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Dubaï face au choc géopolitique : l’immobilier et la bourse vacillent

Un choc géopolitique qui atteint le cœur financier du Golfe

Depuis le 28 février 2026, la situation au Moyen-Orient a brusquement basculé. Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont déclenché une série de représailles dans la région, dont certaines ont directement touché les Émirats arabes unis.

Plusieurs drones se sont écrasés aux abords de l’aéroport international de Dubaï, provoquant des perturbations et ravivant un sentiment inédit d’insécurité dans l’une des places financières les plus stables du monde.

Si les dégâts matériels restent limités, le choc psychologique sur les marchés est réel. Dubaï s’est imposée ces dernières années comme un refuge pour les capitaux internationaux. Mais lorsque la géopolitique se tend, la confiance des investisseurs devient la variable clé.

Les premières réactions sont déjà visibles sur la bourse, l’immobilier et les flux d’investissement internationaux.

Les marchés financiers de Dubaï sous pression

La réaction des marchés a été immédiate.

L’indice DFM Index, qui regroupe les principales entreprises cotées à Dubaï, a reculé dans les jours suivant l’escalade militaire. L’indice général d’Abu Dhabi a également enregistré une baisse.

Les investisseurs surveillent notamment :

  • le risque d’extension du conflit dans le Golfe
  • les tensions autour du détroit d’Ormuz, route clé pour le pétrole mondial
  • l’impact sur les flux internationaux de capitaux
  • l’évolution de l’inflation et de la politique monétaire américaine

Même si les marchés du Golfe restent solides structurellement, la volatilité s’est nettement accrue.

Un signal fort : la chute de l’indice immobilier

Le signal le plus spectaculaire vient du secteur immobilier coté.

Selon les données de marché, l’indice immobilier de Dubaï a chuté d’environ 30 % en deux semaines, effaçant l’ensemble des gains accumulés depuis le début de l’année 2026.

Cette correction intervient après plusieurs années de hausse exceptionnelle :

  • +63 % en 2024
  • +30 % en 2025
  • +20 % supplémentaires début 2026

La ville était devenue l’un des principaux centres mondiaux d’investissement immobilier, attirant des capitaux d’Europe, d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient.

Mais comme souvent sur les marchés financiers, la rapidité de la hausse rend les corrections plus violentes lorsque le sentiment change.

L’immobilier de Dubaï : un modèle très dépendant de la confiance

Le marché immobilier de Dubaï repose sur plusieurs piliers :

  • les investisseurs internationaux
  • les achats sur plan (off-plan)
  • une fiscalité très attractive
  • l’arrivée constante d’expatriés
  • le dynamisme touristique et financier

Pendant plusieurs années, cette combinaison a alimenté un cycle immobilier extrêmement dynamique.

De nombreux investisseurs ont acheté des biens avant même leur construction, avec des paiements échelonnés dans le temps.

Tant que les prix montent, ce modèle fonctionne parfaitement.

Mais lorsque la confiance se dégrade, le système peut devenir plus fragile.

Le risque des investissements off-plan

L’un des points sensibles du marché immobilier de Dubaï est l’importance de l’off-plan. Dans ce modèle :

  • l’investisseur paie une partie du bien au départ
  • les paiements se poursuivent pendant la construction
  • le solde est versé à la livraison

Ce système crée un effet de levier puissant.

Avec un capital limité, l’investisseur profite de toute la hausse du bien.

Mais si les prix baissent, la dynamique peut s’inverser :

  • les acheteurs restent engagés dans leurs paiements
  • la valeur du bien peut diminuer
  • la revente devient plus difficile

Dans un marché très international, la psychologie des investisseurs peut amplifier les mouvements de correction.

Le risque locatif dans un contexte de crise régionale

Un autre facteur surveillé concerne la demande locative.

Une partie importante des programmes récents a été vendue avec des promesses de rendements locatifs élevés.

Ces rendements reposent sur plusieurs moteurs :

  • l’arrivée d’expatriés
  • l’activité économique régionale
  • l’attractivité touristique de la ville

Si certaines entreprises retardent leurs projets ou leurs installations, la demande locative pourrait ralentir temporairement.

Dans ce cas, certains propriétaires pourraient se retrouver avec :

  • des loyers plus faibles
  • des logements vacants
  • des charges à assumer plus longtemps que prévu.

