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Iran–États-Unis : la trêve d’un empire contraint


Le cessez-le-feu annoncé entre Washington et Téhéran ne marque pas la fin d’une séquence de force américaine. Il consacre au contraire une réalité plus troublante, celle d’une puissance contrainte de négocier après avoir échoué à imposer ses objectifs militaires et stratégiques.

Mardi 7 avril 2026, à moins de deux heures de l’expiration d’un ultimatum par lequel Donald Trump menaçait de détruire « toute une civilisation », les États-Unis et l’Iran sont convenus d’un cessez-le-feu de deux semaines, médié par le Pakistan. Le président américain a déclaré avoir reçu de Téhéran un plan en dix points constituant, selon lui, « une base viable de négociation ». Vingt-quatre heures plus tôt, il qualifiait ce même plan de « pas assez bon ».

La séquence, dans sa brutalité, résume à elle seule les cinq semaines de guerre qui l’ont précédée : une escalade rhétorique sans prise sur le réel, un enlisement militaire que l’administration refuse de nommer, et un rapport de force qui, à ce stade, penche structurellement en faveur de l’Iran.

Les dix points iraniens, tels que diffusés par l’agence officielle IRNA, constituent une position de négociation maximaliste : cessation permanente des hostilités, levée totale des sanctions primaires et secondaires, contrôle iranien du transit dans le détroit d’Ormuz, retrait des forces américaines du Moyen-Orient, libération des actifs iraniens gelés, résolution contraignante de l’ONU, acceptation du droit à l’enrichissement d’uranium et compensation pour les destructions de guerre. Aucun de ces points ne représente un compromis. Tous sont des exigences de longue date que Téhéran n’avait jamais été en position d’imposer. Le fait que Washington accepte de s’asseoir à la table sur cette base, même en affirmant que la version réellement négociée diffère du texte public, traduit un rapport de force que cinq semaines de bombardements n’ont pas inversé.

L’enlisement militaire : l’impasse que l’administration ne nomme pas

Pour comprendre comment Washington en est arrivé là, il faut remonter à la réalité opérationnelle du conflit. L’objectif annoncé par l’administration Trump était la destruction des capacités balistiques et navales iraniennes, avec un horizon de quatre semaines. L’assassinat du Guide suprême Khamenei le premier jour des frappes devait, dans le calcul initial, provoquer un effondrement des structures de commandement. Cinq semaines plus tard, le programme balistique est dégradé mais non détruit, le programme nucléaire fait l’objet de revendications contradictoires entre Washington et Téhéran, et les Gardiens de la Révolution continuent de lancer des drones et des missiles à travers la région.

L’option de troupes au sol n’a jamais été sérieusement envisagée, et l’opération de sauvetage du pilote du F-15E abattu au-dessus d’Ispahan a démontré pourquoi. Le 3 avril, un Strike Eagle a été abattu par un missile sol-air iranien, forçant l’éjection de deux membres d’équipage en territoire ennemi. L’opération de sauvetage qui a suivi, impliquant des centaines de forces spéciales, plus de 150 aéronefs, des commandos DEVGRU et des équipes de la CIA, a duré quarante-huit heures et s’est soldée par la destruction de deux MC-130J, de quatre hélicoptères MH-6, la perte d’un A-10 Warthog abattu au-dessus du détroit d’Ormuz, et l’endommagement de deux Black Hawks. Le tout pour récupérer deux pilotes. Le coût estimé de cette seule opération dépasserait les deux milliards de dollars. La comparaison avec le désastre d’Eagle Claw en 1980 s’est imposée dans tous les cercles stratégiques. Si le sauvetage de deux aviateurs en territoire iranien coûte ce prix, le coût d’une intervention terrestre devient tout simplement impensable.

Et chaque intervention chirurgicale contre les structures du pouvoir iranien, loin de fragiliser le pays, a produit l’effet inverse : un ralliement patriotique autour du drapeau qui a consolidé la cohésion politique intérieure, marginalisé les contestataires, et renforcé les partisans de la ligne dure qui avaient toujours soutenu que la confrontation avec les États-Unis était inévitable. L’agression américano-israélienne a fini par leur donner raison.

L’Iran, de son côté, a adopté une « défense en mosaïque », reposant sur des cellules décentralisées, des lanceurs mobiles camouflés en véhicules civils et des drones bon marché produits en masse, qui a transformé chaque frappe américaine en un exercice coûteux d’attrition. Le ratio économique du conflit est désastreux pour Washington : des millions de dollars dépensés pour détruire des cibles que Téhéran reconstitue à moindre coût. C’est précisément la leçon de la guerre en Ukraine transposée au Moyen-Orient : dans un conflit d’usure, c’est la capacité de l’outil de production qui détermine le vainqueur, pas la sophistication de l’armement.

La fracturation du système d’alliances américain

L’acquis stratégique le plus significatif de l’Iran dans ce conflit n’est pas territorial. Il est politique. En cinq semaines, Téhéran a réussi à créer des lignes de fracture majeures au sein du système d’alliances américain.

Première fracture : le Golfe. Comme nous l’avons analysé dans ces colonnes, les monarchies du Golfe ont découvert en trois jours que la protection américaine était un mythe opérationnel. Les bases désertées de Bahreïn et du Qatar, les systèmes THAAD non réapprovisionnés, les munitions redirigées vers Israël : tout a convergé pour révéler que Washington défend ses intérêts, pas ses alliés. La confiance des capitales du Golfe dans le parapluie américain est désormais structurellement fissurée.

Deuxième fracture : l’OTAN. Contrairement au schéma afghan de 2001, où l’invocation de l’article 5 avait entraîné une mobilisation collective, l’appel à l’aide de Trump dans ce conflit est resté largement sans réponse. Le Royaume-Uni a déployé des avions en rôle défensif et autorisé un usage limité de ses bases, mais aucune coalition comparable n’a émergé. L’Espagne a été le seul gouvernement européen à condamner les frappes initiales américano-israéliennes. La France a appelé à l’inclusion du Liban dans le cessez-le-feu. L’Allemagne s’est abstenue de toute déclaration de soutien opérationnel. Washington s’est retrouvé militairement seul avec Israël. Ce qui, précisément, est le problème.

Troisième fracture : la droite américaine et l’institution militaire. La frange « America First » du mouvement MAGA est de plus en plus ouvertement hostile à une politique étrangère qui, selon elle, sert les intérêts d’Israël davantage que ceux des États-Unis. L’aveu de Rubio, reconnaissant que l’entrée en guerre avait été précipitée par une décision israélienne, a provoqué une déflagration dans la base électorale trumpiste. Matt Walsh a déclaré que c’était « la pire chose possible à dire ». Des vétérans se sont publiquement interrogés sur le fait que des soldats américains meurent pour une guerre déclenchée par un pays allié. Mais la fracture la plus révélatrice est peut-être celle qui traverse le Pentagone lui-même. Le 3 avril, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a limogé le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, aux côtés de deux autres généraux, David Hodne et William Green Jr., sans fournir d’explication publique. Ces limogeages s’inscrivent dans une purge en cascade de plus d’une douzaine d’officiers généraux depuis le début du second mandat de Trump. Un responsable américain cité par Axios a qualifié cette décision, en pleine guerre, de « délirante ». Le sénateur Chris Murphy a formulé l’hypothèse que des généraux expérimentés estiment les plans de Hegseth pour l’Iran « inapplicables, désastreux et meurtriers ». Que les raisons soient doctrinales ou personnelles, le signal est le même : il existe une fracture profonde entre l’exécutif politique et le commandement militaire, alors même que les États-Unis ne sont pas officiellement en état de guerre déclaré et que les troupes au sol n’ont pas été engagées. Cette érosion interne représente pour l’Iran un dividende politique bien plus précieux que n’importe quel gain territorial.

Ormuz : le fait accompli stratégique

Au-delà des fractures politiques, l’Iran a obtenu un fait accompli d’une portée stratégique considérable : le contrôle de facto du détroit d’Ormuz. Robert Pape, qui a conseillé la Maison-Blanche pendant plusieurs années sur les questions de sécurité nationale, a longtemps argumenté que la puissance américaine reposait, en dernière instance, sur sa capacité à garantir la liberté du commerce international et la sécurité des routes maritimes. Or cinq semaines de guerre ont révélé une réalité que Washington préférait ne pas formuler : Ormuz n’est plus sous le contrôle de la 5e Flotte. Il est sous le contrôle de l’Iran.

Le fait que le plan iranien en dix points inclue un « protocole de transit sécurisé » dans le détroit et que Téhéran ait déjà institué un système de péage de facto sur le passage des navires traduit cette nouvelle réalité. Ormuz rejoint ainsi la mer de Chine méridionale, objectivement de plus en plus sous contrôle chinois, et Bab el-Mandeb dans la liste des goulots d’étranglement maritimes qui échappent progressivement au contrôle américain. Pour la première puissance navale de l’histoire, c’est une érosion existentielle.

La levée des sanctions : le véritable enjeu

Parmi les dix points iraniens, la levée totale des sanctions primaires et secondaires constitue probablement l’objectif stratégique principal de Téhéran. Et l’Iran sait qu’il dispose aujourd’hui d’un levier qu’il n’avait jamais eu auparavant : la guerre, Ormuz, les élections de mi-mandat américaines.

Il faut ici rappeler un fait que l’escalade militaire a rendu contre-intuitif : la base de la contestation politique en Iran, estimée à environ un tiers de la population, reposait en grande partie sur la frustration économique. Les sanctions, en étranglant l’économie iranienne, alimentaient un mécontentement intérieur que Washington espérait voir se transformer en levier de changement. Or, une levée des sanctions obtenue de haute lutte, par la guerre et par la capacité de nuisance stratégique, produirait l’effet exactement inverse : elle renforcerait considérablement le pouvoir iranien en lui permettant de restaurer les conditions économiques, consoliderait la cohésion nationale autour d’un récit de victoire, et assiècherait le terreau de la contestation interieure.

De surcroît, une levée des sanctions sous contrainte de force constituerait un précédent historique. Jamais les États-Unis n’ont levé un régime de sanctions économiques sous pression militaire directe. Cela signifierait, en termes de perception géopolitique, que l’outil sanctions, pilier de la politique étrangère américaine depuis trois décennies, est réversible dès lors que la cible possède suffisamment de capacités de nuisance. Ce serait, pour tout observateur à Pékin, à Moscou ou à Pyongyang, un signal d’une portée considérable.

Le Liban : le véritable test de la trêve

La fragilité du cessez-le-feu s’est révélée dès ses premières heures. Alors que le Pakistan annonçait une trêve « effective immédiatement, y compris au Liban », le cabinet Netanyahu a aussitôt déclaré que le cessez-le-feu ne s’appliquait pas aux opérations contre le Hezbollah. Quelques heures plus tard, l’armée israélienne lançait ce qu’elle a décrit comme sa plus vaste frappe coordonnée de la guerre au Liban : plus de 100 cibles en dix minutes, frappant Beyrouth, le sud du pays et la Bekaa. Le ministère libanais de la Santé a fait état d’au moins 254 morts dans la seule journée de mercredi, le bilan quotidien le plus lourd de la guerre israélo-libanaise.

L’objectif de cette escalade n’était pas militaire au sens classique du terme. Il ne s’agissait pas de poursuivre une campagne planifiée sur le temps long. Ce déluge de feu concentré en quelques heures, le lendemain même de l’annonce du cessez-le-feu, avait une fonction de provocation : obliger l’Iran à répliquer, invoquer la solidarité de l’alliance américaine, et ainsi faire capoter un accord dont Israël n’a pas défini les termes et dont il a été informé à la dernière minute, révélant au passage une fracture de plus en plus visible entre Washington et Tel-Aviv.

La réponse iranienne a été calibrée : refermer le détroit d’Ormuz, quelques heures seulement après la réouverture du trafic, et réaffirmer publiquement que l’accord inclut le Liban. Cette stratégie place les États-Unis devant un dilemme qu’ils ne peuvent pas esquiver : soit ils exercent une pression réelle sur Israël pour stopper les opérations au Liban, ce qui est la condition iranienne non négociable, soit ils laissent Netanyahu continuer et le cessez-le-feu s’effondre, ramenant Washington dans une guerre dont il veut précisément sortir.

Ainsi, le sort de cette trêve ne se joue pas à Téhéran ni à Washington. Il se joue au Liban, et plus exactement dans la capacité des États-Unis à contraindre Israël. Or c’est précisément là que réside le paradoxe le plus troublant de cette séquence. On pourrait penser que, au vu du déséquilibre objectif de l’alliance, puisque les États-Unis fournissent les armes, les munitions, le renseignement et la couverture diplomatique, Washington dispose de tous les leviers nécessaires pour obtenir d’Israël un arrêt des opérations au Liban. Mais les enquêtes accumulées depuis deux ans, du New York Times au Washington Post, sur la dynamique réelle de la relation entre le Premier ministre Netanyahu et la présidence Trump, suggèrent que le rapport de force interne à cette alliance est plus complexe qu’il n’y paraît, et que la capacité de Washington à s’imposer face à Tel-Aviv n’est ni acquise ni prévisible. C’est sur cet équilibre incertain, que personne ne maîtrise entièrement, que repose la fragile trêve de cette guerre.

Sources :

Accord de cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran : quelles sont les conditions, et quelles sont les prochaines étapes ?

Le détroit reste fermé et les combats au Liban forcent la trêve alors que les États-Unis et l’Iran visent les premiers pourparlers


Les États-Unis et l’Iran acceptent un cessez-le-feu de deux semaines

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Guerre en Iran : la victoire insaisissable de Trump


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Iran–États-Unis : le calcul stratégique de la Chine

Derrière la posture officielle de non-ingérence, la Chine tire de la guerre en cours des bénéfices stratégiques qui dépassent de loin le coût énergétique du conflit. Analyse d’un calcul froid.

Depuis le 28 février 2026, le regard occidental sur le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran se concentre, logiquement,  sur le théâtre des opérations : frappes, ripostes, victimes civiles, détroit d’Ormuz, déstabilisation des pays du Golfe. Mais il existe un acteur qui n’apparaît sur aucune carte de bataille et qui, pourtant, engrange peut-être davantage de gains stratégiques que n’importe lequel des belligérants. Cet acteur, c’est la Chine.

La lecture dominante de la position chinoise repose sur une hypothèse simple : Pékin, premier importateur mondial de pétrole, serait structurellement vulnérable à toute fermeture ou perturbation du détroit d’Ormuz par lequel transite environ un cinquième de la consommation pétrolière mondiale. Cette lecture est correcte dans ses fondamentaux. Mais elle est incomplète, et c’est dans cet écart entre la vulnérabilité théorique et la réalité opérationnelle que se loge le véritable calcul stratégique chinois.

Une vulnérabilité énergétique réelle, mais soigneusement amortie

Il est indéniable que la Chine reste dépendante des hydrocarbures transitant par le Golfe. Mais cette dépendance a été méthodiquement atténuée au cours des dernières années. À la veille du déclenchement de la guerre, les réserves stratégiques chinoises combinant stocks gouvernementaux et stocks commerciaux sous supervision étatique atteignaient un niveau estimé à environ 1,3 milliard de barils, le plus élevé au monde, devant les États-Unis eux-mêmes. Une loi adoptée en janvier 2025 a formellement unifié réserves stratégiques et réserves commerciales sous un cadre national unique, donnant à l’État un contrôle opérationnel sans précédent sur l’ensemble de ces stocks. Au rythme de consommation chinois, ces réserves couvrent environ 80 à 90 jours d’importations nettes un matelas qui ne rend pas la Chine invulnérable, mais qui lui offre un horizon temporel qu’aucun autre grand importateur ne possède.

Par ailleurs, dans les semaines précédant le début du conflit, l’Iran avait significativement accéléré ses exportations pétrolières, atteignant environ 1,3 million de barils par jour, soit un niveau inhabituellement élevé pour un pays sous sanctions. La destination principale de ce brut : les raffineries chinoises. Pékin, acheteur de plus de 80 % du pétrole iranien, a ainsi pu constituer des stocks supplémentaires à prix décoté, anticipant le choc de la fermeture d’Ormuz. Il ne s’agit pas d’un hasard calendaire. Il s’agit d’une logistique de pré-positionnement qui en dit long sur le degré de coordination sino-iranienne en amont du conflit.

Ajoutez à cela un facteur structurel que les analyses occidentales sous-estiment systématiquement : la Chine a massivement investi dans la réduction de sa dépendance pétrolière. La pénétration des véhicules électriques sur le marché chinois a atteint 41 % en 2024, réduisant la consommation de gasoline d’environ 28 millions de tonnes. Le remplacement progressif des camions diesel par des poids lourds au gaz naturel liquéfié contribue à la même dynamique. Selon les projections du CNPC, la demande pétrolière chinoise pourrait atteindre son pic dès 2027. Autrement dit, la fenêtre de vulnérabilité énergétique chinoise, bien qu’encore réelle, se referme à un rythme que peu d’observateurs intègrent dans leurs modèles.

