visibilité politique accrue mais inquiétudes budgétaires persistantes
Cette victoire permet certes, aux investisseurs de gagner en visibilité sur le devenir de l‘économie japonaise (une alliance de plusieurs partis auraient pu rendre difficile la mise en place de politiques publiques) mais elle peut surtout être inquiétante pour le futur des finances publiques nippones.
Mme Takaichi a annoncé un plan massif de relance budgétaire de 120 mds d’euros (environ 21 300 mds de yen) avec notamment une aide pour les ménages avec enfants, des subventions pour l’électricité, le gaz et un programme de crédit d’impôt pour les ménages.
Dette élevée : stimuler la croissance malgré les risques sur la dette
Le plan de relance budgétaire est justifié par la volonté de stimuler la consommation et les investissements face à une croissance en berne. Même si le stock de PIB en fait la 4ème puissance économique mondiale, le flux, la croissance est faiblement orientée (-0,6% au T3 2025).
Or, cette politique volontariste n’est pas sans conséquence pour un pays très endetté (environ 230% de PIB). Les investisseurs commencent déja à sanctionner la dette japonaise avec une montée des taux longs (près de 60 pb sur le 10 ans japonais depuis l’arrivée de Mme Takaichi en octobre 2025), et un rétrécissement du spread avec le 10 ans américain. Cette hausse ne devrait pas ralentir avec une montée des craintes d’un « moment Liz Struss » nippon.
Graphique 1 : Ecarts des taux des obligations souveraines américaines et japonaises à échéance 10 ans depuis 2023.
sources : Investing.com, calculs de l’auteur
Politique monétaire : la BoJ contrainte d’agir pour soutenir le yen
Côté politique monétaire, la BoJ a dû monter ses taux de 25 pb en décembre dernier pour soutenir la devise nippone chahutée dans un contexte de convergence de l’inflation vers la cible des 2% (2,1% en décembre 2025).
L’USD/JPY (+6,80% depuis 6 mois) permet certes de favoriser les exportations japonaises mais l’inflation importée pourrait se répercuter sur les consommateurs japonais (l’inflation n’est toujours pas à la cible des 2% depuis mars 2022).
La hausse des taux (courts et longs) permettra certes de rapatrier des capitaux avec des meilleurs rendements pour les supports japonais et libellés en JPY, mais c’est surtout un coût de la dette qui risque de s’envoler, et des entreprises qui resteraient attentistes (coût du crédit en hausse et craintes de hausses d’impôts futurs pour financer ce plan de relance).
Les investisseurs surpondèrent pour l’instant les marchés actions Japonais
Pour autant, les marchés actions japonais réalisent un très bon début d’année (+6,37% pour le Topix depuis janvier). Cela paraît contre-intuitif, notamment sur les valorisations de type CAPM. Avec un actif sans risque aux rendements plus hauts, le cost of Equity (rendement exigé par les investisseurs) devrait être plus élevé ce qui n’est à priori pas positif pour les marchés actions. Pour autant, les belles valeurs de l’indice (Toyota Motor, Mitsubishi Finance, Hitachi, Softbank) bénéficient entre autres côté industrie de la baisse du yen (favorable aux exportations) et le secteur financier de perspectives de meilleurs marges à venir sur les intérêts.
Graphique 2 : performance des marchés actions TOPIX (bourse de Tokyo) depuis le début de l’année
(source : Investing.com, calculs de l’auteur)
La clarté politique apportée par Mme Takaichi semblerait être réceptionnée de manière positive par les investisseurs même si l’expansion budgétaire à venir ne sera pas sans conséquence pour un pays très endetté. Surtout, la faiblesse continuelle du yen a contraint la BoJ à lever ses taux et à restreindre l’accès aux crédits ce qui ne viendra pas faciliter le plan de relance budgétaire.
En dépit d’une inflation qui n’est toujours pas à la cible, des taux courts et longs à la hausse, et un risque de « moment Liz Struss » japonais encore plus probable depuis les élections, les investisseurs restent pour l’instant surpondérés et investis positivement sur le Japon.
On décrit encore la rivalité sino-américaine comme une “guerre commerciale”, comme si tout se jouait dans des surtaxes et des tableaux d’importations.
Or la séquence 2024–2026 raconte une bascule de nature : une confrontation où l’objectif n’est plus seulement de vendre plus cher ou de taxer davantage, mais de contrôler ce qui rend l’économie de l’autre possible, l’énergie qui alimente ses usines et ses data centers, les intrants sans lesquels ses technologies se figent, les routes maritimes qui sécurisent ses approvisionnements, et les cadres réglementaires qui peuvent, du jour au lendemain, casser une chaîne industrielle.
Dans ce nouveau régime, l’outil central n’est plus le tarif. Ce sont les architectures, c’est une guerre froide économique parce qu’elle est durable, économique, juridique, réciproque, et parce qu’elle finit par forcer les pays tiers à arbitrer non pas par préférence politique, mais par contrainte d’accès.