Mais Dubaï a déjà traversé plusieurs crises

Malgré les tensions actuelles, il est important de rappeler que Dubaï a déjà démontré sa capacité de résilience.

La ville a traversé plusieurs chocs majeurs :

  • la crise financière mondiale de 2008, qui avait provoqué un effondrement du marché immobilier
  • la crise pétrolière de 2014
  • la pandémie de 2020, qui avait paralysé le tourisme et l’aviation

À chaque fois, la ville a réussi à rebondir rapidement grâce à son attractivité internationale, sa fiscalité avantageuse et sa capacité à attirer des capitaux étrangers.

Ces dernières années, Dubaï est même devenue l’une des destinations privilégiées pour les entrepreneurs, investisseurs et expatriés du monde entier.

Autrement dit, si la situation actuelle crée de l’incertitude, l’histoire récente montre que la ville possède une forte capacité d’adaptation.

Le facteur clé : l’évolution du conflit

La trajectoire du marché dépendra désormais de l’évolution du conflit entre l’Iran, les États-Unis et leurs alliés.

Deux scénarios principaux se dessinent.

Scénario 1 : désescalade rapide

Si les tensions militaires se stabilisent rapidement :

  • les investisseurs pourraient revenir
  • les marchés financiers pourraient rebondir
  • l’immobilier pourrait absorber la correction actuelle

Scénario 2 : conflit prolongé

En revanche, si la guerre s’installe dans la durée :

  • les flux de capitaux pourraient ralentir
  • les investisseurs internationaux pourraient attendre
  • les transactions immobilières pourraient reculer

Dans un marché très dépendant des capitaux internationaux, la confiance reste le moteur principal.

À retenir

La crise actuelle marque un moment sensible pour l’économie de Dubaï.

  • les marchés financiers ont réagi à l’escalade militaire
  • l’indice immobilier a fortement corrigé
  • la confiance des investisseurs est mise à l’épreuve

Mais la ville conserve des atouts structurels puissants.

Dubaï a déjà démontré dans le passé sa capacité à rebondir après les crises et à attirer de nouveaux capitaux internationaux.

Tout dépendra désormais d’un facteur central :
la durée et l’intensité du conflit au Moyen-Orient.

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Iran–États-Unis : la mécanique d’une escalade régionale

La séquence actuelle autour de l’Iran n’est plus une répétition de rhétorique. Elle ressemble à une montée en puissance logistique qui, par sa nature même, crée du risque, même si la Maison-Blanche espère encore un accord.

Les discussions indirectes se heurtent à un mur structurel, Washington veut un paquet qui englobe nucléaire, missiles, “proxys”, Téhéran peut accepter des ajustements sur le nucléaire mais refuse d’ouvrir ce qu’il considère comme sa profondeur stratégique et sa souveraineté, missiles et alliances régionales. Les divergences ne sont pas seulement techniques, elles sont identitaires. Et quand les objectifs deviennent maximalistes, la négociation cesse d’être un mécanisme de désescalade : elle devient un prétexte à la préparation.

Ces dernières semaines, plusieurs signaux convergent vers un fait central : les États-Unis veulent disposer d’une option militaire crédible, potentiellement calibrée pour durer, pas seulement pour “envoyer un message”.

Des responsables américains évoquent une mobilisation préparant des opérations sur plusieurs semaines si un ordre d’attaque était donné, avec un objectif de pleine capacité de déploiement à l’horizon mi-mars.

Dans le même temps, l’Iran a publiquement annoncé qu’en cas de frappe il viserait les bases américaines dans la région, en insistant sur le fait que ces frappes ne devraient pas être interprétées comme une attaque contre les pays hôtes, ce qui est précisément la manière iranienne de rendre la riposte “utilisable” sans élargir immédiatement en guerre inter-États avec les monarchies du Golfe.

Une option militaire crédible, mais logistiquement moins disponible.

Le problème, pour Washington, est que la région n’est plus celle de 2003. Les bases existent, la puissance de feu aussi, mais le théâtre est devenu saturé de vulnérabilités, et surtout politiquement moins disponible. Riyad a officiellement indiqué qu’il n’autoriserait ni son territoire ni son espace aérien à être utilisés pour des actions militaires contre l’Iran, et Abou Dhabi, Doha et Ankara ont communiqués une position similaire.