Le laboratoire iranien : un apprentissage en temps réel de la guerre américaine

Mais le véritable gain stratégique de Pékin dans ce conflit n’est pas énergétique. Il est militaire et technologique. La guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran constitue pour l’état-major chinois un laboratoire grandeur nature sans précédent une occasion de mesurer, en conditions opérationnelles réelles, les capacités, les limites et les vulnérabilités de la machine de guerre américaine.

La coopération sino-iranienne en matière d’équipements militaires et de renseignement est, à ce stade du conflit, abondamment documentée par les sources ouvertes. Avant la guerre, la Chine avait fourni à l’Iran des radars de type YLC-8B, un système UHF conçu pour détecter les avions furtifs précisément les F-35 et F-22 qui constituent le fer de lance de la puissance aérienne américaine. L’Iran a transitionné son architecture militaire de navigation du GPS américain vers le système chinois BeiDou-3, dont le signal chiffré est insensible au brouillage américain et dispose d’une fonction de messagerie courte permettant de maintenir les communications même en cas de destruction des réseaux locaux. Plusieurs analystes, dont l’ancien directeur du renseignement extérieur français Alain Juillet, estiment que l’amélioration significative de la précision des missiles iraniens depuis la guerre des douze jours de juin 2025 s’explique directement par l’accès aux signaux militaires de BeiDou.

Pendant la guerre, la coopération est passée au stade opérationnel. Le JINSA (Jewish Institute for National Security of America) a documenté le déploiement, pendant la phase de montée en puissance américaine début 2026, de navires de surveillance chinois capables de traquer les mouvements de la flotte américaine et de transmettre des données de ciblage aux forces iraniennes. Des entreprises chinoises comme MizarVision, opérant la constellation Jilin-1 de plus de 120 satellites, ont publié des images haute résolution des positions de troupes américaines. Le Washington Post a rapporté, sur la base de trois sources officielles américaines, que la Russie fournissait à l’Iran les localisations précises des navires de guerre et des aéronefs américains un pipeline d’information dans lequel la composante chinoise en matière d’imagerie satellitaire et de navigation est indissociable.

Pour l’état-major de l’Armée populaire de libération, cette guerre est un stress test en temps réel. Chaque missile iranien guidé par BeiDou qui atteint ou s’approche d’une cible américaine fournit des données sur la signature radar des appareils furtifs, sur les temps de réaction des systèmes de défense antimissile, sur les seuils de saturation des intercepteurs, sur les capacités d’interférence électronique américaines, sur les vulnérabilités logistiques des groupes aéronavals. Le fait qu’une puissance régionale moyenne, dotée d’une stratégie asymétrique particulière, parvienne à tenir en échec fût-ce temporairement le fer de lance de la puissance militaire américaine, y compris les groupes aéronavals, constitue en soi une donnée stratégique majeure pour Pékin dans la perspective de tout scénario futur dans le détroit de Taïwan.

L’Armée populaire de libération ne s’en cache d’ailleurs pas. Le 3 mars 2026, l’état-major chinois a publié sur ses plateformes officielles, en chinois et en anglais, un document intitulé « Cinq leçons que l’attaque américano-israélienne contre l’Iran enseigne au monde », résumant les enseignements tirés des premières soixante-douze heures du conflit. Ce degré de transparence doctrinale est inhabituel et signale clairement que Pékin considère ce conflit comme un matériau d’apprentissage stratégique de premier ordre.

L’érosion des stocks : le talon d’Achille industriel américain

Le troisième axe de bénéfice stratégique pour la Chine est peut-être le plus structurant à moyen terme : l’érosion accélérée des stocks de munitions et d’intercepteurs américains. La guerre en Ukraine avait déjà mis en lumière un fait désagréable pour Washington les États-Unis ne sont plus une puissance industrielle de défense capable de produire à l’échelle d’un conflit prolongé. La cadence de production ne suit pas la cadence de consommation. Et la guerre contre l’Iran aggrave cette asymétrie à une vitesse que peu d’analystes avaient anticipée.

Selon un rapport du Congressional Research Service, les intercepteurs THAAD ont représenté près de la moitié de l’ensemble des intercepteurs américains et israéliens utilisés pour protéger Israël durant la guerre des douze jours de juin 2025. Environ 92 intercepteurs THAAD avaient alors été consommés sur un stock estimé à 632 unités et le réapprovisionnement de ce stock prendrait, selon les estimations, de trois à huit ans. La guerre actuelle a considérablement aggravé cette situation. Les systèmes THAAD déployés au Moyen-Orient sont arrivés à épuisement, des radars AN/TPY-2 ont été endommagés ou détruits par des frappes iraniennes, et Washington a été contraint de transférer des composants THAAD depuis la Corée du Sud vers le théâtre moyen-oriental un redéploiement confirmé par le Washington Post et par les médias sud-coréens.

Ce transfert dit deux choses. D’abord, il confirme que les stocks américains sont étirés au-delà de ce que la posture de dissuasion mondiale peut absorber. Ensuite, et c’est le point stratégiquement décisif pour Pékin, il crée un momentum. Les systèmes de défense antimissile retirés de Corée du Sud sont précisément ceux qui contribuaient à la dissuasion face à la Corée du Nord mais, par extension, face à la Chine. Si les États-Unis sont incapables de maintenir simultanément leur posture de défense en Asie-Pacifique et au Moyen-Orient, alors la fenêtre d’opportunité pour une action chinoise dans le détroit de Taïwan ou en mer de Chine méridionale s’ouvre mécaniquement.

Il est certain que les planificateurs militaires chinois ont pris note de cette équation. L’option militaire sur Taïwan a toujours été sur la table à Pékin. Mais la question n’a jamais été celle de la volonté : c’est celle du moment. Et le moment se définit par le rapport de forces. Or, entre le financement de la guerre en Ukraine, les livraisons de matériel à Israël, et la consommation accélérée de munitions au Moyen-Orient, la capacité américaine à défendre simultanément Taïwan avec la crédibilité nécessaire s’érode objectivement. Il est très probable que l’état-major chinois a produit une note favorable à un avancement du calendrier, non pas pour déclencher une crise immédiate, mais pour réévaluer les hypothèses de planification dans un sens plus offensif.

La fin de l’hégémonie planétaire : le parallèle soviétique

Vue de Pékin, la séquence actuelle s’inscrit dans un arc historique plus large. Les États-Unis, comme l’Union soviétique en son temps, sont en train de découvrir que la projection de puissance sur plusieurs théâtres simultanés finit par éroder la capacité à protéger chacun d’entre eux. L’Ukraine, Israël, le Golfe, et les tensions latentes dans le Pacifique constituent autant de fronts qui, pris individuellement, sont gérables, mais qui, cumulés, commencent à excéder la capacité de l’outil militaro-industriel américain.

La Chine, de son côté, concentre l’essentiel de sa puissance militaire sur un théâtre unique : la mer de Chine et le détroit de Taïwan. Face à une Amérique dispersée sur quatre fronts, la masse critique chinoise dans cette zone ne fait que croître en termes relatifs sans que Pékin ait besoin d’accélérer ses propres dépenses militaires.

Enfin, dans la course à l’hégémonie technologique, la structure des vulnérabilités s’est inversée. La Chine a toujours contrôlé l’accès aux terres rares essentielles à l’industrie de défense mondiale un avantage que Washington n’a jamais réussi à contrebalancer. Les États-Unis, en revanche, disposaient d’un avantage structurel en matière d’énergie depuis la révolution du schiste. Mais la crise actuelle fermeture d’Ormuz, flambée des prix, perturbation des chaînes d’approvisionnement révèle que cet avantage est plus fragile qu’il n’y paraît. Les États-Unis, en tant que démocratie consumériste dont l’économie est directement exposée aux chocs de prix, sont structurellement plus vulnérables à une hausse prolongée des cours de l’énergie que la Chine, dont l’appareil étatique peut administrer les prix, rationner la consommation et mobiliser des réserves stratégiques massives sans subir les contraintes du cycle électoral. Pékin le sait, et chaque jour de guerre supplémentaire au Moyen-Orient creuse cette asymétrie.

Le calcul froid de la patience stratégique

Il serait simpliste de dire que la Chine « profite » de la guerre. La formule exacte est plus subtile : Pékin a structuré sa position de sorte que le coût du conflit lui soit supportable et que les bénéfices stratégiques dépassent largement les pertes. Des réserves énergétiques au plus haut, un outil de renseignement qui s’améliore en temps réel, un concurrent stratégique qui s’épuise militairement et industriellement, un théâtre asiatique qui se découvre progressivement tout converge vers un renforcement relatif de la position chinoise.

Sans tirer un seul coup de feu, sans engager un seul soldat, la Chine est en train de transformer la guerre Iran–États-Unis en un accélérateur de basculement de l’ordre mondial. Et la question qui devrait préoccuper Washington n’est pas de savoir si Pékin est satisfait du déroulement des opérations. C’est de savoir ce que la Chine fera de cet avantage une fois que la poussière sera retombée au Moyen-Orient.

Sources :

Uncertainty faces China Inc’s projects in Iran after US–Israeli strikes : Reuters

Laden Iranian ships depart Chinese port tied to key military chemicals : The Washington Post

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Economie En vedette Géopolitique

Golfe : l’Iran défie 50 ans d’ordre américain

Les déclarations de Marco Rubio devant le Congrès lundi 2 mars resteront, quoi qu’il advienne sur le terrain, comme un moment de vérité diplomatique.

Le secrétaire d’État américain a reconnu, dans un exercice de transparence aussi rare que maladroit, que les États-Unis avaient frappé l’Iran de manière « préemptive et défensive » parce qu’ils savaient qu’Israël allait attaquer, et que Téhéran riposterait automatiquement contre les forces américaines dans la région.

Autrement dit, Washington n’a pas déclenché cette guerre pour protéger ses alliés du Golfe : il l’a déclenchée pour limiter ses propres pertes, entraîné par une décision israélienne sur laquelle il n’a pas exercé de veto.

Ce constat, formulé par l’administration elle-même, suffit à faire trembler l’ensemble de l’architecture sécuritaire qui structure les relations entre les monarchies du Golfe et Washington depuis un demi-siècle. Parce que cette architecture reposait sur un pacte implicite : les pays du Golfe offraient des bases, du pétrole, des investissements et un alignement diplomatique ; en échange, les États-Unis garantissaient leur sécurité. Or, en trois jours de frappes iraniennes sur Bahreïn, le Qatar, les Émirats, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Irak, ce pacte a été vidé de sa substance sous les yeux du monde entier.

Le pari économique, pilier d’une relation devenue transactionnelle

Pour comprendre l’ampleur de l’effondrement stratégique en cours, il faut remonter à la mutation structurelle de la relation américano-golfe. Lorsque les États-Unis sont devenus quasi indépendants sur le plan énergétique grâce à la révolution du gaz et du pétrole de schiste, la raison d’être historique du partenariat “pétrole contre securité” a perdu son fondement matériel. Les monarchies du Golfe l’ont compris plus vite que beaucoup d’analystes. Elles ont alors déployé une stratégie de remplacement à trois volets, visant à recréer une interdépendance suffisante pour maintenir le caractère « spécial » de la relation avec Washington.

Le premier volet était économique. Les pays du Golfe ont massivement investi dans l’économie américaine, non pas par philanthropie, mais pour créer un lien structurel d’intérêt mutuel. Lors de la dernière tournée du président Trump dans le Golfe en mai 2025, les engagements annoncés entre l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis ont atteint un total d’environ 2 000 milliards de dollars, couvrant l’intelligence artificielle, la défense, l’aviation et les infrastructures énergétiques. Ces montants, même s’ils relèvent en partie de promesses à concrétiser, visaient un objectif clair : démontrer que la puissance financière du Golfe pouvait accompagner, voire soutenir, la compétitivité internationale des États-Unis dans un contexte de rivalité avec la Chine.

Le deuxième volet était militaire. L’achat massif de matériel américain remplissait une double fonction. Il répondait à un besoin sécuritaire réel face à la menace iranienne, mais il créait aussi un lien industriel et commercial destiné à ancrer la relation dans la durée. L’Arabie saoudite, premier importateur d’armes américaines, a signé lors de cette même tournée un accord de défense d’environ 142 milliards de dollars. Le Qatar, de son côté, a commandé 210 avions Boeing pour un montant colossal. Le message était limpide : nous achetons votre sécurité et vos produits, garantissez-nous votre protection.

Le troisième volet était diplomatique. Chaque capitale du Golfe, à sa manière, s’efforçait de s’assurer une place de choix à la Maison-Blanche, dans l’espoir de pouvoir, le moment venu, faire pencher la diplomatie américaine en sa faveur. Riyad par son poids géopolitique, Doha par son rôle de médiateur, Abou Dhabi par ses relais technologiques et financiers. L’objectif stratégique n’était pas seulement d’acheter de l’influence, mais de devenir incontournable.

L’échec du lobbying arabe face à la détermination israélienne

Dans les semaines précédant le déclenchement des hostilités, les pays du Golfe ont déployé un effort diplomatique considérable pour empêcher l’option militaire. Tandis qu’Israël exerçait une pression croissante sur l’administration Trump pour entrer en guerre, les monarchies du Golfe, parfois de manière concertée, ont au contraire mené un puissant lobbying auprès de la Maison-Blanche pour privilégier la voie diplomatique. L’Arabie saoudite a officiellement fait savoir qu’elle ne mettrait ni son territoire ni son espace aérien à disposition d’opérations contre l’Iran. Les Émirats, le Qatar, le Koweït et Oman ont communiqué des positions similaires.

Leur argumentation était rationnelle : une guerre risquait de déstabiliser l’ensemble de la région, de compromettre les projets de diversification économique notamment Vision 2030 saoudienne et de provoquer une flambée énergétique dont personne ne sortirait gagnant. Les pays du Golfe, disposant d’un poids économique collectivement supérieur à celui d’Israël, faisant du lobbying auprès de plusieurs capitales occidentales, pensaient pouvoir contrebalancer logiquement la pression israélienne, d’autant qu’au sein même des États-Unis, la majorité de l’opinion publique était hostile à une intervention militaire contre l’Iran.

Les négociations, médiatisées par le Sultanat d’Oman, semblaient progresser. Le ministre des Affaires étrangères omanais, Badr Albusaidi, avait déclaré qu’un accord de paix était « à portée de main » après que l’Iran avait accepté de ne jamais stocker d’uranium enrichi et de se soumettre pleinement aux vérifications de l’AIEA. Plusieurs analystes considéraient que cet engagement représentait une avancée significative par rapport à l’accord de Vienne de 2015. Quelques heures plus tard, les frappes conjointes américano-israéliennes commençaient. Le Premier ministre Netanyahu s’était entre-temps rendu à Washington pour s’assurer que l’option militaire restait sur la table, et l’aveu de Rubio confirme que c’est bien la décision israélienne d’attaquer qui a précipité l’engagement américain.

L’effondrement : sous le feu iranien, sans protection américaine

Dès le début de la guerre, les Gardiens de la Révolution iraniens ont mis à exécution les avertissements qu’ils avaient formulés publiquement et transmis formellement à l’ONU en février : les bases militaires américaines et les intérêts américains dans la région seraient des cibles légitimes. Moins de trente minutes après les premières frappes sur Téhéran, des vagues de drones et de missiles balistiques se sont abattues sur le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie, l’Irak et, de manière plus limitée, le Sultanat d’Oman.

En soixante-douze heures, selon les bilans régionaux, l’Iran a lancé plus de 400 missiles balistiques et près de 1 000 drones vers les États du Golfe. Des aéroports internationaux, Dubaï, Koweït,  ont été touchés. Des hôtels de luxe sur la Palm Jumeirah, des immeubles résidentiels à Manama, des installations pétrolières à Ras Tanura ont subi des impacts directs ou des dommages collatéraux liés aux débris d’interception. L’aéroport de Dubaï, plaque tournante mondiale du transport aérien, s’est retrouvé hors service. Pour la première fois de l’histoire, l’ensemble des six États membres du Conseil de coopération du Golfe ont été visés par le même acteur en moins de vingt-quatre heures.

Or le fait le plus marquant de ces trois premiers jours n’est pas l’ampleur des frappes iraniennes. C’est l’absence manifeste de la protection américaine. L’ensemble de ces pays accueillait des bases militaires américaines dans un cadre de coopération défensive, précisément pour bénéficier du soutien et de la protection de la première armée du monde. Cela constituait la pierre angulaire de leur doctrine stratégique, souvent jugée plus importante que leurs propres capacités militaires. Tous avaient en mémoire la guerre du Koweït de 1990-1991, où, après l’invasion irakienne, les Américains étaient immédiatement intervenus pour protéger leurs alliés et repousser l’agresseur.