Pendant des décennies, les États-Unis ont dominé l’ordre économique mondial par un avantage rarement assumé comme tel : la capacité à transformer un écosystème technique et financier en mécanisme de contrainte. Les sanctions, l’accès au dollar, les restrictions sur les technologies sensibles, le droit extraterritorial, l’interopérabilité des chaînes logistiques, tout cela formait une architecture dont Washington gardait la clé. La bascule, aujourd’hui, est que cette architecture n’est plus un monopole, la Chine a commencé à construire un miroir.
La fin du monopole de l’extraterritorialité
La preuve la plus nette se lit dans la séquence des contrôles export : côté américain, l’extension progressive des restrictions sur les semi-conducteurs avancés, le calcul haute performance et les outils de fabrication, puis l’idée d’un cadre de diffusion globale de l’IA, avant son retrait et son remplacement par une logique de durcissement ciblé. Cette trajectoire n’est pas qu’un conflit commercial : elle vise le cœur de la puissance contemporaine, la capacité à produire et entraîner des modèles, à fabriquer des puces de pointe, à accéder aux équipements et au savoir-faire qui permettent de réduire les nœuds technologiques à quelques pays.
La réponse chinoise est plus récente, mais son langage est identique : licences, listes, contrôle des usages finaux, et surtout, extension de facto au-delà du territoire national. Les régimes de contrôle sur les terres rares, les aimants permanents et les technologies associées, et l’idée même que des produits fabriqués hors de Chine puissent être soumis à licence s’ils incorporent des intrants, des équipements ou des procédés chinois, constituent une rupture doctrinale. Autrement dit, Pékin ne se contente plus de « riposter », elle construit un miroir : l’équivalent d’un droit extraterritorial industriel, mais adossé non pas à une monnaie, plutôt à des goulots matériels.
Le point décisif, pour comprendre la logique « guerre froide », est que chaque camp tente désormais de prendre l’autre par les contraintes de ses propres transitions. Washington cherche à ralentir l’accès chinois au calcul et aux équipements ; Pékin rappelle que la transition électrique, la défense, l’automobile et l’éolien reposent sur des matériaux dont elle contrôle le raffinage et la transformation, et qu’elle peut transformer cette position en instrument politique.
Énergie : l’avantage américain, la vulnérabilité chinoise
Dans ce duel, l’énergie n’est pas un secteur : c’est une condition de puissance. Les États-Unis disposent d’un atout structurel que la plupart des Européens continuent de sous-estimer : l’ampleur de leur production d’hydrocarbures, portée par le schiste et par une capacité d’ajustement que les producteurs conventionnels n’ont pas à la même vitesse. Les données publiques américaines montrent des records de production d’énergie et, sur certaines périodes, de production de brut.
En miroir, la Chine reste le grand importateur net, donc l’acteur pour qui « la géopolitique » se traduit immédiatement en risque de rupture de flux. D’où une stratégie à deux étages.
Le premier étage est diplomatique : l’objectif est de réduire la prime de risque géopolitique autour des routes énergétiques. La médiation chinoise qui a permis la reprise des relations entre Arabie saoudite et Iran n’est pas un trophée symbolique : c’est une politique d’assurance sur les détroits, les terminaux, les pipelines et les cargaisons.
Le deuxième étage est énergétique domestique : Pékin construit de la capacité, massivement, et pas seulement en solaire. Les données publiques convergent sur une accélération spectaculaire des ajouts photovoltaïques en 2024, pendant que la Chine continue de renforcer une base charbon comme filet de sécurité, au nom de la stabilité du réseau. Cela prend un relief particulier à l’ère de l’IA : la demande électrique des data centers devient un facteur de souveraineté, et l’IEA projette une forte hausse mondiale de cette consommation. Dit autrement, la Chine réduit son exposition aux chocs de flux par deux mouvements simultanés : sécuriser ses importations, et électrifier sa résilience.
Dans ce contexte, les théâtres « périphériques » comme Venezuela ou l’Iran ne sont plus des crises locales ; ce sont des nœuds de flux dans une rivalité systémique. Les épisodes récents autour des sanctions, des licences, et des routes d’export montrent que l’énergie n’est pas seulement une question de prix : c’est une question de contrôle de destination, de transport, d’assurance, de paiement, et donc de souveraineté sur la cargaison.
Le calcul comme frontière stratégique : semi-conducteurs, IA, et plafond technologique
Le premier front est celui du calcul, parce que le calcul est devenu une infrastructure de puissance : IA, simulation, cryptographie, optimisation militaire et industrielle. Les restrictions américaines sur les puces avancées et sur l’écosystème de fabrication ont été pensées comme une politique de plafond : limiter l’accès de la Chine aux capacités qui comptent, non pas marginalement, mais structurellement.