Ce verrou politique change la géométrie de la campagne. Il force l’US Air Force à penser ses sorties depuis des points plus éloignés, avec davantage de ravitaillement en vol, des cycles plus longs, donc moins de sorties, donc moins d’endurance. Autrement dit, même une campagne “sans invasion” devient plus coûteuse en munitions, en logistique, en temps, ce qui augmente mécaniquement le risque d’enlisement et donc la tentation d’élargir les cibles.

C’est ici que le précédent de la “guerre des douze jours” devient un repère utile, non pas pour imaginer un copier-coller, mais pour mesurer le durcissement du théâtre. En juin dernier, les États-Unis avaient déjà frappé des cibles nucléaires iraniennes en fin de campagne israélienne de douze jours. Cette séquence a montré deux choses que beaucoup d’analyses grand public minimisent.

D’abord, même quand une partie des tirs est interceptée, des impacts réels peuvent frapper des infrastructures sensibles, y compris des sites liés à l’appareil de défense. Ensuite, l’Iran apprend, adapte ses salves, varie ses vecteurs, cherche moins le symbole que l’usure des défenses. Or, une coalition qui vise une campagne plus longue doit compter non seulement ses plateformes, mais ses stocks de munitions à distance, ses intercepteurs, et le tempo politique domestique qui supporte une crise prolongée.

À ce stade, il faut clarifier une ambiguïté qui pèse sur les marchés. Une frappe “punitive” courte est une chose. Une stratégie visant à profiter d’un pouvoir fragilisé pour tenter un changement de comportement stratégique, voire un basculement interne, en est une autre. Or l’environnement régional peut donner à certains, à Washington comme à Tel-Aviv, le sentiment que la fenêtre est favorable : affaiblissement relatif de certains relais, pression sociale intérieure, et perception d’un moment de déséquilibre. Le risque, pour Téhéran, est existentiel. Et quand un pouvoir estime qu’on cherche sa fin, il ne raisonne plus en “règles d’engagement”, il raisonne en dissuasion par escalade.

C’est dans ce cadre que l’attitude des États du Golfe devient une variable centrale, non pas accessoire. Leur refus de servir de plateforme opérationnelle n’est pas un détail diplomatique : c’est une contrainte stratégique qui dit une vérité nouvelle, les monarchies veulent éviter d’être aspirées dans une guerre qui détruirait leur stabilité économique au moment même où elles essaient de sortir de la dépendance pétrolière. Une partie de leur message à l’Iran, déjà visible dans la communication publique, consiste à poser une frontière nette entre “l’attaque américaine” et “la responsabilité de l’État hôte”. Dit plus brutalement, elles cherchent à neutraliser l’équation iranienne classique, frapper les bases pour frapper la politique des capitales qui les accueillent.

Mais ce verrou n’élimine pas le risque. Il le déplace. Si les bases du Golfe deviennent politiquement “inutilisables” pour lancer l’offensive, elles restent physiquement vulnérables pour encaisser des représailles, ce qui alimente une autre dynamique, l’élargissement du théâtre malgré la volonté affichée de neutralité. Plusieurs capitales arabes expriment d’ailleurs leur inquiétude face à l’hypothèse que l’Iran mette sa menace à exécution en cas d’attaque américaine.

Ormuz, Bab el-Mandeb, Vulnérabilité commerciale et élargissement régional

Le second déplacement, plus dangereux encore, concerne les infrastructures énergétiques et logistiques. Les commentateurs évoquent toujours Ormuz comme un interrupteur, mais l’économie moderne ne se résume pas à un détroit. Le vrai risque est une combinaison : un détroit sous pression, Bab el-Mandeb remis sous tension via le théâtre yéménite, et des hubs de stockage et de soutage transformés en “actifs stratégiques” dans une escalade. On peut rappeler que le port de Fujairah, côté Émirats, concentre environ 80 millions de barils de capacité de stockage, renforcée par des cavernes ADNOC d’environ 42 millions de barils : c’est un point névralgique par définition. Et, dans une logique d’escalade, la tentation de frapper une infrastructure située aux Émirats peut apparaître politiquement moins coûteuse qu’hier pour Téhéran, précisément parce qu’Abou Dhabi est aujourd’hui davantage isolé dans son environnement régional, en friction ouverte avec Riyad et sous suspicion durable de plusieurs capitales du Golfe, ce qui réduit mécaniquement les risques de solidarité automatique autour de lui.

 La question n’est pas de savoir si des dizaines de millions de barils “brûleraient” dans un scénario extrême, mais de comprendre ce que représente, pour les marchés, la simple crédibilité d’un risque sur un tel nœud : hausse de la prime d’assurance, re-pricing des routes, stress sur les stocks, et donc volatilité auto-entretenue.