Mais ce qui s’est passé en février 2026 est l’exact inverse. À Bahreïn, siège de la 5e Flotte américaine, les États-Unis avaient pris soin d’éloigner le porte-avions Abraham Lincoln dans l’océan Indien avant les premières frappes. Au Qatar, qui abrite Al Udeid, la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient, les images satellitaires ont montré que les avions de ravitaillement et une partie significative des appareils avaient été évacués les jours précédents, redéployés en Israël ou en Jordanie. En d’autres termes, Washington ne protégeait pas ses alliés : il protégeait ses actifs, et les redéployait là où ils servaient sa propre stratégie offensive.

Ainsi, tandis qu’une cinquantaine d’avions de combat et des ravitailleurs étaient massés en Israël et en Jordanie pour protéger le territoire israélien des frappes balistiques iraniennes, les pays du Golfe se retrouvaient sous le feu sans couverture aérienne américaine comparable. Les systèmes THAAD américains déployés au Qatar et aux Émirats arabes unis sont arrivés à épuisement. Ces deux pays ont demandé à être réapprovisionnés en munitions. Ils n’ont pour l’instant rien reçu tandis qu’ au moment même le Premier ministre Netanyahu annonçait que d’importants stocks de munitions venaient d’arriver à l’aéroport Ben Gourion.

Deux précédents qui avaient déjà fissuré le pacte

Cette situation ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une séquence de ruptures qui a progressivement érodé la confiance des monarchies du Golfe dans la garantie de sécurité américaine. Le premier précédent date de septembre 2019, lorsque des drones et des missiles de croisière ont frappé les installations de Saudi Aramco à Abqaiq et Khurais, réduisant temporairement de moitié la production pétrolière saoudienne. L’attaque, attribuée à l’Iran ou à ses relais, a provoqué un choc mondial sur les marchés de l’énergie, mais la réponse américaine a été inexistante. Washington n’a pas bougé. Riyad en a tiré une leçon stratégique majeure : la stabilité régionale passait davantage par un rapprochement avec l’Iran que par un accord de défense avec les États-Unis. L’accord de normalisation sino-brokéré entre l’Arabie saoudite et l’Iran en mars 2023 en a été la traduction directe.

Le second précédent est plus récent et plus brutal. En septembre 2025, Israël a bombardé le Qatar pour tenter d’assassiner des dirigeants du Hamas qui s’y trouvaient en pleine discussion d’une proposition de cessez-le-feu américaine. L’attaque a visé un complexe résidentiel gouvernemental dans un quartier diplomatique de Doha, tuant des membres du Hamas, un agent de sécurité qatari et des civils. Or au Qatar, les américains disposent d’un système de surveillance radar aérien de très haute performance opérant dans un rayon considérable, ce qui suggère que les Américains étaient au courant de l’opération israélienne et ont choisi de ne pas intervenir, de ne pas dissuader Israël et de ne pas prévenir leur allié qatari. Trump lui-même a déclaré ne pas être « ravi » par cette frappe, tout en qualifiant l’élimination du Hamas d’« objectif légitime ». Le message reçu par Doha était sans ambiguïté : Washington ne protégera pas les pays du Golfe contre Israël.

La mort de la Pax Americana en quelques jours

Il est évidemment impossible de tirer des conclusions définitives au bout de trois jours de guerre, tant les évolutions opérationnelles et stratégiques sur le terrain peuvent encore modifier profondément la donne. Mais on peut déjà affirmer, avec un degré de certitude raisonnable, que l’Iran a tué en quelques jours la Pax Americana vieille de cinquante ans dans le Golfe.

Ce que les frappes iraniennes ont révélé aux capitales du Golfe, ce n’est pas seulement leur vulnérabilité physique. C’est une vérité structurelle que beaucoup pressentaient mais que personne n’avait formulée aussi brutalement : les bases militaires américaines et l’équipement acheté à prix d’or ne servent pas la sécurité des pays hôtes. Ils servent les intérêts stratégiques des États-Unis. Et quand ces intérêts divergent, comme c’est le cas dans ce conflit où Washington a clairement fait le choix d’Israël, les pays du Golfe cessent d’être des alliés protégés pour devenir des cibles collatérales.

Cette prise de conscience va reconfigurer durablement la politique étrangère et de défense des monarchies du Golfe. Comme l’a formulé un analyste du Gulf International Forum, la diplomatie régionale passera désormais par la construction de capacités propres de dissuasion plutôt que par des alliances. Les quelque 2 000 milliards de dollars d’investissements promis aux États-Unis il y a dix mois apparaissent aujourd’hui sous un jour différent : non pas comme un levier de protection, mais comme le prix exorbitant d’une garantie qui n’a jamais existé.

Dans un Moyen-Orient où les hôtels de Dubaï sont en flammes, où les aéroports du Golfe sont fermés, où le détroit d’Ormuz est sous tension, et où les pays qui ont fait le plus pour empêcher cette guerre en subissent les conséquences les plus directes, la question n’est plus de savoir si le système de sécurité régional va se transformer. C’est de savoir ce qui viendra le remplacer.

Sources :

Présence militaire américaine au Moyen-Orient (RAND Corporation):

Investissements saoudiens aux États-Unis et stratégie post-énergie-schiste:

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La Chine, le nouveau modèle économique pour l’Occident ?

La Chine n’a pas simplement gravi les échelons de l’industrie mondiale. Elle a changé d’échelle, puis changé les règles. En 2004, elle ne représentait encore que moins de 9 % de la production manufacturière mondiale.

Vingt ans plus tard, elle en concentre près de 29 %, soit davantage que les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et l’Inde réunis.

Mais cette domination ne se limite pas aux volumes. Elle s’exprime dans le commerce mondial, dans la structuration des chaînes de valeur, et désormais dans les rapports de force géopolitiques. En Amérique latine, les principales économies du continent importent aujourd’hui davantage de biens chinois que de biens américains, illustrant un déplacement silencieux du centre de gravité économique mondial.

La clé de cette ascension ne réside pas seulement dans une main-d’œuvre abondante ou des coûts bas. Elle repose sur la maîtrise systémique des intrants critiques, des capacités de transformation et de la montée en gamme technologique. Terres rares, batteries, panneaux solaires, équipements électriques, composants industriels, semi-conducteurs matures : Pékin contrôle les segments où se crée la dépendance stratégique.

Plus de 70 % des terres rares importées par les États-Unis proviennent de Chine. Un avion F-35 ou un sous-marin nucléaire de classe Virginia mobilise des matériaux raffinés quasi exclusivement en Chine. La supériorité militaire américaine repose ainsi, en partie, sur des chaînes de valeur chinoises.

La souveraineté par la production : la leçon stratégique

La souveraineté technologique et géopolitique repose moins sur la finance ou les brevets que sur la capacité à produire, raffiner et déployer à grande échelle. Depuis quarante ans, la Chine a méthodiquement investi ce terrain, devenant successivement l’atelier, l’ingénieur, puis l’architecte du système industriel mondial.

Le revenu par habitant est passé de quelques centaines de dollars à la fin des années 1970 à plus de 13 000 dollars aujourd’hui. Mais le secteur de l’énergie révèle encore mieux l’ampleur du basculement. La Chine représente plus de la moitié des installations solaires mondiales et domine également l’éolien. Environ les trois quarts des projets d’énergie renouvelable en cours dans le monde sont en Chine ou menés par des entreprises chinoises.

Si la Chine génère près de 30 % des émissions mondiales, elle concentre également une part majeure de la croissance des technologies de décarbonation. Elle a démontré que le déploiement massif pouvait rendre les énergies renouvelables compétitives à l’échelle mondiale.

L’innovation comme doctrine nationale

Le 4e plénum récent a acté un durcissement stratégique autour de l’innovation technologique, désormais pilier central du modèle de développement. Pékin vise l’autonomie dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, le numérique et les biotechnologies.

L’innovation n’est plus pensée comme un simple effort scientifique, mais comme un système intégré reliant recherche fondamentale, industrialisation et marché intérieur. Cette orientation structurera le 15e plan quinquennal (2026-2030), faisant de la maîtrise technologique un levier de résilience et de souveraineté.

Le système chinois combine confucianisme, léninisme, autoritarisme technocratique, capitalisme d’État et mécanismes de marché. Il s’agit d’un modèle hybride visant l’efficacité stratégique plus que la pure orthodoxie idéologique.

La vision financière de Xi Jinping : morale et puissance

Xi Jinping a récemment appelé à ce que le yuan acquière le statut de monnaie de réserve mondiale. Sa vision d’un « système financier moderne aux caractéristiques chinoises » repose non seulement sur des structures institutionnelles, mais aussi sur une culture morale.

Selon lui, règles et institutions ne suffisent pas : la stabilité exige une éthique intériorisée. S’inspirant d’un débat ancien entre légalistes et confucéens, il affirme que les règles seules produisent des experts en contournement ; seule la vertu garantit la durabilité.

Les cinq principes qu’il énonce honnêteté, droiture, prudence, innovation ancrée dans l’économie réelle et respect strict de la loi visent à éviter les excès observés en Occident comme en Chine (banque parallèle, spéculation immobilière, corruption). Il reconnaît d’ailleurs que le système chinois est « grand mais pas fort », ce qui fait de ce discours une correction plutôt qu’un triomphe.

Le paradoxe américain : vers une hybridation des modèles

Alors que Washington critique le capitalisme d’État chinois, les États-Unis adoptent progressivement des outils similaires : droits de douane, subventions ciblées, politique industrielle assumée, sécurisation des chaînes d’approvisionnement.

Sous Biden puis lors du second mandat de Trump, la coordination État-industrie s’est intensifiée. Le projet « Vault », visant à constituer des réserves stratégiques de minerais critiques (lithium, cobalt, nickel, terres rares), illustre cette mutation. Les États-Unis élargissent désormais la logique de stock stratégique au-delà du pétrole.

La rivalité sino-américaine ne mène pas à la victoire d’un modèle sur l’autre, mais à une hybridation. En cherchant à contenir la Chine, Washington adopte certaines de ses méthodes.

Le défi psychologique et civilisationnel

La Chine remet en cause l’idée selon laquelle modernité, innovation et prospérité durable seraient intrinsèquement liées au capitalisme libéral-démocratique. Ses succès industriels et technologiques sont souvent réduits à l’intervention de l’État, minimisant ses capacités substantielles.

Cette remise en question intervient alors que de nombreuses démocraties occidentales traversent des crises internes. La légitimité politique doit-elle reposer uniquement sur la procédure démocratique, ou inclure performance, efficacité et résilience ?

La Chine a démontré sa capacité à innover sous pression, à absorber la coercition économique et à mobiliser massivement des ressources pour la transition énergétique.

Un monde post-occidental ?

Des signes de reconnaissance émergent aux États-Unis. Certains intellectuels et entrepreneurs admettent la nécessité d’un État plus capable de construire et d’orienter. Les jeunes générations se montrent moins anxieuses face à l’ascension chinoise que leurs aînés.

Dans le Sud global, la trajectoire chinoise élargit les horizons : développement dirigé par l’État, planification à long terme, infrastructures massives, intégration sélective aux marchés mondiaux.

Le monde n’est plus structuré autour d’un seul récit de modernité. Plusieurs voies vers la prospérité coexistent désormais.

Conclusion : adaptation ou déni

Faire face à cette réalité ne signifie pas abandonner ses valeurs, mais reconnaître que la modernité n’est plus exclusivement occidentale. Le choix pour l’Occident n’est pas entre résistance et capitulation, mais entre adaptation lucide et déni obstiné.

Sources :

Mesurer la puissance manufacturière chinoise | Projet ChinaPower

Graphique : Les États-Unis dépendent fortement des importations de terres rares en provenance de Chine | Statista

China’s renewables reach new heights, as offshore wind takes off – Global Energy Monitor

Crédits et déductions en vertu de la loi sur la réduction de l’inflation de 2022 | Service des impôts

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Iran–États-Unis : la mécanique d’une escalade régionale

La séquence actuelle autour de l’Iran n’est plus une répétition de rhétorique. Elle ressemble à une montée en puissance logistique qui, par sa nature même, crée du risque, même si la Maison-Blanche espère encore un accord.

Les discussions indirectes se heurtent à un mur structurel, Washington veut un paquet qui englobe nucléaire, missiles, “proxys”, Téhéran peut accepter des ajustements sur le nucléaire mais refuse d’ouvrir ce qu’il considère comme sa profondeur stratégique et sa souveraineté, missiles et alliances régionales. Les divergences ne sont pas seulement techniques, elles sont identitaires. Et quand les objectifs deviennent maximalistes, la négociation cesse d’être un mécanisme de désescalade : elle devient un prétexte à la préparation.

Ces dernières semaines, plusieurs signaux convergent vers un fait central : les États-Unis veulent disposer d’une option militaire crédible, potentiellement calibrée pour durer, pas seulement pour “envoyer un message”.

Des responsables américains évoquent une mobilisation préparant des opérations sur plusieurs semaines si un ordre d’attaque était donné, avec un objectif de pleine capacité de déploiement à l’horizon mi-mars.

Dans le même temps, l’Iran a publiquement annoncé qu’en cas de frappe il viserait les bases américaines dans la région, en insistant sur le fait que ces frappes ne devraient pas être interprétées comme une attaque contre les pays hôtes, ce qui est précisément la manière iranienne de rendre la riposte “utilisable” sans élargir immédiatement en guerre inter-États avec les monarchies du Golfe.

Une option militaire crédible, mais logistiquement moins disponible.

Le problème, pour Washington, est que la région n’est plus celle de 2003. Les bases existent, la puissance de feu aussi, mais le théâtre est devenu saturé de vulnérabilités, et surtout politiquement moins disponible. Riyad a officiellement indiqué qu’il n’autoriserait ni son territoire ni son espace aérien à être utilisés pour des actions militaires contre l’Iran, et Abou Dhabi, Doha et Ankara ont communiqués une position similaire.

Ce verrou politique change la géométrie de la campagne. Il force l’US Air Force à penser ses sorties depuis des points plus éloignés, avec davantage de ravitaillement en vol, des cycles plus longs, donc moins de sorties, donc moins d’endurance. Autrement dit, même une campagne “sans invasion” devient plus coûteuse en munitions, en logistique, en temps, ce qui augmente mécaniquement le risque d’enlisement et donc la tentation d’élargir les cibles.

C’est ici que le précédent de la “guerre des douze jours” devient un repère utile, non pas pour imaginer un copier-coller, mais pour mesurer le durcissement du théâtre. En juin dernier, les États-Unis avaient déjà frappé des cibles nucléaires iraniennes en fin de campagne israélienne de douze jours. Cette séquence a montré deux choses que beaucoup d’analyses grand public minimisent.

D’abord, même quand une partie des tirs est interceptée, des impacts réels peuvent frapper des infrastructures sensibles, y compris des sites liés à l’appareil de défense. Ensuite, l’Iran apprend, adapte ses salves, varie ses vecteurs, cherche moins le symbole que l’usure des défenses. Or, une coalition qui vise une campagne plus longue doit compter non seulement ses plateformes, mais ses stocks de munitions à distance, ses intercepteurs, et le tempo politique domestique qui supporte une crise prolongée.

À ce stade, il faut clarifier une ambiguïté qui pèse sur les marchés. Une frappe “punitive” courte est une chose. Une stratégie visant à profiter d’un pouvoir fragilisé pour tenter un changement de comportement stratégique, voire un basculement interne, en est une autre. Or l’environnement régional peut donner à certains, à Washington comme à Tel-Aviv, le sentiment que la fenêtre est favorable : affaiblissement relatif de certains relais, pression sociale intérieure, et perception d’un moment de déséquilibre. Le risque, pour Téhéran, est existentiel. Et quand un pouvoir estime qu’on cherche sa fin, il ne raisonne plus en “règles d’engagement”, il raisonne en dissuasion par escalade.

C’est dans ce cadre que l’attitude des États du Golfe devient une variable centrale, non pas accessoire. Leur refus de servir de plateforme opérationnelle n’est pas un détail diplomatique : c’est une contrainte stratégique qui dit une vérité nouvelle, les monarchies veulent éviter d’être aspirées dans une guerre qui détruirait leur stabilité économique au moment même où elles essaient de sortir de la dépendance pétrolière. Une partie de leur message à l’Iran, déjà visible dans la communication publique, consiste à poser une frontière nette entre “l’attaque américaine” et “la responsabilité de l’État hôte”. Dit plus brutalement, elles cherchent à neutraliser l’équation iranienne classique, frapper les bases pour frapper la politique des capitales qui les accueillent.

Mais ce verrou n’élimine pas le risque. Il le déplace. Si les bases du Golfe deviennent politiquement “inutilisables” pour lancer l’offensive, elles restent physiquement vulnérables pour encaisser des représailles, ce qui alimente une autre dynamique, l’élargissement du théâtre malgré la volonté affichée de neutralité. Plusieurs capitales arabes expriment d’ailleurs leur inquiétude face à l’hypothèse que l’Iran mette sa menace à exécution en cas d’attaque américaine.