La réponse chinoise a consisté à transformer une vulnérabilité en mobilisation nationale. L’exemple le plus parlant est l’accélération de l’industrial policy : création et recapitalisation de grands véhicules de financement dédiés aux semi-conducteurs, avec un saut d’échelle assumé pour compenser des années de dépendance aux technologies et équipements étrangers.
Ce duel n’est pas abstrait. Il se traduit par une fragmentation du monde du calcul : des chaînes “autorisées” et des chaînes “à risque”, des projets d’usines relocalisés, des restrictions sur les talents, une bataille sur les équipements, et une course à l’autonomie qui coûte cher à tout le monde mais qui, précisément, devient rationnelle dès lors que l’autre camp a la capacité de couper.
Ainsi, l’énergie, les paiements, les intrants, tout remonte à la même question. Qui peut faire tourner, à l’échelle industrielle, les infrastructures qui rendent l’IA productive ?
Métaux critiques : l’avantage chinois n’est pas la mine, c’est la transformation
Le levier chinois est d’autant plus puissant que, dans les métaux critiques, la domination ne se joue pas d’abord sur la mine : elle se joue sur l’étape où l’on transforme un minerai diffus et hétérogène en matière industrialisable, séparation, purification, métallurgie, puis fabrication d’aimants. C’est là que la Chine a construit sa rente stratégique. Elle représente environ 70 % de la production minière mondiale de terres rares et autour de 90 % des opérations de raffinage et de séparation. Or ces aimants, notamment le NdFeB, ne sont pas un usage marginal : ils sont au cœur des moteurs de véhicules électriques, des éoliennes, de multiples systèmes militaires, des robots industriels, et plus largement de toute l’électrification.
La concentration chinoise à ce niveau transforme donc un avantage industriel en instrument politique : en contrôlant l’étape qui convertit la ressource en flux industriel, Pékin ne contrôle pas seulement “un marché”, elle contrôle des calendriers de production.
C’est ici que la rivalité avec Washington prend sa forme la plus froide, et la plus dangereuse : la Chine n’a pas besoin d’un embargo spectaculaire pour peser. Une licence retardée, un contrôle renforcé, une interprétation plus stricte de l’utilisateur final, quelques semaines de friction sur des volumes modestes, et c’est toute une chaîne qui se grippe, parce que ces intrants ont rarement des substituts immédiats, et parce que les stocks industriels ont été optimisés pour l’efficacité, pas pour la résilience.
Ce levier pèse désormais directement dans la course à l’IA, non pas parce que les terres rares “font” l’IA, mais parce qu’elles conditionnent les infrastructures qui rendent l’IA industrialisable. À mesure que l’IA bascule du laboratoire vers l’infrastructure, elle se matérialise dans des chaînes de production, et ces chaînes sont précisément celles où les aimants permanents et certains matériaux critiques deviennent des points d’étranglement.
Enfin, ce levier a une vertu stratégique supplémentaire : il est politiquement “propre”. Là où une sanction américaine assume frontalement la coercition, le contrôle chinois peut se présenter comme un acte administratif ordinaire, une mesure de conformité, un dispositif de sécurité nationale, une normalisation. C’est le même geste que Washington a perfectionné dans la technologie, mais déplacé en amont des chaînes industrielles.
Monnaie et rails de paiement : le signal compte autant que le basculement
Reste le dernier étage, souvent mal traité parce qu’il attire les prophéties : la monnaie. Ce qui compte, dans une guerre économique, n’est pas qu’un acteur “renverse” le système en un jour. C’est qu’il multiplie les options qui rendent la dépendance moins absolue. Quand les acteurs énergétiques majeurs ouvrent ou testent des voies de règlement alternatives, ils ne détrônent pas immédiatement le dollar ; ils fabriquent un monde où la domination du dollar n’est plus le seul scénario opérationnel, et où la sanction financière américaine rencontre des poches de résistance de plus en plus organisées.
C’est précisément cela, le signal : l’économie mondiale se réorganise non pas autour d’un nouvel hégémon, mais autour de la possibilité que l’accès, à la technologie, aux intrants, à l’énergie, au paiement, devienne conditionnel.
En somme, la meilleure façon de décrire le moment n’est plus “course à l’hégémonie”. C’est encerclement mutuel. Les États-Unis cherchent à verrouiller le sommet technologique et la finance de conformité ; la Chine verrouille les intrants matériels et électrifie sa résilience tout en densifiant ses rails de règlement. Chaque coup appelle une contre-mesure, chaque contre-mesure devient un précédent, et chaque précédent se transforme en doctrine.
Le résultat, c’est une mondialisation qui change de nature. Elle ne disparaît pas ; elle se militarise. Les entreprises ne lisent plus le risque seulement en “stabilité politique”, elles le lisent en licences, en utilisateurs finaux, en origine des intrants, en conformité export, en monnaie de règlement, en vulnérabilité à une liste. C’est cela, la guerre froide économique : une économie où l’on ne commerce plus seulement pour être efficace, mais pour rester stratégiquement autonome.