Ajoutez à cela la dimension des proxys, qui est précisément l’une des pierres d’achoppement des négociations. Washington veut réduire l’influence iranienne via les réseaux armés, notamment en Irak, au point d’utiliser la pression financière comme levier, ce qui montre que le front irakien n’est pas périphérique, il est central. Une escalade contre l’Iran a donc toutes les chances de réactiver, en miroir, une escalade “contre les implantations américaines” via des relais difficiles à neutraliser sans ouvrir une guerre plus large. Et dans un tel schéma, la Jordanie, par sa géographie et ses contraintes politiques, peut cesser d’être un simple couloir logistique pour devenir un théâtre exposé, au même titre qu’Israël. Ce basculement aurait une portée politique lourde : il fragiliserait durablement le roi Abdallah II, dans un pays où la marge d’autonomie diplomatique vis-à-vis de Washington demeure plus limitée que celle des monarchies du Golfe, capables, malgré leur dépendance sécuritaire, de poser des lignes rouges. Dans le contexte actuel, où la société jordanienne est déjà fortement mobilisée et critique sur la posture du royaume face à Gaza, l’idée même d’une Jordanie transformée en arrière-base, donc en cible potentielle, pourrait devenir un facteur de déstabilisation interne autant qu’un risque militaire.

Reste un facteur trop souvent traité comme une note de bas de page : la Chine. Une guerre contre l’Iran n’est pas un Venezuela. Dans l’économie réelle des sanctions, l’énergie iranienne est déjà une énergie sous contrainte, et donc un flux où la Chine est l’acteur le plus structurant, parce qu’elle sait absorber, financer, transporter, et contourner. En clair, perturber durablement l’Iran, c’est perturber une partie du système d’approvisionnement à prix décoté qui sert la Chine. 

Cela crée, pour Pékin, un incitatif clair à s’impliquer davantage, non pas par un engagement ostensible qui l’exposerait politiquement, mais par une montée en gamme discrète de l’assistance : apports technologiques, soutien en renseignement, capacités de surveillance et d’alerte, et intrants qui accroissent la résilience du dispositif iranien. Le déploiement de bâtiments chinois spécialisés dans la collecte et l’observation, y compris des navires de surveillance, dans l’environnement élargi du théâtre, s’inscrit dans cette logique : améliorer la connaissance de situation iranienne tout en densifiant le brouillard tactique pour l’adversaire.

Mais il y a un second objectif, rarement formulé publiquement. Aider l’Iran sur un théâtre où les États-Unis et Israël opèrent, c’est aussi, pour la Chine, un laboratoire grandeur nature : un stress test de ses capteurs, de ses liaisons, de ses systèmes de navigation et de renseignement, de ses chaînes de transmission, face à des standards occidentaux. Sans tirer un coup de feu, Pékin peut observer, mesurer, calibrer, apprendre, et ajuster. Et dans un monde où la question taïwanaise demeure l’horizon stratégique, la valeur de ces retours d’expérience dépasse largement l’Iran : elle nourrit la préparation d’un éventuel affrontement futur, en testant ses équipements, ses procédures et sa capacité à opérer indirectement dans un environnement contesté.

Le point le plus important, pour une analyse de risque, est le suivant : l’option “pas de troupes au sol” réduit le coût politique, mais elle réduit aussi la capacité à atteindre des objectifs maximalistes. Les responsables américains le savent, l’Iran est une forteresse géographique et démographique, et une campagne aérienne, même intense, n’a pas mécaniquement la capacité de “changer le pouvoir en place” si elle n’est pas adossée à une architecture interne prête à prendre le relais. Cela ouvre une zone grise très dangereuse : on peut frapper sans gagner, et dans ce cas, la seule manière de “ne pas perdre” devient d’élargir, de durer, ou de redéfinir les objectifs en cours de route. C’est là que les marchés se trompent souvent : ils réagissent aux premières 72 heures, alors que le vrai risque est dans le jour 10, quand les stocks s’érodent, que la fatigue politique monte, que les proxys se réveillent, que l’énergie se reprice, et que chaque acteur cherche une sortie sans humiliation.