Ormuz, Bab el-Mandeb, Vulnérabilité commerciale et élargissement régional

Le second déplacement, plus dangereux encore, concerne les infrastructures énergétiques et logistiques. Les commentateurs évoquent toujours Ormuz comme un interrupteur, mais l’économie moderne ne se résume pas à un détroit. Le vrai risque est une combinaison : un détroit sous pression, Bab el-Mandeb remis sous tension via le théâtre yéménite, et des hubs de stockage et de soutage transformés en “actifs stratégiques” dans une escalade. On peut rappeler que le port de Fujairah, côté Émirats, concentre environ 80 millions de barils de capacité de stockage, renforcée par des cavernes ADNOC d’environ 42 millions de barils : c’est un point névralgique par définition. Et, dans une logique d’escalade, la tentation de frapper une infrastructure située aux Émirats peut apparaître politiquement moins coûteuse qu’hier pour Téhéran, précisément parce qu’Abou Dhabi est aujourd’hui davantage isolé dans son environnement régional, en friction ouverte avec Riyad et sous suspicion durable de plusieurs capitales du Golfe, ce qui réduit mécaniquement les risques de solidarité automatique autour de lui.

 La question n’est pas de savoir si des dizaines de millions de barils “brûleraient” dans un scénario extrême, mais de comprendre ce que représente, pour les marchés, la simple crédibilité d’un risque sur un tel nœud : hausse de la prime d’assurance, re-pricing des routes, stress sur les stocks, et donc volatilité auto-entretenue.

Ajoutez à cela la dimension des proxys, qui est précisément l’une des pierres d’achoppement des négociations. Washington veut réduire l’influence iranienne via les réseaux armés, notamment en Irak, au point d’utiliser la pression financière comme levier, ce qui montre que le front irakien n’est pas périphérique, il est central. Une escalade contre l’Iran a donc toutes les chances de réactiver, en miroir, une escalade “contre les implantations américaines” via des relais difficiles à neutraliser sans ouvrir une guerre plus large. Et dans un tel schéma, la Jordanie, par sa géographie et ses contraintes politiques, peut cesser d’être un simple couloir logistique pour devenir un théâtre exposé, au même titre qu’Israël. Ce basculement aurait une portée politique lourde : il fragiliserait durablement le roi Abdallah II, dans un pays où la marge d’autonomie diplomatique vis-à-vis de Washington demeure plus limitée que celle des monarchies du Golfe, capables, malgré leur dépendance sécuritaire, de poser des lignes rouges. Dans le contexte actuel, où la société jordanienne est déjà fortement mobilisée et critique sur la posture du royaume face à Gaza, l’idée même d’une Jordanie transformée en arrière-base, donc en cible potentielle, pourrait devenir un facteur de déstabilisation interne autant qu’un risque militaire.

Reste un facteur trop souvent traité comme une note de bas de page : la Chine. Une guerre contre l’Iran n’est pas un Venezuela. Dans l’économie réelle des sanctions, l’énergie iranienne est déjà une énergie sous contrainte, et donc un flux où la Chine est l’acteur le plus structurant, parce qu’elle sait absorber, financer, transporter, et contourner. En clair, perturber durablement l’Iran, c’est perturber une partie du système d’approvisionnement à prix décoté qui sert la Chine. 

Cela crée, pour Pékin, un incitatif clair à s’impliquer davantage, non pas par un engagement ostensible qui l’exposerait politiquement, mais par une montée en gamme discrète de l’assistance : apports technologiques, soutien en renseignement, capacités de surveillance et d’alerte, et intrants qui accroissent la résilience du dispositif iranien. Le déploiement de bâtiments chinois spécialisés dans la collecte et l’observation, y compris des navires de surveillance, dans l’environnement élargi du théâtre, s’inscrit dans cette logique : améliorer la connaissance de situation iranienne tout en densifiant le brouillard tactique pour l’adversaire.

Mais il y a un second objectif, rarement formulé publiquement. Aider l’Iran sur un théâtre où les États-Unis et Israël opèrent, c’est aussi, pour la Chine, un laboratoire grandeur nature : un stress test de ses capteurs, de ses liaisons, de ses systèmes de navigation et de renseignement, de ses chaînes de transmission, face à des standards occidentaux. Sans tirer un coup de feu, Pékin peut observer, mesurer, calibrer, apprendre, et ajuster. Et dans un monde où la question taïwanaise demeure l’horizon stratégique, la valeur de ces retours d’expérience dépasse largement l’Iran : elle nourrit la préparation d’un éventuel affrontement futur, en testant ses équipements, ses procédures et sa capacité à opérer indirectement dans un environnement contesté.

Le point le plus important, pour une analyse de risque, est le suivant : l’option “pas de troupes au sol” réduit le coût politique, mais elle réduit aussi la capacité à atteindre des objectifs maximalistes. Les responsables américains le savent, l’Iran est une forteresse géographique et démographique, et une campagne aérienne, même intense, n’a pas mécaniquement la capacité de “changer le pouvoir en place” si elle n’est pas adossée à une architecture interne prête à prendre le relais. Cela ouvre une zone grise très dangereuse : on peut frapper sans gagner, et dans ce cas, la seule manière de “ne pas perdre” devient d’élargir, de durer, ou de redéfinir les objectifs en cours de route. C’est là que les marchés se trompent souvent : ils réagissent aux premières 72 heures, alors que le vrai risque est dans le jour 10, quand les stocks s’érodent, que la fatigue politique monte, que les proxys se réveillent, que l’énergie se reprice, et que chaque acteur cherche une sortie sans humiliation.

Si l’on veut résumer les risques concrets, ils s’agrègent en trois couches. D’abord, une couche militaire, vulnérabilité des bases américaines, saturation possible des défenses, multiplicité des vecteurs, et incertitude sur l’endurance des stocks de munitions. Ensuite, une couche énergétique, Ormuz comme symbole, mais surtout l’ensemble du système, Bab el-Mandeb, ports, assurances, hubs de stockage, où la simple crédibilité d’un risque suffit à faire bouger la prime. Enfin, une couche politique, l’escalade reconfigure la diplomatie du Golfe, teste l’autonomie des capitales hôtes, et expose les États de transit comme la Jordanie à devenir, malgré eux, partie du théâtre.

La conclusion est simple et inconfortable. Une guerre est loin d’être certaine, et il existe encore des signaux de diplomatie, mais la mécanique de préparation, elle, est déjà une mécanique de risque. Plus le paquet américain reste maximaliste, plus l’Iran interprète l’option militaire comme un projet existentiel, plus il cherchera à dissuader par la menace de régionalisation, bases, Israël, routes maritimes, et nœuds énergétiques. Et plus les États du Golfe verrouillent leurs bases et leur espace aérien, plus l’architecture opérationnelle américaine devient complexe, donc potentiellement plus longue, donc plus exposée à l’élargissement.

Dans un Moyen-Orient déjà tendu, le danger n’est pas seulement l’événement. C’est la durée, parce qu’une crise longue transforme toujours l’économie en politique, et la politique en instabilité.

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États-Unis–Chine : la nouvelle guerre économique

On décrit encore la rivalité sino-américaine comme une “guerre commerciale”, comme si tout se jouait dans des surtaxes et des tableaux d’importations.

Or la séquence 2024–2026 raconte une bascule de nature : une confrontation où l’objectif n’est plus seulement de vendre plus cher ou de taxer davantage, mais de contrôler ce qui rend l’économie de l’autre possible, l’énergie qui alimente ses usines et ses data centers, les intrants sans lesquels ses technologies se figent, les routes maritimes qui sécurisent ses approvisionnements, et les cadres réglementaires qui peuvent, du jour au lendemain, casser une chaîne industrielle.

Dans ce nouveau régime, l’outil central n’est plus le tarif. Ce sont les architectures, c’est une guerre froide économique parce qu’elle est durable, économique, juridique, réciproque, et parce qu’elle finit par forcer les pays tiers à arbitrer non pas par préférence politique, mais par contrainte d’accès.

Pendant des décennies, les États-Unis ont dominé l’ordre économique mondial par un avantage rarement assumé comme tel : la capacité à transformer un écosystème technique et financier en mécanisme de contrainte. Les sanctions, l’accès au dollar, les restrictions sur les technologies sensibles, le droit extraterritorial, l’interopérabilité des chaînes logistiques, tout cela formait une architecture dont Washington gardait la clé. La bascule, aujourd’hui, est que cette architecture n’est plus un monopole, la Chine a commencé à construire un miroir.

La fin du monopole de l’extraterritorialité

La preuve la plus nette se lit dans la séquence des contrôles export : côté américain, l’extension progressive des restrictions sur les semi-conducteurs avancés, le calcul haute performance et les outils de fabrication, puis l’idée d’un cadre de diffusion globale de l’IA, avant son retrait et son remplacement par une logique de durcissement ciblé. Cette trajectoire n’est pas qu’un conflit commercial : elle vise le cœur de la puissance contemporaine, la capacité à produire et entraîner des modèles, à fabriquer des puces de pointe, à accéder aux équipements et au savoir-faire qui permettent de réduire les nœuds technologiques à quelques pays.

La réponse chinoise est plus récente, mais son langage est identique : licences, listes, contrôle des usages finaux, et surtout, extension de facto au-delà du territoire national. Les régimes de contrôle sur les terres rares, les aimants permanents et les technologies associées, et l’idée même que des produits fabriqués hors de Chine puissent être soumis à licence s’ils incorporent des intrants, des équipements ou des procédés chinois, constituent une rupture doctrinale. Autrement dit, Pékin ne se contente plus de « riposter », elle construit un miroir : l’équivalent d’un droit extraterritorial industriel, mais adossé non pas à une monnaie, plutôt à des goulots matériels.

Le point décisif, pour comprendre la logique « guerre froide », est que chaque camp tente désormais de prendre l’autre par les contraintes de ses propres transitions. Washington cherche à ralentir l’accès chinois au calcul et aux équipements ; Pékin rappelle que la transition électrique, la défense, l’automobile et l’éolien reposent sur des matériaux dont elle contrôle le raffinage et la transformation, et qu’elle peut transformer cette position en instrument politique.

Énergie : l’avantage américain, la vulnérabilité chinoise

Dans ce duel, l’énergie n’est pas un secteur : c’est une condition de puissance. Les États-Unis disposent d’un atout structurel que la plupart des Européens continuent de sous-estimer : l’ampleur de leur production d’hydrocarbures, portée par le schiste et par une capacité d’ajustement que les producteurs conventionnels n’ont pas à la même vitesse. Les données publiques américaines montrent des records de production d’énergie et, sur certaines périodes, de production de brut.

En miroir, la Chine reste le grand importateur net, donc l’acteur pour qui « la géopolitique » se traduit immédiatement en risque de rupture de flux. D’où une stratégie à deux étages.

Le premier étage est diplomatique : l’objectif est de réduire la prime de risque géopolitique autour des routes énergétiques. La médiation chinoise qui a permis la reprise des relations entre Arabie saoudite et Iran n’est pas un trophée symbolique : c’est une politique d’assurance sur les détroits, les terminaux, les pipelines et les cargaisons.

Le deuxième étage est énergétique domestique : Pékin construit de la capacité, massivement, et pas seulement en solaire. Les données publiques convergent sur une accélération spectaculaire des ajouts photovoltaïques en 2024, pendant que la Chine continue de renforcer une base charbon comme filet de sécurité, au nom de la stabilité du réseau. Cela prend un relief particulier à l’ère de l’IA : la demande électrique des data centers devient un facteur de souveraineté, et l’IEA projette une forte hausse mondiale de cette consommation. Dit autrement, la Chine réduit son exposition aux chocs de flux par deux mouvements simultanés : sécuriser ses importations, et électrifier sa résilience.

Dans ce contexte, les théâtres « périphériques » comme Venezuela ou l’Iran ne sont plus des crises locales ; ce sont des nœuds de flux dans une rivalité systémique. Les épisodes récents autour des sanctions, des licences, et des routes d’export montrent que l’énergie n’est pas seulement une question de prix : c’est une question de contrôle de destination, de transport, d’assurance, de paiement, et donc de souveraineté sur la cargaison.

Le calcul comme frontière stratégique : semi-conducteurs, IA, et plafond technologique

Le premier front est celui du calcul, parce que le calcul est devenu une infrastructure de puissance : IA, simulation, cryptographie, optimisation militaire et industrielle. Les restrictions américaines sur les puces avancées et sur l’écosystème de fabrication ont été pensées comme une politique de plafond : limiter l’accès de la Chine aux capacités qui comptent, non pas marginalement, mais structurellement.

La réponse chinoise a consisté à transformer une vulnérabilité en mobilisation nationale. L’exemple le plus parlant est l’accélération de l’industrial policy : création et recapitalisation de grands véhicules de financement dédiés aux semi-conducteurs, avec un saut d’échelle assumé pour compenser des années de dépendance aux technologies et équipements étrangers.

Ce duel n’est pas abstrait. Il se traduit par une fragmentation du monde du calcul : des chaînes “autorisées” et des chaînes “à risque”, des projets d’usines relocalisés, des restrictions sur les talents, une bataille sur les équipements, et une course à l’autonomie qui coûte cher à tout le monde mais qui, précisément, devient rationnelle dès lors que l’autre camp a la capacité de couper.

Ainsi,  l’énergie, les paiements, les intrants, tout remonte à la même question. Qui peut faire tourner, à l’échelle industrielle, les infrastructures qui rendent l’IA productive ?

Métaux critiques : l’avantage chinois n’est pas la mine, c’est la transformation

Le levier chinois est d’autant plus puissant que, dans les métaux critiques, la domination ne se joue pas d’abord sur la mine : elle se joue sur l’étape où l’on transforme un minerai diffus et hétérogène en matière industrialisable, séparation, purification, métallurgie, puis fabrication d’aimants. C’est là que la Chine a construit sa rente stratégique. Elle représente environ 70 % de la production minière mondiale de terres rares et autour de 90 % des opérations de raffinage et de séparation. Or ces aimants, notamment le NdFeB, ne sont pas un usage marginal : ils sont au cœur des moteurs de véhicules électriques, des éoliennes, de multiples systèmes militaires, des robots industriels, et plus largement de toute l’électrification.

La concentration chinoise à ce niveau transforme donc un avantage industriel en instrument politique : en contrôlant l’étape qui convertit la ressource en flux industriel, Pékin ne contrôle pas seulement “un marché”, elle contrôle des calendriers de production.

C’est ici que la rivalité avec Washington prend sa forme la plus froide, et la plus dangereuse : la Chine n’a pas besoin d’un embargo spectaculaire pour peser. Une licence retardée, un contrôle renforcé, une interprétation plus stricte de l’utilisateur final, quelques semaines de friction sur des volumes modestes, et c’est toute une chaîne qui se grippe, parce que ces intrants ont rarement des substituts immédiats, et parce que les stocks industriels ont été optimisés pour l’efficacité, pas pour la résilience. 

Ce levier pèse désormais directement dans la course à l’IA, non pas parce que les terres rares “font” l’IA, mais parce qu’elles conditionnent les infrastructures qui rendent l’IA industrialisable. À mesure que l’IA bascule du laboratoire vers l’infrastructure, elle se matérialise dans des chaînes de production, et ces chaînes sont précisément celles où les aimants permanents et certains matériaux critiques deviennent des points d’étranglement.

Enfin, ce levier a une vertu stratégique supplémentaire : il est politiquement “propre”. Là où une sanction américaine assume frontalement la coercition, le contrôle chinois peut se présenter comme un acte administratif ordinaire, une mesure de conformité, un dispositif de sécurité nationale, une normalisation. C’est le même geste que Washington a perfectionné dans la technologie, mais déplacé en amont des chaînes industrielles.

Monnaie et rails de paiement : le signal compte autant que le basculement

Reste le dernier étage, souvent mal traité parce qu’il attire les prophéties : la monnaie. Ce qui compte, dans une guerre économique, n’est pas qu’un acteur “renverse” le système en un jour. C’est qu’il multiplie les options qui rendent la dépendance moins absolue. Quand les acteurs énergétiques majeurs ouvrent ou testent des voies de règlement alternatives, ils ne détrônent pas immédiatement le dollar ; ils fabriquent un monde où la domination du dollar n’est plus le seul scénario opérationnel, et où la sanction financière américaine rencontre des poches de résistance de plus en plus organisées.

C’est précisément cela, le signal : l’économie mondiale se réorganise non pas autour d’un nouvel hégémon, mais autour de la possibilité que l’accès, à la technologie, aux intrants, à l’énergie, au paiement, devienne conditionnel.

En somme, la meilleure façon de décrire le moment n’est plus “course à l’hégémonie”. C’est encerclement mutuel. Les États-Unis cherchent à verrouiller le sommet technologique et la finance de conformité ; la Chine verrouille les intrants matériels et électrifie sa résilience tout en densifiant ses rails de règlement. Chaque coup appelle une contre-mesure, chaque contre-mesure devient un précédent, et chaque précédent se transforme en doctrine.

Le résultat, c’est une mondialisation qui change de nature. Elle ne disparaît pas ; elle se militarise. Les entreprises ne lisent plus le risque seulement en “stabilité politique”, elles le lisent en licences, en utilisateurs finaux, en origine des intrants, en conformité export, en monnaie de règlement, en vulnérabilité à une liste. C’est cela, la guerre froide économique : une économie où l’on ne commerce plus seulement pour être efficace, mais pour rester stratégiquement autonome.

Sources :

OECD : Economic Security and Globalisation

U.S. Department of Commerce : Bureau of Industry and Security (BIS)

Ministry of Commerce of the PRC : Export Control Announcements

CSIS : China’s Export Controls and Strategic Materials

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Actualité Macro

L’Italie détrône le Japon et devient le 4ᵉ exportateur mondial

Une performance historique qui relance le débat sur la compétitivité européenne

L’Italie vient de franchir un cap majeur dans l’histoire économique récente de l’Europe.

En 2024 puis en 2025, la valeur de ses exportations a dépassé celle du Japon, propulsant officiellement la péninsule au quatrième rang mondial des puissances exportatrices. Une performance désormais reconnue par l’OCDE, après une première validation par l’Organisation mondiale du commerce.

Il s’agit d’un tournant symbolique et stratégique pour un pays qui, il y a encore une décennie, occupait seulement la septième place mondiale.

Une ascension rapide et inattendue

Selon les données publiées par l’OCDE, les exportations italiennes — exprimées en dollars courants et corrigées des effets saisonniers — ont dépassé celles du Japon dès le troisième trimestre 2025.
Cette progression s’inscrit dans une trajectoire de long terme : depuis 2015, l’Italie a régulièrement gagné des parts de marché à l’international, malgré un environnement économique souvent défavorable.

Aujourd’hui, l’Italie se positionne derrière :

  1. la Chine
  2. les États-Unis
  3. l’Allemagne

… et devance désormais le Japon, longtemps considéré comme un modèle industriel mondial.

Les ressorts du modèle exportateur italien

Contrairement à certaines économies très concentrées sur quelques grands groupes, la force de l’Italie repose sur un tissu dense de PME industrielles, souvent familiales, très spécialisées et fortement tournées vers l’export.

Les principaux moteurs de cette performance sont :

  • les machines-outils et équipements industriels,
  • l’automobile et les composants mécaniques,
  • l’agroalimentaire et les boissons,
  • les biens manufacturés à forte valeur ajoutée,
  • le luxe et le design.

Ce modèle privilégie la qualité, la différenciation et la montée en gamme plutôt que la production de masse, ce qui permet à l’Italie de rester compétitive malgré des coûts de production plus élevés que dans certaines économies émergentes.

Un succès fragilisé par la question monétaire

Ce succès à l’export ne masque pas les inquiétudes croissantes des autorités italiennes.
Rome s’alarme de la force de l’euro, jugée pénalisante face à un dollar plus faible, notamment sur le marché américain.

Le ministre italien des Affaires étrangères a publiquement appelé la Banque centrale européenne à envisager une baisse des taux d’intérêt, voire une reprise de rachats d’actifs, afin de soutenir la compétitivité des exportateurs européens.

Selon l’organisation patronale italienne Confindustria, l’Italie pourrait perdre jusqu’à 16 à 17 milliards d’euros d’exportations par an vers les États-Unis, en particulier dans les secteurs des machines-outils, des boissons et de l’automobile, si l’écart euro/dollar continue de se creuser.

Un signal fort pour l’Europe industrielle

La performance italienne envoie un message clair :
l’industrie européenne reste capable de rivaliser à l’échelle mondiale, à condition de s’appuyer sur :

  • l’innovation,
  • la spécialisation,
  • la montée en gamme,
  • et un environnement macroéconomique cohérent.

Elle pose aussi une question centrale pour l’Union européenne :
peut-on défendre une industrie forte avec une monnaie durablement surévaluée ?

Conclusion

En devenant le quatrième exportateur mondial, l’Italie confirme son retour parmi les grandes puissances économiques.
Mais ce succès met également en lumière les limites du cadre monétaire actuel et les arbitrages difficiles entre stabilité des prix, politique monétaire et compétitivité industrielle.

Le cas italien pourrait bien devenir un laboratoire pour l’avenir de la politique économique européenne.

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Géopolitique Monde Nos analyses

L’Iran, complètement isolé sur la scène géopolitique face à Israël

Malgré que la Chine soit le principal acheteur du pétrole iranien, près de 1,1 à 1,2 million de barils par jour, représentant environ 90 % des exportations iraniennes, achetés à prix cassé, celle-ci est restée complètement silencieuse face aux frappes israéliennes ciblées contre les infrastructures stratégiques de la République islamique.

Ce silence n’est ni un oubli, ni une passivité inattendue : il s’agit en réalité d’un choix stratégique, révélateur des limites du modèle de puissance que Pékin entend incarner dans l’ordre mondial. Si la Chine affiche en façade une volonté de rééquilibrer le système international, son action concrète montre qu’elle n’est pas prête à sacrifier ses autres relations régionales pour défendre Téhéran. L’Iran n’est pour Pékin qu’un partenaire transactionnel, et non un allié stratégique.

L’une des raisons fondamentales de cette prudence réside dans les intérêts profonds et multisectoriels que la Chine entretient avec d’autres grandes puissances régionales, des partenaires bien plus stables, solvables et influents que l’Iran. À commencer par l’Arabie saoudite. Pékin et Riyad entretiennent une relation énergétique prioritaire : l’Arabie saoudite est, depuis plusieurs années, le premier fournisseur de pétrole brut de la Chine, avec plus de 1,7 million de barils par jour.

Ce lien s’est renforcé par des investissements chinois dans des infrastructures de raffinage et des accords de long terme entre Aramco et des entreprises chinoises comme Sinopec. Mais la relation sino-saoudienne va bien au-delà de l’énergie. Des entreprises comme Huawei sont au cœur du projet futuriste NEOM, mégapole à 500 milliards de dollars voulue par Mohammed ben Salmane, notamment sur les volets 5G, IA, mobilité autonome et smart grids.

En outre, des éléments de coopération militaire ont émergé discrètement, notamment la construction supposée d’une usine de production de missiles balistiques avec soutien technologique chinois. Pékin ne sacrifiera pas cette relation stratégique sur l’autel d’un soutien symbolique à l’Iran.

Les Émirats arabes unis représentent une autre pièce maîtresse du jeu régional chinois. Situés à un carrefour logistique, ils sont devenus une plateforme essentielle pour les Nouvelles Routes de la Soie (BRI), via les ports de Jebel Ali ou Khalifa. Les entreprises chinoises y ont investi massivement, à travers COSCO Shipping, China Harbour Engineering ou ZPMC, tout en multipliant les accords dans les transports, l’énergie et le numérique.

Les Émirats sont également devenus un acheteur actif de drones chinois (Wing Loong), tout en confiant à Huawei l’infrastructure 5G malgré les objections américaines. Cette coopération, très complète et discrète, s’étend même au spatial, avec la participation d’Abu Dhabi au programme de station spatiale Tiangong. Là encore, l’Iran ne peut offrir ni la stabilité institutionnelle, ni la visibilité stratégique nécessaire pour rivaliser avec les EAU dans le cœur chinois.

La Turquie constitue un autre partenaire important de la Chine, notamment dans la vision eurasienne d’intégration continentale. Ankara joue un rôle central dans le corridor médian (Middle Corridor) des Routes de la Soie, qui relie la Chine à l’Europe via l’Asie centrale, le Caucase et le Bosphore.

Des investissements chinois sont visibles dans les infrastructures ferroviaires (ligne Ankara-Istanbul), les autoroutes, les ports et les projets énergétiques renouvelables. Des discussions militaires ont également eu lieu par le passé sur des systèmes de missiles (avec CPMIEC) et se poursuivent dans les domaines de la co-conception de drones ou de radars.

Malgré les tensions liées à la question ouïghoure (le Xinjiang étant culturellement turcophone), la Chine a réussi à maintenir un dialogue pragmatique avec Ankara, préférant contenir les sujets irritants pour préserver une coopération stratégique. S’aligner ouvertement avec l’Iran, ennemi déclaré de la Turquie dans plusieurs théâtres régionaux, compromettrait cette dynamique diplomatique que Pékin cherche à préserver.

Même avec Israël, la Chine entretient une relation économique d’une grande densité, bien qu’empreinte de prudence géopolitique. Depuis deux décennies, Pékin investit dans les infrastructures de transport israéliennes, à l’image du terminal portuaire de Haïfa exploité par Shanghai International Port Group, ou encore des projets de tramway à Tel-Aviv.   La Chine veut un lien physique avec l’Occident. A cet égard, les ports israéliens sont un bon outil de stratégie géopolitique.

Mais l’élément central de la coopération sino-israélienne réside dans la technologie de pointe, notamment dans les semi-conducteurs, les capteurs, l’intelligence artificielle, les logiciels embarqués et la cybersécurité.

Israël est une “Silicon Valley du Moyen-Orient”, un écosystème que la Chine veut exploiter à des fins de montée en gamme industrielle. Même si certaines ventes sensibles ont été restreintes sous la pression américaine, Pékin tient à conserver cet accès technologique, tout en ménageant Washington. Soutenir l’Iran de manière trop explicite reviendrait à s’aliéner à la fois Israël et les États-Unis, un calcul que Pékin refuse.

Ainsi, la Chine marche sur des oeufs, cherchant à la fois à ménager ses relations avec Israël et les pays arabes. Alliée de ces derniers pendant la Guerre froide, soutien de la cause palestinienne et des mouvements de libération dans les années 1960 et 1970, la Chine a longtemps refusé d’établir des relations diplomatiques avec Israël.

Cet ostracisme a pris fin en 1992 et les échanges se sont depuis multipliés. Pour la Chine, Israël est un important fournisseur de technologies, lui offrant une alternative face à l’embargo américain sur les semi-conducteurs de pointe.

Plus de la moitié des exportations israéliennes vers la Chine sont des composants électroniques, notamment des puces, selon une étude de l’Institut d’études sur la sécurité nationale de l’Université de Tel Aviv.

À ce titre, les échanges bilatéraux sont passés de 51 millions de dollars en 1992, début des relations diplomatiques, à 14 milliards en 2018. L’enjeu est technologique, à travers leurs investissements dans des sociétés israéliennes, et plus particulièrement des start-up, l’implantation de centres R&D, la participation dans plusieurs gros chantiers d’infrastructures, et la coopération scientifique universitaire. 

Aujourd’hui, nombre de grandes entreprises chinoises (Lenovo, Fosun, Xiaomi, Baidu, Huawei, Haier, Alibaba) ont installé un centre de R & D en Israël. En 2018, le fondateur d’Alibaba, Jack Ma, y a fait deux visites. Cela a donné un nouveau signal au monde d’affaires chinois qui continue d’investir dans une myriade de start-up de la high-tech israélienne.

En 2019, Huawei s’est notamment lancé dans l’énergie solaire et Shenzhen Hifuture Information Technology a injecté 50 millions de dollars dans Xjet, société d’impression en 3D de métal et céramique. Les entreprises chinoises ont également pris des participations dans des sociétés israéliennes de premier plan : celle de la China National Chemical Corporation dans Makhteshim, spécialiste d’engrais, est l’une des premières (2011) et des plus importantes (3,8 milliards de dollars) et celle de Bright Food dans Tnouva, en 2015, l’une des plus symboliques.

Alors, la Chine est devenue un partenaire prioritaire voire stratégique pour Israël et les Etats-Unis ne pourront rien y changer. Certains ingénieurs israéliens qui travaillaient dans des centres de R & D d’entreprises américaines travaillent désormais pour leurs équivalents chinois.

Avant la crise du coronavirus, Edouard Cukierman, président de Cukierman & Co. Investment House, ne constatait « aucune baisse d’activité entre Israéliens et Chinois. Il n’y a que trois domaines réservés où le gouvernement peut bloquer un contrat : la défense, les télécoms, les services financiers, banque et assurance. Tout le reste relève de la liberté d’entreprendre.

Et puis, les hommes politiques israéliens ont souvent été favorables à la Chine. Dans les années 1930, David Ben Gourion et Moshe Sharett étaient déjà convaincus que la Chine s’éveillerait et que l’Occident ne serait pas éternellement le maître du monde. En 1949, le jeune Etat hébreu fut l’un des premiers pays à reconnaître la République populaire de Chine. Responsables israéliens et chinois aiment à souligner que leurs civilisations sont toutes deux plurimillénaires.

Dans ce contexte, la Chine adopte une stratégie d’équilibre froid : elle entretient des relations économiques solides avec presque tous les rivaux régionaux, tout en évitant de s’engager politiquement ou militairement. Ce choix renforce sa position comme puissance commerciale incontournable, mais affaiblit sa crédibilité comme acteur stratégique capable de soutenir ses partenaires dans les moments critiques.

En refusant de soutenir l’Iran, Pékin démontre qu’elle privilégie la stabilité de ses relations avec les autres puissances du Golfe et du Levant, plutôt que la fidélité à un régime isolé sous sanctions.

Ce retrait diplomatique et sécuritaire reflète les limites du modèle chinois de puissance, fondé sur la non-ingérence, l’interdépendance économique et la neutralité tactique. Contrairement aux États-Unis, qui disposent d’un réseau d’alliances militaires et de bases régionales leur permettant de projeter leur puissance, la Chine n’a ni les moyens, ni l’intention pour l’instant de jouer un tel rôle.

Sa seule base régionale est à Djibouti, et son armée n’a pas d’expérience en matière d’opérations extérieures dans des théâtres aussi instables que le Moyen-Orient. En somme, la Chine dénonce l’unilatéralisme américain tout en s’en accommodant, car elle ne souhaite pas, ou ne peut pas, réellement le concurrencer sur le plan sécuritaire.

Cette position prudente, presque passive, laisse l’Iran seul face à Israël, dont la supériorité militaire est renforcée par un soutien tacite mais décisif des États-Unis. Pékin, malgré ses ambitions déclarées de remodeler l’ordre mondial, se contente d’un activisme diplomatique de façade, sans engagement opérationnel.

Ce retrait revient à laisser aux Etats-Unis le rôle primordial que la Chine leur conteste pourtant. Il y a une forme d’activisme diplomatique de la Chine en façade, mais derrière il n’y a pas grand-chose. L’interventionnisme ne fait pas pour l’instant partie de la conception de la puissance qu’ont les Chinois, parce qu’ils pensent qu’ils auraient beaucoup à perdre à s’engager dans une crise, qui plus est sur un sujet aussi complexe.

Mais Pékin ne souhaite pas trop s’avancer, tant pour préserver la qualité des relations avec le reste de la région et le respect des normes de non-prolifération que pour éviter d’ajouter aux contentieux avec les Etats-Unis, ce qui différencie grandement l’aide apportée à l’Iran de l’équipement complet, avions de chasse, missiles, radars, fourni par la Chine au Pakistan.

Restant ainsi en retrait tout en dénonçant les travers d’un monde américano-centré, la Chine ne peut que constater les limites de son propre modèle de puissance.

Ce choix stratégique révèle une vérité : la Chine, pour l’instant, n’a pas de véritables alliés au Moyen-Orient, mais seulement des partenaires commerciaux. Ce qui, en cas de crise, limite profondément son pouvoir d’influence.

On voit également le même sujet pour la Russie, de fait, l’Iran a aidé le Kremlin avec des drones en lui fournissant des drones kamikazes Shahed-131 et Shahed-136, qui ont permis de compenser les lacunes industrielles de Moscou face à l’attrition militaire. Ce transfert de technologie s’est accompagné de coopérations croisées en matière de munitions, d’armements terrestres et de drones à longue portée, parfois même produits sur le sol russe.  

En effet, l’Iran a aidé Moscou à construire une usine essentielle pour fabriquer des drones dans son pays et a signé un nouveau traité de partenariat stratégique cette année avec Poutine, annonçant des liens plus étroits, y compris dans le domaine de la défense.

Mais cinq mois après la signature de ce traité, le gouvernement iranien est confronté à une grave menace pour son règne en raison des attaques d’Israël. Et la Russie, au-delà des appels téléphoniques et des déclarations de condamnation, est introuvable.

Les installations nucléaires et énergétiques iraniennes ont été endommagées et de nombreux hauts dirigeants militaires du pays tués, dans une vaste offensive israélienne qui a commencé vendredi et s’est étendue depuis, sans aucun signe que Moscou viendra en aide à Téhéran.

Ce retrait diplomatique contraste avec l’image d’un axe Moscou-Téhéran resserré, notamment depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. Loin de constituer une véritable alliance militaire, le partenariat russo-iranien est, en réalité, asymétrique, circonstanciel et tactique, fondé davantage sur la convergence d’intérêts contre l’Occident que sur une solidarité géopolitique réelle.

La situation reflète un calcul politique impartial de Moscou, qui donne la priorité à sa propre guerre contre l’Ukraine, ainsi qu’à son besoin de maintenir des relations chaleureuses avec d’autres partenaires au Moyen-Orient, qui ont aidé Moscou à survivre aux sanctions économiques occidentales.