Si l’on veut résumer les risques concrets, ils s’agrègent en trois couches. D’abord, une couche militaire, vulnérabilité des bases américaines, saturation possible des défenses, multiplicité des vecteurs, et incertitude sur l’endurance des stocks de munitions. Ensuite, une couche énergétique, Ormuz comme symbole, mais surtout l’ensemble du système, Bab el-Mandeb, ports, assurances, hubs de stockage, où la simple crédibilité d’un risque suffit à faire bouger la prime. Enfin, une couche politique, l’escalade reconfigure la diplomatie du Golfe, teste l’autonomie des capitales hôtes, et expose les États de transit comme la Jordanie à devenir, malgré eux, partie du théâtre.

La conclusion est simple et inconfortable. Une guerre est loin d’être certaine, et il existe encore des signaux de diplomatie, mais la mécanique de préparation, elle, est déjà une mécanique de risque. Plus le paquet américain reste maximaliste, plus l’Iran interprète l’option militaire comme un projet existentiel, plus il cherchera à dissuader par la menace de régionalisation, bases, Israël, routes maritimes, et nœuds énergétiques. Et plus les États du Golfe verrouillent leurs bases et leur espace aérien, plus l’architecture opérationnelle américaine devient complexe, donc potentiellement plus longue, donc plus exposée à l’élargissement.

Dans un Moyen-Orient déjà tendu, le danger n’est pas seulement l’événement. C’est la durée, parce qu’une crise longue transforme toujours l’économie en politique, et la politique en instabilité.

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Comment le Venezuela pèse dans la guerre du baril utile

Le Venezuela dispose de la première réserve mondiale de pétrole, mais cela n’a jamais suffi à en faire une puissance énergétique au sens où l’entendent les marchés.

Dans l’économie réelle du pétrole, ce qui compte n’est pas la géologie mais le flux : la capacité à produire de manière continue, à stabiliser les opérations, à exporter, à encaisser des revenus, à investir, puis à recommencer. À cette aune, Caracas n’est pas un « géant endormi ». C’est un producteur structurellement contraint, dont la production oscille depuis plusieurs années autour de 0,9 à 1,1 million de barils par jour selon les sources et les périodes, très loin des 3,5 millions b/j atteints durant les décennies de gloire. Ce différentiel n’est pas accidentel ; il est le produit d’une dégradation industrielle profonde.

De la prise de ressources à la capture des systèmes

C’est précisément ce décalage entre réserves et production qui rend la séquence géopolitique actuelle plus intéressante qu’une lecture simpliste du type « ils interviennent pour le pétrole ». Il ne s’agit pas de s’emparer d’un pétrole qui coulerait déjà à plein régime. La vraie question est celle de savoir qui, demain, aura la main sur la reconstruction du flux : les infrastructures, les intrants critiques, les conditions d’export, la destination des barils, et donc la formation des prix et des marges industrielles. On n’est pas face à une opération sur un stock, mais à une tentative de reconfiguration d’un système pétrolier complet.

Janvier 2026 : un signal stratégique plus qu’un simple épisode coercitif

Les événements de début janvier 2026 mettent ce mécanisme à nu. Le fait que Nicolás Maduro ait rencontré une délégation chinoise quelques heures avant sa capture lors de l’intervention américaine confère à l’épisode une portée particulière. Ce moment fonctionne comme un signal stratégique, adressé autant à Pékin qu’à Caracas. La condamnation officielle chinoise importe moins que le précédent créé : un acte de coercition directe sur un État pétrolier du « Sud global » intervient dans une période où la compétition de puissance est déjà pleinement débridée.

Changer d’unité d’analyse : des réserves aux qualités de brut

Pour comprendre pourquoi le Venezuela est un nœud géoéconomique, il faut changer d’unité d’analyse. On parle trop des réserves et pas assez des qualités de brut et des architectures de raffinage. Le pétrole vénézuélien est lourd, visqueux et souvent sulfuré. Il intéresse avant tout des raffineries complexes, notamment sur la côte du golfe des États-Unis, historiquement conçues pour traiter des bruts lourds.

La révolution du shale américain a principalement ajouté des barils légers au système mondial, alors même qu’une partie importante des capacités de raffinage américaines reste optimisée pour des mélanges plus lourds. Dans cette configuration, le Venezuela n’est pas un simple fournisseur parmi d’autres : il joue le rôle de correcteur industriel.