De plus, Poutine ne veut pas que l’Iran ait des armes nucléaires et veut également continuer à améliorer ses relations avec le président Trump. Qui plus est, la Russie bénéficie également d’une flambée des prix du pétrole depuis le début de l’attaque.

En plus de cela, sur le théâtre moyen-oriental, la Russie n’a aucun intérêt à entrer en confrontation directe avec Israël, puissance régionale dotée de capacités militaires et de renseignement redoutables. Depuis l’intervention militaire de Moscou en Syrie en 2015, les deux pays ont mis en place un mécanisme de déconfliction militaire permanent, permettant à Israël de frapper des positions iraniennes et du Hezbollah en Syrie sans provoquer de riposte russe. Cette coordination tacite mais régulière est une ligne rouge que Moscou ne veut pas franchir, de peur de déclencher un conflit ouvert dans une région qu’elle cherche à stabiliser selon ses propres intérêts.

Il faut rappeler que la Russie et Israël entretiennent des liens diplomatiques et économiques complexes, mais réels. Plus d’un million d’Israéliens sont d’origine russe, et les deux pays coopèrent dans les domaines de la cybersécurité, de l’agriculture, de la médecine et des technologies civiles.

Moscou souhaite maintenir ce canal ouvert, notamment dans le contexte où elle est de plus en plus isolée sur la scène occidentale. Soutenir trop ouvertement l’Iran, en particulier dans des opérations contre Israël risquerait de remettre en cause l’équilibre délicat que la Russie maintient en Syrie, et plus largement dans le Levant.

La Russie est aussi consciente que l’Iran ne constitue pas un partenaire parfaitement aligné. Si les deux régimes convergent dans leur opposition à l’Occident et leur critique de l’ordre international, ils poursuivent des agendas parfois divergents au Moyen-Orient. L’Iran vise l’hégémonie chiite régionale via ses réseaux au Liban, en Irak, au Yémen et en Syrie, tandis que Moscou cherche plutôt à stabiliser les régimes en place, même autoritaires, sans nécessairement favoriser l’expansion idéologique iranienne.

Par conséquent, il est peu probable que Poutine s’implique militairement dans le conflit ou qu’il arme Téhéran de manière trop agressive. Cette prudence découle aussi en partie de la crainte de s’aliéner les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, deux partenaires de plus en plus importants pour Moscou qui n’accueilleraient pas un Iran plus puissant. Mais c’est aussi parce que ses forces sont déjà bloquées en Ukraine.

La Russie entretient depuis longtemps des relations solides avec l’Iran, devenant le plus grand investisseur étranger du pays l’année dernière. Il a fourni des armes à l’Iran pendant des années, mais n’a pas fourni la gamme complète d’armes que Téhéran veut.

« L’Iran demande des armes à la Russie depuis quelques années », a déclaré Nikita Smagin « Il a demandé des avions, des systèmes de défense aérienne. La Russie n’a pratiquement rien donné. »

Aujourd’hui, l’Iran a du mal à se défendre.

« Dans l’ensemble, cela conduit bien sûr à l’affaiblissement des positions de la Russie au Moyen-Orient », a déclaré Nikita Smagin, un expert des relations russo-iraniennes.

Ce retrait dans un moment critique souligne une vérité fondamentale : l’Iran est seul. Même ses partenaires les plus proches, la Chine et la Russien ne sont pas prêts à mettre en péril leurs propres équilibres géopolitiques pour le défendre. L’axe anti-occidental formé par Moscou et Téhéran, bien que puissant en apparence, repose sur une solidarité conditionnelle, non inconditionnelle.

Dans un monde multipolaire encore dominé par la supériorité militaire américaine et le parapluie stratégique israélo-occidental au Moyen-Orient, ni la Chine ni la Russie ne sont aujourd’hui capables, ni désireuses, de briser cette architecture par une action directe.

En somme, l’inaction de la Russie face à l’affaiblissement iranien n’est pas une surprise, mais une démonstration des limites structurelles du camp révisionniste. Elle rappelle que la puissance ne se mesure pas seulement à la rhétorique ou aux alliances tactiques, mais à la capacité à protéger ses partenaires dans les moments critiques, ce que Moscou, pour l’instant, n’est pas en position de faire.

L’Iran, isolé, reste un pivot stratégique vulnérable, dont la résilience repose davantage sur ses capacités asymétriques que sur un quelconque soutien international solide.

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Economie Monde

La dégradation des finances publiques américaines

Les finances publiques des États-Unis affichent une trajectoire de plus en plus préoccupante. En 2025, le déficit fédéral s’élève à environ 7 % à 8 % du PIB, soit plus de 2 000 milliards de dollars, avant même l’éventuelle adoption de nouvelles lois fiscales ou budgétaires.

La dette publique brute dépasse les 34 000 milliards de dollars, représentant 122 % du PIB, selon les projections du FMI. Hors contexte de crise comme celle de 2020, il s’agit du niveau le plus élevé jamais enregistré dans l’histoire économique du pays.

Ces chiffres traduisent un désalignement croissant entre les dépenses publiques, structurellement élevées, et des recettes fiscales qui peinent à suivre.

Les déséquilibres budgétaires américains trouvent leurs racines dans plusieurs causes durables. La première est démographique : le vieillissement de la population pèse fortement sur les programmes sociaux, notamment Social Security (retraites) et Medicare (santé des seniors). En parallèle, les dépenses liées à Medicaid, le programme de couverture pour les plus modestes, continuent de croître après son extension sous l’administration Obama.

À cela s’ajoute une contrainte fiscale héritée des baisses d’impôts de 2017, qui ont réduit la base imposable sans compensation suffisante. Enfin, la remontée rapide des taux d’intérêt menée par la Réserve fédérale depuis 2022 a provoqué une explosion du coût de la dette, qui représente désormais 3,2 % du PIB, un niveau supérieur à celui observé après le choc Volcker dans les années 1980. Dans ce contexte, le Congressional Budget Office projette un ratio dette/PIB supérieur à 140 % d’ici 2035, même sans choc externe majeur.

Le cadre institutionnel américain, quant à lui, ajoute une instabilité politique permanente aux tensions financières. Le plafond de la dette, qui limite juridiquement le volume d’endettement fédéral, a de nouveau été atteint début 2025. Le Trésor américain recourt depuis à des mesures exceptionnelles et puise dans son compte auprès de la Réserve fédérale, dont l’épuisement est attendu autour d’août 2025. Sans accord du Congrès pour relever ce plafond, les États-Unis pourraient techniquement se retrouver en situation de défaut sur leurs engagements financiers. Ce scénario serait d’autant plus explosif que les investisseurs surveillent déjà de près la soutenabilité de la dette américaine.

Par ailleurs, le projet de loi budgétaire proposé par Donald Trump, surnommé « Big, Beautiful Bill », pourrait aggraver considérablement la situation. Cette réforme prévoit l’extension des baisses d’impôts de 2017 jusqu’en 2028, de nouvelles exonérations ciblées, ainsi que des coupes dans les dépenses sociales à partir de 2029. Le CBO (Congressional Budget Office) estime que ce plan ferait grimper le déficit de 2 300 milliards de dollars supplémentaires sur dix ans, avec un pic attendu entre 2026 et 2028. Si elle était adoptée dans son intégralité, cette réforme porterait le déficit au-delà de 9 % du PIB hors période de récession, un niveau sans précédent.

Cette trajectoire soulève des risques macroéconomiques majeurs. D’une part, le ratio dette/PIB pourrait continuer à croître structurellement si les déficits primaires se maintiennent et si les taux d’intérêt restent supérieurs à la croissance nominale. D’autre part, la dépendance croissante du financement aux investisseurs étrangers, en particulier japonais et chinois – expose les États-Unis à un risque de désaffection. Des adjudications récentes de bons du Trésor ont déjà montré une demande plus faible, traduisant une montée du « term premium ». De plus, le récent abaissement de la note de crédit par Moody’s (de Aaa à Aa1 en mai 2025) reflète une dégradation de la confiance dans la trajectoire fiscale américaine.

Enfin, les États-Unis sont désormais vulnérables au moindre choc macroéconomique externe. En cas de récession, les recettes fiscales chuteraient, les stabilisateurs automatiques joueraient à plein régime, et le déficit dépasserait facilement 10 % du PIB, risquant de déclencher une crise de financement.

Le scénario d’un emballement de la courbe des taux et d’un désordre financier mondial, déjà évoqué dans le contexte japonais, devient alors crédible, surtout si les taux longs s’emballent et que le Trésor américain se retrouve contraint dans ses capacités d’émission.

Pour l’instant, les États-Unis conservent plusieurs leviers de résilience : leur capacité unique à émettre en monnaie de réserve mondiale (USD), une croissance encore positive, et une maturité moyenne de la dette relativement courte, qui permet des ajustements rapides en cas de besoin. Toutefois, sans réforme fiscale ou discipline budgétaire crédible, le pays s’expose à une crise de confiance majeure.

D’ailleurs, c’était dans cet objectif que Trump a créer le DOGE et a lancé à plusieurs reprises l’idée d’un « External Revenue Service », dans le cadre duquel le pays supprimerait l’impôt sur le revenu et s’appuierait plutôt sur les taxes aux frontières, les étrangers finançant, du moins en théorie, le gouvernement américain.

Cependant, les droits de douane ont de nombreux points négatifs. Les économistes déplorent les distorsions qu’ils infligent au commerce. Ils sont généralement payés non pas par des entreprises « extérieures », mais par les consommateurs nationaux. En 2020, un rapport de la Réserve fédérale de New York, a constaté que la quasi-totalité des taxes imposées par Trump lors de son premier mandat étaient finalement supportées par les entreprises américaines, sous la forme de marges plus faibles, et par les acheteurs, sous la forme de prix plus élevés.

De plus, les accords avec la Grande-Bretagne et la Chine ont réduit le niveau global des droits de douane par rapport aux sommets récents, ce qui réduira les recettes qu’ils génèrent. Leurs niveaux continueront de baisser à mesure que les États-Unis concluront de nouveaux accords.

Pourtant, les droits de douane imposés par Trump continueront de rapporter des sommes considérables. À quel point ? L’an dernier, sur les 4 900 milliards de dollars perçus par le gouvernement fédéral, seuls 100 milliards provenaient des droits de douane. Or, ce chiffre est déjà en hausse. Les données quotidiennes du Trésor montrent une forte hausse. Au 13 mai, les recettes douanières brutes avaient atteint 47 milliards de dollars depuis le début de l’année, soit environ 15 milliards de dollars de plus que l’an dernier.

Il est difficile de déterminer dans quelle mesure cela est dû aux dernières taxes imposées par Trump et dans quelle mesure les entreprises se précipitent pour importer des marchandises en prévision de nouvelles hausses ; la deuxième hypothèse est probablement en grande partie imputable à cette dernière. Plusieurs économistes ont néanmoins tenté de prévoir les recettes douanières.

Peter Navarro, président du conseil économique de Trump, affirme que les taxes aux frontières pourraient générer plus de 6 000 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie, soit 600 milliards de dollars par an. Son calcul est d’une simplicité déconcertante : prendre les 3 300 milliards de dollars d’importations de marchandises de l’année dernière et appliquer un tarif effectif de 20 %.

Une telle approche ignore la dynamique économique. Des droits de douane plus élevés réduisent la demande de biens étrangers, rétrécissant ainsi l’assiette fiscale. Ils réduisent également les recettes fiscales et salariales, annulant jusqu’à 25 % des gains, selon la plupart des estimations. Si l’on ajoute à cela les représailles et l’évasion fiscale, les recettes anticipées chutent encore davantage. Les projections de M. Navarro, qui tablent sur des milliards de dollars, reposent sur un fantasme de stagnation, dans lequel acheteurs, vendeurs et partenaires commerciaux ignorent les signaux de prix.

Les estimations indépendantes des recettes douanières sont bien inférieures. Le modèle budgétaire de Penn Wharton estime que l’ensemble des tarifs proposés, y compris les prélèvements « réciproques » actuellement suspendus, rapporterait environ 290 milliards de dollars par an au cours de la prochaine décennie.

Ses calculs tiennent compte d’une demande d’importations plus faible, ainsi que de ses effets sur les recettes fiscales des sociétés et des salaires. D’autres prévisions sont encore plus basses. Le Budget Lab de Yale, un centre de recherche non partisan, prévoit des recettes annuelles de 180 milliards de dollars ; la Tax Foundation, un groupe de réflexion, estime ce chiffre à environ 140 milliards de dollars.

En outre, le DOGE a été un échec total que reconnaît aujourd’hui Elon Musk. Cette agence avait pour objectif de couper de 2000 milliards de dollars dans les dépenses publiques américaines, mais depuis sa création, celle-ci n’a réussit à couper que pour 160 milliards de dollars et donc le projet semble être mort-né. Pour rappel, en 2024, les dépenses s’élevaient à 5 870 milliards de dollars (20 % du PIB), auxquels il faut ajouter 880 milliards de paiements d’intérêts nets. Une part importante (4 060 milliards) est constituée de dépenses dites obligatoires, puisqu’il s’agit de transferts vers les ménages liés au système social et de santé.

Ainsi, une combinaison de taux élevés, d’un blocage politique sur le plafond de la dette, et d’une baisse des souscriptions aux adjudications du Trésor pourrait provoquer une correction violente des marchés financiers avec répercussions globales.

On voit justement les taux mondiaux qui montent de plus en plus. On voit les rendements de la dette publique américaine à 30 ans qui dépassent les 5%, et le 10 ans qui se rapproche des 4,7%. Ce dernier bond est survenu peu avant que la Chambre des représentants n’adopte, par une seule voix, le projet de loi budgétaire du président Donald Trump, qui creuse le déficit. Conjugué à l’élaboration chaotique des politiques ces derniers mois et aux menaces de Trump contre les institutions américaines, cela a remis en question le statut autrefois incontestable de valeur refuge des bons du Trésor.

Mais pour les gérants de fonds cherchant à diversifier leurs placements, un autre casse-tête se présente. La dette des autres États apparaît également risquée, avec des rendements à long terme en hausse dans une grande partie du monde riche. Le coût de l’emprunt britannique à 30 ans a atteint 5,5 %, son plus haut niveau depuis 1998, hormis un pic en avril. À 3,1 %, celui de l’Allemagne est à deux doigts de son plus haut niveau depuis la crise de la dette de la zone euro au début des années 2010. Le 21 mai, en séance, le rendement des obligations d’État japonaises à 30 ans a atteint près de 3,2 %, établissant un nouveau record.

Tout cela s’explique en partie par le fait que ce qui se passe aux États-Unis ne reste pas aux États-Unis. L’économie américaine est si importante, représentant 26 % de la production mondiale, que son déficit public démesuré déséquilibre l’épargne et l’investissement à l’échelle mondiale, augmentant ainsi le coût du capital.

La hausse des rendements des bons du Trésor pourrait également inciter les traders à les préférer aux autres dettes souveraines, à moins qu’ils ne rapportent eux aussi davantage. Par ailleurs, les politiques de Trump ne menacent pas uniquement l’économie américaine. L’incertitude entourant les droits de douane, par exemple, brouille les perspectives d’inflation et de croissance partout dans le monde, incitant les investisseurs à exiger une prime de risque plus élevée. Certains pourraient également en conclure que les responsables politiques d’autres pays seront tentés d’imiter la prodigalité américaine.

Pourtant, le reste du monde est tout à fait capable d’exercer sa propre pression. Une partie de cette pression provient de bonnes nouvelles plutôt que de mauvaises. La hausse des coûts d’emprunt allemands a en grande partie suivi l’annonce, début mars, d’un investissement considérablement accru du gouvernement dans les infrastructures et la défense. L’opinion populaire ayant longtemps soutenu que l’Allemagne dépensait trop peu plutôt que trop, cela a renforcé les attentes quant à sa croissance future, et donc au rendement de sa dette souveraine.

En Grande-Bretagne et au Japon, les rendements augmentent pour des raisons plus inquiétantes. L’une d’elles est que l’inflation a de nouveau connu une hausse surprenante. Les prix à la consommation au Royaume-Uni ont augmenté de 3,5 % sur un an jusqu’en avril, soit plus rapidement que prévu par le marché et bien au-dessus des 2,6 % du mois précédent.

Au Japon, les prix à la consommation « de base » ont augmenté de 3,5 % sur un an jusqu’en avril, soit la plus forte hausse depuis la poussée inflationniste de 2022 et 2023. L’inflation incite les traders à surenchérir sur les rendements obligataires, à la fois parce qu’elle érode la valeur de leurs coupons et du remboursement du principal, et parce qu’elle les conduit à anticiper des taux d’intérêt plus élevés de la part des banques centrales.

De plus, au Japon, depuis plusieurs semaines, les tensions sur le marché obligataire japonais s’intensifient. De fait, en 45 jours, le rendement des obligations d’État japonaises à 30 ans a bondi de 100 points de base, atteignant un niveau record de 3,20 %. Cette poussée de taux reflète une défiance croissante des investisseurs à l’égard de la trajectoire budgétaire et monétaire du pays.

Cette rupture de confiance s’est matérialisée par une adjudication désastreuse de titres à 20 ans, qualifiée par certains acteurs comme la pire depuis 1987. Dans le même temps, des institutions financières soulignent que les « fissures » observées dans les marchés obligataires mondiaux pourraient bien être en train de se transformer en fractures systémiques.

Le point de bascule vient d’un changement radical de politique monétaire. Après des années d’interventionnisme massif, notamment via l’achat d’obligations souveraines pour contrôler la courbe des taux, la Banque du Japon (BoJ) a brusquement cessé ces achats. Ce retrait a laissé un vide béant sur le marché primaire, provoquant un afflux d’offre et une envolée des taux.

Aujourd’hui, la BoJ détient encore 52 % de l’ensemble des obligations d’État japonaises, soit 4 100 milliards de dollars d’actifs publics. À titre de comparaison :

– Les assureurs-vie détiennent 13,4 %,
– Les banques : 9,8 %,
– Les fonds de pension : 8,9 %.

La dette publique totale du Japon atteint 7 800 milliards de dollars, avec un ratio dette/PIB supérieur à 260 %. Le Premier ministre japonais lui-même a récemment reconnu que la situation budgétaire du pays était pire que celle de la Grèce.

Les signaux économiques sont de plus en plus contradictoires : le Japon entre dans une phase de stagflation, où la croissance ralentit tandis que l’inflation accélère.
– PIB réel (T1 2025) : -0,7 % (vs -0,3 % attendu), première contraction depuis un an.
– Inflation (avril 2025) : 3,6 %, avec un bond de +0,7 % mensuel sur l’IPC hors produits frais, la plus forte hausse depuis octobre 2023.
– Salaires réels : -2,1 % sur un an, la pire chute depuis plus de deux ans.

Autrement dit : les ménages perdent en pouvoir d’achat alors que les prix montent. Cela place la Banque du Japon dans une impasse : relever les taux pour freiner l’inflation pourrait asphyxier une économie déjà en récession technique, mais ne rien faire alimente la spirale de défiance sur les marchés de la dette.

Depuis des décennies, les investisseurs institutionnels japonais, portés par des taux domestiques quasi nuls, ont utilisé les marchés étrangers comme relais de rendement via d’immenses carry trades. Ils empruntaient à taux très bas au Japon pour acheter des bons du Trésor américain, des obligations européennes, ou des actions internationales. Mais si les rendements japonais remontent, ces flux pourraient s’inverser massivement. Cela pourrait provoquer un risque de revalorisation brutale sur les marchés d’actifs américains et une chute des actifs risqués.

Dans le même temps, écrivent les analystes de la banque Goldman Sachs, une source structurelle de demande de dette publique à long terme se tarit. Les « gestionnaires actif-passif », c’est-à-dire des institutions comme les fonds de pension à prestations définies qui utilisent les flux de revenu fixe des obligations pour garantir leurs engagements futurs, sont depuis longtemps d’importants acheteurs.

Mais les rendements sont désormais suffisamment élevés pour leur permettre de bloquer ces flux de trésorerie à des prix attractifs pendant des années, ce qui signifie que beaucoup peuvent se permettre de se retirer du marché. L’offre d’obligations restant élevée, alimentée par les déficits budgétaires et la réduction des bilans des banques centrales, cela ouvre la voie à une nouvelle hausse des coûts d’emprunt à long terme.

Cette pression s’applique aussi bien aux bons du Trésor américain qu’à la dette publique d’autres pays. Pendant des années, l’idée reçue parmi les négociants en obligations était que le rendement à 30 ans « ne pouvait » pas dépasser 5 %, ni s’y maintenir longtemps. L’argument était qu’à ce niveau, les investisseurs à long terme, comme les fonds de pension et les fonds de dotation universitaires, s’empareraient de toutes les obligations qu’ils pourraient trouver.

Or, c’est là que se situent actuellement les rendements à 30 ans. Si les gros acheteurs ont déjà fait le plein, les inquiétudes budgétaires actuelles pourraient s’aggraver considérablement.

Ces incertitudes sont dues notamment aux événements en lien avec le plafond de la dette et le risque de fermeture des services de l’État américain faute d’accord parlementaire sur le budget (government shutdown), devenus plus fréquent ces dernières années. Enfin, l’absence de progrès sur le rétablissement des finances publiques pourrait finir par réduire l’attrait des Bons du Trésor américains et, plus généralement, des actifs américains aux yeux des investisseurs étrangers.

Cela pourrait affaiblir le dollar et exercer une pression à la hausse sur l’inflation et les taux d’intérêt aux États-Unis, ce qui compliquerait encore les efforts de consolidation budgétaire. En conclusion, pour des raisons ayant trait à des facteurs tant nationaux qu’internationaux, il importe que l’objectif d’assainissement des finances publiques figure parmi les priorités politiques les plus urgentes des États-Unis.

Les marchés commencent à en prendre conscience.

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Géopolitique: La puissance militaire des Houthis au Yémen

Le Yémen est l’un des pays les plus pauvres du monde. Il est dévasté par la guerre civile depuis 2014, lorsque le mouvement musulman chiite des Houthis s’est emparé de la capitale Sanaa.

Cependant, les Houthis ont démontré leur capacité à menacer de perturber le transport maritime depuis novembre 2023 en soutien à la cause palestinienne, et le Royaume-Uni et les États-Unis ont riposté.

Les Houthis exercent une influence stratégique majeure sur plusieurs points clés du Yémen, illustrant à la fois leur pouvoir politique et militaire ainsi que l’importance géographique de leur implantation. Depuis 2014, ils dominent la capitale, Sanaa, centre politique et administratif du pays, ce qui leur confère non seulement une légitimité de facto, mais aussi un levier important face aux gouvernements reconnus internationalement. Le contrôle de Sanaa symbolise ainsi leur capacité à imposer leur vision et à consolider leur position dans l’arène politique yéménite.

Le fief traditionnel des Houthis, Saada, constitue également un pilier stratégique. Située dans le nord du Yémen, cette région, proche de la frontière saoudienne, est le berceau historique du mouvement houthi, notamment lié aux traditions zaydites. Saada représente un centre logistique crucial pour la mobilisation des forces et le ravitaillement, ce qui renforce l’endurance militaire du groupe dans la région.

Pour Laurent Bonnefoy, politologue, il est nécessaire de revenir sur la situation des Houthis au Yémen, leur ancrage idéologique et leur montée en puissance. Il rappelle que « ce groupe, dont on entend parler épisodiquement, existe depuis une vingtaine d’années et a d’abord combattu le pouvoir central avant de prendre le contrôle de Sanaa, où vit une grande partie de la population. » Leur idéologie repose sur le zaïdisme, une branche spécifique du chiisme, et sur une valorisation des descendants du prophète, ce qui les inscrit dans la continuité de la monarchie yéménite renversée en 1962. 

De plus, sur le plan maritime et économique, le contrôle de ports comme Hodeïda revêt une importance capitale. Ce port, stratégiquement situé sur la mer Rouge, permet aux Houthis de gérer l’approvisionnement en armes, carburant et nourriture, tout en générant des revenus considérables par le biais du contrôle des douanes et du commerce maritime.

La proximité du détroit de Bab el-Mandeb, un passage névralgique pour le commerce pétrolier mondial, accentue encore leur potentiel de pression sur le trafic maritime international, même si le contrôle direct de ce point reste l’apanage de forces extérieures. De fait, le détroit de Bab el-Mandeb, situé à 2 250 kilomètres au sud du canal de Suez, est la troisième voie maritime la plus importante au monde.

En outre, la région nord-ouest, incluant des zones comme Hajjah, Al Mahwit, Dhamar et Amran, joue également un rôle stratégique. Ces territoires, riches en ressources agricoles et dotés d’une forte densité de population, offrent aux Houthis non seulement une base de recrutement solide, mais aussi un soutien logistique important pour leur campagne militaire.

Parallèlement, leur disposition sur les frontières nord permet d’installer des réseaux de missiles et drones dans des zones montagneuses difficiles d’accès, utilisés pour mener des attaques contre l’Arabie saoudite et d’autres cibles dans la région.

En somme, le contrôle stratégique des Houthis se déploie sur plusieurs axes du territoire yéménite, depuis le cœur politique de Sanaa et le bastion traditionnel de Saada, jusqu’aux ports vitaux de la mer Rouge et aux zones rurales du nord-ouest, leur conférant ainsi une capacité multifacette d’influence tant sur le plan politique qu’économique et militaire.

Lors des récentes attaques contre des navires en mer Rouge, les Houthis ont utilisé des missiles de croisière, des missiles balistiques, des drones et des navires de surface sans équipage (USV). L’instabilité politique au Yémen a permis aux Houthis de se fournir en armes dans les stocks de l’armée. À ce titre, ils possèdent des chars et des camions, ainsi que des mines, des missiles antichars, des pièces d’artillerie lourde et légère et des missiles de fabrication russe et nord-coréenne.

Ils ont mis en place une production de drones à grande échelle vers 2018, en s’appuyant sur les transferts de technologie iraniens, et ont remporté des succès militaires remarquables, notamment en contraignant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à accepter un cessez-le-feu en avril 2022.

Les Houthis ont officiellement dévoilé les drones polyvalents Sammad-4 et Rujum en mars 2021.

Le Rujum est un drone hexacoptère polyvalent introduit par les Houthis en 2021. Adapté à partir de drones civils chinois, il est capable de transporter jusqu’à six petites charges explosives, telles que des obus de mortier de 60 mm. Avec une portée opérationnelle de 10 à 30 kilomètres, il est principalement utilisé pour des attaques de précision sur des cibles proches du front. Grâce à l’utilisation de drones commerciaux modifiés, le coût de production du Rujum est relativement bas, estimé entre 10 000 et 20 000 dollars par unité.

Quant au Sammad-4, il est conçu pour des missions de frappe stratégique à longue distance. Il est doté d’une envergure d’environ 5 mètres et peut transporter une charge utile d’environ 50 kilogrammes. Sa portée opérationnelle dépasse les 2 000 kilomètres, ce qui lui permet de frapper des cibles éloignées. Le drone est équipé d’un moteur plus puissant que ses prédécesseurs, lui conférant une vitesse maximale estimée à 200 km/h. Il est également conçu avec des caractéristiques de furtivité avancées pour échapper aux systèmes de défense aérienne modernes. ​

Le coût de production du Sammad-4 est difficile à estimer précisément en raison du manque d’informations publiques détaillées. Cependant, en se basant sur les coûts des modèles précédents et sur les composants utilisés, on peut estimer que le coût de production d’un Sammad-4 se situe entre 50 000 et 100 000 dollars par unité. Cette estimation prend en compte l’utilisation de matériaux composites, d’un moteur plus puissant et de systèmes de guidage avancés.​

Nous avions eu également la révélation du Mudhud-1, du Mersad-1 et Mersad-2. Le e Mudhud-1 est un drone de reconnaissance utilisé par les Houthis. Il s’agit d’un appareil léger, probablement dérivé de modèles commerciaux, adapté pour des missions de surveillance à courte portée. Ses caractéristiques spécifiques, telles que la portée et l’autonomie, ne sont pas largement documentées, mais il est conçu pour des opérations de collecte d’informations sur le champ de bataille.​ En raison de sa simplicité et de l’utilisation probable de composants commerciaux, le coût de production du Mudhud-1 est estimé entre 5 000 et 10 000 dollars par unité.

Les Mersad-1 et Mersad-2 sont des drones de reconnaissance développés par les Houthis, probablement basés sur le drone américain RQ-21 Blackjack. Le Mersad-1 a été introduit en 2021, suivi du Mersad-2 en 2022. Ces drones ont une portée de 93 kilomètres et une vitesse maximale de 170 km/h. Le Mersad-2 est une version améliorée avec des capacités de décollage et d’atterrissage verticaux (VTOL), facilitant son déploiement depuis des zones non préparées. ​En raison de leur complexité accrue et de l’intégration de technologies avancées, les coûts de production des Mersad-1 et Mersad-2 sont estimés entre 50 000 et 100 000 dollars par unité.​

Deux tendances apparaissent depuis un an qui pourraient constituer des violations de l’embargo, imposé en 2015 dans ce pays par l’ONU : la première est le transfert aux Houthis de pièces détachées accessibles dans le commerce dans des pays industrialisés, comme des moteurs de drones, et qui sont livrés aux Houthis via une série d’intermédiaires ; la deuxième est la poursuite de la livraison aux Houthis de fusils d’assaut, de grenades, de missiles anti-chars, et de systèmes de missiles de croisière plus sophistiqués.

« Certaines de ces armes ont des caractéristiques techniques similaires à des armes fabriquées en Iran », notent les experts sans pouvoir confirmer que l’armement dont sont dotés les Houthis a été livré par le gouvernement iranien. Ce dernier a toujours démenti fournir des armes aux Houthis. Tant les pièces civiles que les armes « semblent suivre un chemin de contrebande qui passe par Oman et la côte sud du Yémen, via des régions sous contrôle du gouvernement yéménite, jusqu’à Saana » sous domination des Houthis, précise le rapport.

Sur le plan naval, les Houthis disposent de bateaux rapides et armés, ainsi que d’autres, piégés et guidés, très efficaces dans les attaques contre les navires marchands. Outre les missiles anti-navires, comme le C-802 de fabrication chinoise, le groupe utilise des mines sous-marines et dispose d’une unité de plongeurs de combat.

Le C-802 est un missile de croisière antinavire d’origine chinoise, qui a été exporté à plusieurs pays, notamment l’Iran, qui en a produit des versions locales appelées Noor. Ce missile est également présent dans l’arsenal des Houthis, probablement grâce à des transferts indirects depuis l’Iran. Le C-802 est capable de frapper des cibles navales jusqu’à 120 kilomètres (et jusqu’à 180 km pour certaines versions améliorées).

Il vole à basse altitude (vol rasant) pour éviter les radars et utilise un système de guidage radar actif en phase terminale. Il transporte une ogive de 165 à 190 kg, suffisante pour endommager sérieusement un navire de guerre ou commercial. C’est l’un des principaux missiles utilisés par les Houthis pour menacer la navigation en mer Rouge et autour de Bab el-Mandeb. Son coût est estimé entre 500 000 et 800 000 dollars l’unité, ce qui reste relativement abordable par rapport à la valeur stratégique des navires visés.

Les drones ou « drones kamikazes » que les Houthis ont déployés seraient des drones Qasef, ainsi que des Samads à plus longue portée. Les drones utilisés par les Houthis, notamment les Qasef et les Samad, ont joué un rôle central dans leur stratégie militaire contre l’Arabie saoudite de 2015 à 2022 et leurs autres ennemis régionaux. Ces drones sont devenus des armes de choix en raison de leur faible coût, de leur capacité à frapper à distance et de la difficulté qu’ils posent aux systèmes de défense antiaérienne.

Le Qasef est un drone de type kamikaze, destiné principalement à des frappes directes contre des cibles précises. Les modèles principaux, comme le Qasef-1 et le Qasef-2K, sont dérivés de drones iraniens, notamment de l’Ababil-T. Ce drone est conçu pour transporter une charge explosive modeste et voler directement vers sa cible pour exploser à l’impact.

Sa portée est relativement limitée, environ 100 à 150 kilomètres, ce qui en fait un outil tactique pour des frappes locales sur des bases militaires, des radars ou des véhicules ennemis. Simples dans leur conception, les Qasef sont fabriqués avec des matériaux légers comme de la fibre de verre et utilisent des moteurs civils modifiés.

Leur simplicité permet une production rapide et à faible coût. Ainsi, ils sont estimés à un coût de production compris entre 10 000 et 20 000 dollars par unité.

Le drone Samad, quant à lui, représente une catégorie plus avancée et plus stratégique. Il existe plusieurs variantes : le Samad-1, utilisé principalement pour la surveillance, ainsi que les Samad-2 et Samad-3, capables de mener des attaques à longue portée. Visuellement, ces drones sont reconnaissables à leur empennage en forme de V inversé.

Le Samad-2 peut parcourir plusieurs centaines de kilomètres, tandis que le Samad-3, plus sophistiqué, est capable de frapper des cibles situées à plus de 1 000 kilomètres, et le Samad-4 peut aller jusqu’à 2500 kilomètres. Ces drones peuvent être équipés de caméras pour la reconnaissance et de systèmes de navigation GPS pour guider les frappes à distance.

Les drones Samad, plus grands et technologiquement plus complexes, coûtent entre 20 000 et 50 000 dollars pièce selon les versions et les équipements embarqués. Même à ce niveau, les drones Samad restent des armes très économiques si on les compare aux missiles de croisière classiques ou aux coûts d’interception par des systèmes de défense modernes, qui mobilisent des missiles coûtant plusieurs centaines de milliers de dollars.