Le paradoxe américain : l’abondance n’élimine pas le besoin

La conséquence est contre-intuitive. Un pays devenu premier producteur mondial de pétrole peut conserver un intérêt structurel pour du brut lourd importé. Il ne s’agit pas de dépendance énergétique au sens classique, mais de rendement des unités de raffinage, de composition des produits finis, de marges industrielles et, en dernière instance, d’inflation domestique et de politique intérieure.

Les raffineries américaines de la côte du golfe pourraient absorber davantage de brut vénézuélien. Une hausse de ces flux permettrait de réduire la dépendance à d’autres bruts lourds, notamment canadiens, tout en détournant des volumes aujourd’hui captés par la Chine. Mais ce « baril utile » n’existe pas sans condition.

Le verrou technique : diluants, logistique et permissions politiques

Le Venezuela ne peut pas exporter son extra-lourd de l’Orénoque comme un brut conventionnel. Il doit être dilué, allégé ou mélangé à l’aide de naphta, de condensats ou de pétroles plus légers pour produire des grades exportables comme le Merey. Ce détail technique est en réalité central. Il signifie que le pays n’est pas seulement dépendant d’investissements, mais aussi de chaînes logistiques complexes et de permissions politiques.

Le contrôle du pétrole vénézuélien passe donc par le contrôle des intrants et des autorisations, bien plus que par la simple possession des gisements.

Les sanctions comme ingénierie des flux

Dans ce contexte, la levée ou l’assouplissement des sanctions ne relève pas d’un geste moral ou humanitaire. Il s’agit d’un instrument de structuration des flux industriels. Washington l’a déjà montré en 2023-2024, en conditionnant un allègement temporaire à une trajectoire électorale avant de revenir en arrière.

Les restrictions imposées à l’action de Chevron dans les joint-ventures vénézuéliennes, via des licences limitées et des dispositifs de « wind down », illustrent la même logique : autoriser suffisamment pour garder la main, jamais assez pour libérer pleinement le système.

La réalité des volumes face aux projections

Oui, une levée durable des contraintes et un retour de capitaux pourraient faire remonter la production. Des estimations évoquent un retour vers 1,3 à 1,4 million de barils par jour en deux ans, et jusqu’à 2,5 millions b/j sur un horizon d’une décennie. Cela constituerait déjà un changement significatif à l’échelle de l’OPEP et des équilibres marginaux de prix.

Mais l’idée qu’il suffirait de quelques dizaines de milliards de dollars pour retrouver rapidement 3 millions b/j relève davantage du discours politique que de l’ingénierie pétrolière. Une telle remontée impliquerait une reconstruction sur plus de dix ans, avec des investissements colossaux et des risques juridiques, techniques, sociaux et sécuritaires considérables. Le Venezuela n’est pas un nouveau Guyana à montée rapide ; il est un chantier de réhabilitation systémique.

La vraie valeur stratégique : la destination des barils

Cette réalité ne diminue pas l’importance du Venezuela, elle la requalifie. Le pays n’est pas une promesse de volumes immédiats, mais une promesse de capacité industrielle future, donc un levier stratégique sur la décennie. En 2025, la Chine importait environ 470 000 barils par jour de brut vénézuélien, souvent via des circuits indirects, dont une partie servait au remboursement d’une dette encore supérieure à 10 milliards de dollars.

Si Washington reprend la main sur les conditions de production et de commercialisation, l’objectif n’est pas simplement d’ajouter du pétrole au marché mondial. Il s’agit de faire basculer des barils de la Chine vers l’Atlantique et de réduire la marge de manœuvre de Pékin sur un flux énergétique intégré à sa stratégie envers le « Global South ».

Chaînes contre chaînes : pétrole, terres rares et puissance

C’est ici que la comparaison avec les terres rares prend tout son sens. Les États-Unis disposent d’un avantage pétrolier non seulement par leur production, mais par leur capacité à transformer un brut étranger en atout industriel domestique compatible avec leur appareil de raffinage. La Chine, de son côté, conserve un levier structurel sur les minerais critiques grâce à sa domination des segments de transformation, de raffinage et de métallurgie.

L’affrontement n’est donc pas « pétrole contre terres rares », mais « contrôle des chaînes contre contrôle des chaînes ». Le Venezuela devient un terrain d’expérimentation d’une stratégie américaine plus offensive, proche d’une Monroe Doctrine modernisée, où la puissance s’exerce par la capture des nœuds de flux plutôt que par l’occupation territoriale.