La production de ces drones repose souvent sur des ateliers clandestins, où les Houthis adaptent des pièces civiles ou récupèrent des équipements militaires. Cela leur permet de contourner les blocus et les sanctions internationales et d’assurer un approvisionnement relativement constant en matériel de guerre, malgré les opérations de blocus menées par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite.

En outre, selon le Washington Institute for Near East Policy, les Houthis possèdent aujourd’hui plusieurs types de missiles de croisière antinavires, avec des portées variant entre 80 et 300 kilomètres. Parmi les missiles mentionnés figurent notamment le Sayyad et le Sejjil, deux modèles utilisés pour frapper des cibles maritimes dans des zones stratégiques comme la mer Rouge.

Le missile Sayyad est souvent associé aux missiles iraniens de défense aérienne modernisés et adaptés par les Houthis pour être utilisés contre des navires. Le terme « Sayyad » désigne plusieurs types de missiles iraniens (par exemple le Sayyad-2 et le Sayyad-3), mais dans le contexte houthi, il s’agirait d’une version adaptée de missiles sol-air ou antinavires existants.

Ces missiles, une fois modifiés, sont capables de voler à moyenne altitude et de cibler des navires militaires ou commerciaux dans un rayon d’environ 100 à 150 kilomètres. Ils sont dotés de systèmes de guidage relativement simples, souvent basés sur des radars ou sur un guidage inertiel combiné au GPS.

Le missile Sejjil, quant à lui, est d’origine iranienne et désigne normalement un missile balistique à longue portée. Toutefois, dans l’arsenal houthi, le terme « Sejjil » pourrait désigner une version locale modifiée ou une adaptation pour une utilisation antinavire à moyenne portée. Cette version « Sejjil » utilisée par les Houthis semble avoir une portée plus courte (proche de 200 à 300 kilomètres) et vise à menacer les lignes de navigation en mer Rouge, en particulier celles transitant près du détroit de Bab el-Mandeb.

Concernant leur coût, la fabrication locale ou l’assemblage de ces missiles au Yémen reste relativement économique comparé aux armes occidentales de haute technologie. Le coût de production d’un missile tel que le Sayyad, adapté localement, pourrait être estimé entre 50 000 et 100 000 dollars l’unité, en fonction de la sophistication du système de guidage embarqué. Pour le Sejjil houthi adapté, le coût serait plus élevé, pouvant atteindre 150 000 à 250 000 dollars par missile, en particulier si des composants sophistiqués (comme des gyroscopes importés ou des systèmes GPS militaires) sont nécessaires.

Ces coûts sont relativement modestes à l’échelle militaire moderne, surtout si l’on considère que la défense contre un seul missile peut mobiliser des systèmes comme le Patriot ou d’autres dispositifs de défense antiaérienne, dont chaque interception peut coûter plusieurs millions de dollars. La stratégie des Houthis repose donc sur un rapport coût-efficacité particulièrement favorable : ils utilisent des missiles relativement bon marché pour provoquer des pertes économiques, militaires et psychologiques importantes chez leurs adversaires.

Mais ce sont les USV qui sont « exceptionnellement inquiétants« , estime l’historien maritime Sal Mercogliano « parce qu’ils frappent le navire au niveau de la ligne de flottaison, ce qui signifie qu’ils pénètrent et inondent le navire, et donc le coulent« .

Qui plus est, la formation utilise également des drones iraniens Shahed-136 d’une portée de 2.000 kilomètres. Elle affirme par ailleurs assurer sa propre production de drones. Ils utilisent aussi des hélicoptères et des avions de chasse de type Mig-29 et, pour la défense, des missiles antiaériens Barq-2.

Le Shahed-136 est un drone kamikaze iranien, connu pour sa longue portée et son faible coût de production. Utilisé par l’Iran, la Russie (en Ukraine), et transmis aux Houthis, il est conçu pour voler de manière autonome vers une cible programmée, grâce à un système de guidage GPS. Le Shahed-136 a une portée d’environ 2 000 kilomètres, ce qui en fait une arme stratégique permettant de frapper des cibles bien au-delà des frontières yéménites.

Il transporte une charge explosive d’environ 30 à 50 kg, destinée à détruire des cibles fixes comme des infrastructures, des radars ou des dépôts de carburant. Le drone vole à basse altitude et lentement, ce qui le rend difficile à détecter pour les systèmes radar classiques. Son coût de production est estimé à environ 20 000 à 30 000 dollars, ce qui le rend extrêmement économique par rapport à des missiles classiques ou à des frappes aériennes.

Ensuite, le Barq-1 et Barq-2 sont des missiles sol-air utilisé par les Houthis pour la défense aérienne. Peu d’informations techniques officielles sont disponibles, car ce système est largement basé sur des technologies importées ou récupérées. Ils sont probablement inspirés ou dérivé de systèmes iraniens ou soviétiques anciens modifiés localement. Ils ont pour rôle d’intercepter des avions, drones ou missiles ennemis.

Le Barq-2 fonctionnerait avec un système de guidage optique ou radar semi-actif, avec une portée estimée à environ 70 kilomètres, tandis que le Barq-1 a environ une portée de 50 kilomètres. Ce type de missile est particulièrement utilisé pour défendre des positions sensibles comme des aéroports, des dépôts d’armes ou des centres de commandement. Le coût de production est estimé entre 50 000 et 100 000 dollars par unité, selon la disponibilité des composants et la complexité du guidage.

Les experts et les observateurs estiment généralement que les Barq-1 et Barq-2 sont au moins basés sur la famille iranienne de missiles sol-air à guidage radar de moyenne portée Taer.

Par la suite, concernant les missiles balistiques, les Houthis ont un arsenal diversifié. Nous avons le missile balistique antinavire Asif, dévoilé en 2022, est conçu pour cibler les navires à longue distance. Il est considéré comme l’équivalent yéménite du missile iranien Khalij Fars. Il peut atteindre une portée de 400 kilomètres et transporte une charge utile importante de 500 kilogrammes, ce qui en fait un vecteur de menace sérieux pour les routes maritimes stratégiques comme le détroit de Bab el-Mandeb.

Puis, le Burkan-1 est un missile balistique d’origine houthiste dévoilé en 2016, dérivé du missile iranien Shahab-1. Il dispose d’une portée allant jusqu’à 800 kilomètres et d’une charge utile de 500 kilogrammes. Ce missile a été utilisé pour frapper des cibles en Arabie saoudite, marquant l’entrée des Houthis dans une guerre de longue portée.

Le Burkan-2, apparu en 2017, est une amélioration du modèle précédent et serait l’équivalent du missile iranien Qiam-1. Il offre une portée augmentée à 1 000 kilomètres mais avec une charge utile réduite à 250 kilogrammes, favorisant ainsi la distance au détriment de la charge explosive.

En 2019, les Houthis ont dévoilé le Burkan-3, également connu sous le nom de Zulfiqar. Ce missile serait inspiré à la fois du Qiam et du Rezvan iraniens. Sa portée maximale atteint 1 200 kilomètres, avec une charge utile de 250 kilogrammes, le positionnant comme un missile balistique de théâtre capable de frapper profondément dans le territoire saoudien.

En outre, le Hatem, dévoilé en septembre 2022, représente une nouvelle génération de missiles balistiques à longue portée. Il est l’équivalent houthiste du Kheibar Shekan iranien. Il peut frapper des cibles jusqu’à 1 450 kilomètres de distance avec une charge utile conséquente de 500 kilogrammes. Cela permet aux Houthis de viser des objectifs bien au-delà de la péninsule arabique. Le Hatem-2, une version plus récente dévoilée en septembre 2024, serait une autre variante du Kheibar Shekan, mais ses caractéristiques techniques, telles que la portée exacte et la charge utile, restent pour l’instant inconnues.

Parallèlement, les Houthis ont aussi développé le Karar, un missile balistique de courte portée révélé en 2022. Inspiré du Fateh-110 iranien, il peut atteindre 300 kilomètres avec une charge utile de 500 kilogrammes. Il est conçu pour des frappes plus ciblées et rapprochées, tout en conservant une grande puissance de feu.

À côté de cela, le Mohit, également dévoilé en 2022, s’inscrit dans la catégorie des missiles balistiques antinavires. Équivalent du Ghadir iranien, il dispose d’une portée de 300 kilomètres et transporte une charge utile de 165 kilogrammes, ce qui le rend adapté aux frappes contre des bâtiments navals dans la mer Rouge.

En outre, le missile Tankeel, apparu en 2023, serait basé sur le Zoheir iranien. Il affiche une portée estimée à 500 kilomètres. Bien que les détails sur sa charge utile soient peu documentés, il s’inscrit dans la continuité des efforts houthis pour diversifier leur gamme de missiles balistiques intermédiaires.

Le missile Toofan, quant à lui, marque un véritable tournant stratégique. Dévoilé en septembre 2023, il s’inspire du Shahab-3 iranien et possède une portée impressionnante de 1 950 kilomètres, avec une charge utile de 800 kilogrammes. Il constitue à ce jour l’un des missiles les plus puissants de l’arsenal houthi, capable de menacer des cibles au-delà de la région du Golfe.

Du côté des missiles de croisière, le Rubezh représente un modèle d’origine russe (P-21/P-22) saisi à l’armée yéménite. Bien que sa portée soit limitée à 80 kilomètres, il conserve un intérêt tactique en raison de sa capacité à voler à basse altitude et à éviter les radars. Sa charge utile demeure inconnue.

En complément, le missile de croisière antinavire Al Mandab-1, également capturé dans les stocks de l’armée yéménite, s’inspire du C-801 chinois. Il possède une portée de 40 kilomètres et une charge utile de 165 kilogrammes. Ce missile est principalement utilisé dans la zone hautement stratégique du détroit de Bab el-Mandeb.

Enfin, le Quds-4, dévoilé en 2019, est l’un des missiles de croisière les plus avancés dans l’arsenal houthi. Basé sur le Projet 351/Paveh iranien, il dispose d’une portée pouvant atteindre 2 000 kilomètres, ce qui le rend apte à frapper des cibles situées très loin du territoire contrôlé par les Houthis, notamment dans les pays du Golfe.

Les responsables américains ont aussi confirmé l’utilisation active au combat, un curieux modèle fourni par l’Iran, celui qui a fait l’objet du plus grand examen public. Plus communément appelé simplement « 358 » , et parfois maintenant SA-67 , et propulsé par un petit turboréacteur, ce missile sol-air est généralement décrit comme un missile « à réaction », bien que ses capacités exactes restent floues. Les missiles sol-air classiques utilisent des moteurs-fusées à propergol solide pour leur propulsion.

Le 358, partage divers composants, notamment un système de guidage par système de navigation inertielle assisté par satellite, un gyroscope vertical et une unité de données aériennes, avec plusieurs types de drones kamikazes présents dans les inventaires iraniens et houthis.

Lorsque les Houthis ont renversé le gouvernement internationalement reconnu du Yémen en 2014, le groupe s’est également emparé de divers systèmes de missiles sol-air spécialement conçus à cet effet datant de l’ère soviétique, notamment des missiles fixes S-75 (SA-2 Guideline) et chenillés 2K12 Kub (SA-6 Gainful), tous deux à guidage radar, ainsi que des missiles portables Strela (SA-7) à tête chercheuse thermique . À titre de base, le 2K12/SA-6 représente une menace mobile particulièrement sérieuse, capable d’engager des avions à réaction pilotés volant à haute altitude.

Divers radars de défense aérienne, notamment les radars de surveillance aérienne P-18 de conception soviétique , les radars de surveillance aérienne et d’acquisition de cibles P-19 et les radars de recherche d’altitude PRV-13 , sont également passés entre les mains des militants yéménites.

Enfin, le 15 septembre 2024, les houthis ont lancé un missile balistique sur Israël, l’attaque la plus longue portée du groupe sur le territoire israélien à ce jour. Dans les heures qui ont suivi l’attaque, les dirigeants houthis ont avancé des affirmations extravagantes au sujet de la frappe, affirmant notamment qu’il s’agissait d’un missile hypersonique, terme désignant des missiles capables de se déplacer à au moins Mach 5. Cette affirmation est inquiétante, et pas seulement pour leur vitesse élevée : contrairement aux missiles balistiques traditionnels qui suivent une trajectoire prévisible, les missiles hypersoniques peuvent manœuvrer en vol, ce qui les rend difficiles à intercepter par les systèmes de défense antimissile.

Alors qu’un responsable des Forces de défense israéliennes (FDI) a nié que le missile puisse atteindre des vitesses hypersoniques, des responsables houthis ont par la suite rapporté que le missile avait parcouru plus de 2 000 kilomètres à une vitesse de Mach 9. De plus, les Houthis ont réitéré leur insistance et publié une vidéo de deux minutes les montrant en train de lancer le missile, baptisé Palestine-2, sur lequel le mot « hypersonique » était clairement écrit en anglais sur le côté de l’arme. Ils ont également affirmé que le missile Palestine-2 avait une portée allant jusqu’à 2 150 kilomètres, fonctionnait avec un combustible solide à deux étages, disposait d’une forme de « technologie furtive » et pouvait atteindre des vitesses allant jusqu’à Mach 16. Les Houthis ont également affirmé que le système était capable d’échapper aux systèmes de défense aérienne les plus avancés, y compris le Dôme de Fer israélien.

Les affirmations des Houthis concernant cette technologie avancée doivent être accueillies avec beaucoup de scepticisme. À l’heure actuelle, seuls les États-Unis, la Chine, l’Inde et la Russie ont démontré des capacités hypersoniques. L’arme hypersonique la plus rapide, le missile russe Zircon, ne peut atteindre qu’une vitesse de Mach 8 et une portée de 1 000 kilomètres.

Compte tenu des sanctions internationales et des embargos sur les armes imposées aux Houthis et à l’Iran, il est peu probable que les rebelles, ou leurs soutiens à Téhéran, puissent développer un système environ deux fois plus puissant que celui développé par les Russes.

Même si l’Iran avait réussi à développer des capacités hypersoniques, il est peu probable qu’il ait transféré de telles armes aux Houthis. Les coûts élevés associés au développement de ces systèmes et à la production en masse d’une telle technologie signifieraient qu’une arme aussi sophistiquée serait en quantité limitée et réservée à l’usage du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI).

Si le CGRI décidait de transférer une partie de son stock limité, ces armes ne seraient probablement pas destinées aux Houthis. Malgré le soutien du régime depuis plus d’une décennie, comme en témoignent les attaques transfrontalières des Houthis contre les Émirats arabes unis (EAU) en 2022, malgré un récent rapprochement entre l’Iran et les EAU, les Houthis conservent une certaine indépendance vis-à-vis de l’Iran. Si ces armes étaient transférées, elles iraient probablement à un autre groupe plus directement sous le contrôle du régime, comme le Hezbollah au Liban.

Mais cela n’a pas empêché les Houthis et le CGRI de prétendre le contraire. En mars, un rapport russe affirmait que les Houthis basés au Yémen possédaient un missile hypersonique fonctionnant au combustible solide et capable d’atteindre une vitesse de Mach 8. Il affirmait également que le groupe avait l’intention de commencer à fabriquer le système pour l’utiliser dans des attaques contre des navires en mer Rouge et le territoire israélien.

De son côté, le CGRI affirme depuis au moins 2022 avoir développé une arme hypersonique capable d’atteindre une vitesse de Mach 15 et une portée de 1 400 kilomètres. Bien qu’aucun rapport n’ait fait état de tests de la première version d’une telle arme, le CGRI a dévoilé une version « améliorée » de son missile hypersonique Fattah un peu plus d’un an plus tard.

Certains médias ont même affirmé que l’Iran avait tiré ces missiles Fattah lors de son attaque du 14 avril contre le territoire israélien et que les systèmes avaient échappé aux systèmes de défense aérienne israéliens. Il convient de noter que les images de la roquette Palestine-2 des Houthis ressemblent beaucoup à celles du Fattah iranien, ce qui serait logique compte tenu de l’histoire de Téhéran en matière de fourniture d’armes et de composants d’armes aux rebelles.

Mais ce n’est pas parce que le missile n’était pas hypersonique qu’il faut négliger l’attaque. En réalité, trois détails cruciaux en font un tournant important dans l’offensive des Houthis contre Israël et ses intérêts. Premièrement, ce missile a constitué la plus longue attaque enregistrée sur le territoire israélien depuis le Yémen ; même des rapports non houthis estiment que le missile a parcouru plus de 1 900 kilomètres avant de s’écraser, mettant à sa portée de nouvelles cibles israéliennes.

Deuxièmement, le système a pu éviter au moins partiellement les systèmes de défense aérienne israéliens, les premières évaluations de l’armée de l’air israélienne ayant révélé que son système Arrow avait atteint le missile, sans toutefois le détruire complètement.

Enfin, entre autres, les Houthis ont affirmé à plusieurs reprises que le système utilisait du combustible solide, ce qui est significatif si c’est vrai, car les missiles à combustible solide sont plus rapides à installer et à tirer que ceux à combustible liquide, ce qui les rend plus difficiles à cibler pour les États-Unis et leurs alliés.