Le signal politique et l’environnement régional

Enfin, la lecture strictement pétrolière ne doit pas écraser la dimension de signal politique. L’intervention américaine est observée à Pékin à travers le prisme des revendications territoriales et des analogies possibles, même si certains scénarios restent improbables à court terme. Le message implicite n’est pas seulement « nous voulons ce brut », mais « nous pouvons encore imposer une réarchitecture politique dans une zone que nous considérons comme stratégique ».

Cette dynamique s’inscrit dans un environnement régional déjà sous tension, notamment autour de l’Essequibo avec le Guyana, où l’énergie offshore devient elle-même un facteur de souveraineté disputée.

La guerre du pétrole est devenue une guerre de compatibilité

Au fond, le Venezuela n’est pas l’histoire d’un pays assis sur un trésor qu’on viendrait lui prendre. C’est l’histoire d’un système mondial où la puissance se mesure à la capacité de transformer des ressources en flux, des flux en marges, et des marges en souveraineté. Dans ce monde, l’arme décisive n’est pas toujours la possession géologique, mais la compatibilité industrielle.

Le brut vénézuélien n’est pas seulement un baril. C’est un composant d’un assemblage industriel américain. Et c’est précisément pour cela qu’il obsède Washington, à l’heure où la compétition avec la Chine se joue sur des chaînes complètes mêlant pétrole, raffinage, métaux critiques, logistique, finance, sanctions et normes.

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Le dollar démarre 2026 en hausse après sa pire année depuis huit ans

Taux d’intérêt, Fed et incertitudes politiques au cœur des marchés de change

Après une année 2025 particulièrement difficile, le dollar américain entame 2026 sur une note plus ferme. Le billet vert progresse légèrement en ce début d’année, rebondissant après sa plus forte chute annuelle depuis huit ans, dans un contexte marqué par les anticipations de politique monétaire et les incertitudes politiques aux États-Unis.

2025 : une année noire pour le billet vert

En 2025, l’indice dollar qui mesure la devise américaine face à un panier de grandes monnaies a reculé de 9,4 %, sa pire performance annuelle depuis 2017.

Plusieurs facteurs ont pesé sur la devise américaine :

  • la réduction de l’écart de taux d’intérêt entre les États-Unis et les autres grandes économies,
  • les inquiétudes autour du déficit budgétaire américain,
  • le retour des craintes liées à une guerre commerciale mondiale,
  • et surtout, les doutes concernant l’indépendance de la politique monétaire américaine.

Résultat : l’euro a progressé de 13,5 % en 2025, sa meilleure performance annuelle depuis 2017, tandis que la livre sterling a gagné près de 7,7 % sur la même période.

Début 2026 : un rebond technique, mais fragile

Lors de la première séance de 2026, le dollar s’est apprécié d’environ 0,2 %, profitant de positions plus prudentes des investisseurs en attendant les prochaines données macroéconomiques américaines.

Les marchés restent toutefois peu liquides en ce début d’année, notamment en raison de la fermeture des places asiatiques au Japon et en Chine.

Selon un stratégiste de Danske Bank, l’activité devrait réellement reprendre avec la publication d’un calendrier économique plus dense dès la semaine prochaine.

Les données américaines très attendues

L’attention des investisseurs se concentre désormais sur les chiffres de l’emploi américain, qui seront déterminants pour anticiper la trajectoire des taux directeurs en 2026.

Les marchés intègrent actuellement deux baisses de taux de la Fed cette année, alors que la banque centrale américaine n’en anticipait officiellement qu’une seule, dans un contexte interne de plus en plus divisé.

Les analystes de Goldman Sachs estiment d’ailleurs que les risques sur les taux restent orientés à la baisse, en raison des incertitudes politiques croissantes autour de la banque centrale.

La Fed sous pression politique

Un autre élément clé pour le dollar en 2026 sera la nomination du prochain président de la Réserve fédérale.

Le mandat de Jerome Powell arrivant à échéance en mai, Donald Trump a annoncé qu’il dévoilerait son choix dès ce mois-ci.

Les investisseurs s’attendent à la nomination d’un profil plus accommodant, susceptible de soutenir une politique monétaire plus souple un facteur qui pourrait, à terme, peser à nouveau sur le dollar.

Le yen reste à la traîne

Contrairement à l’euro et à la livre, le yen japonais demeure l’exception parmi les grandes devises.
En 2025, il n’a progressé que de moins de 1 % face au dollar et reste proche de ses plus bas niveaux en dix mois.

Malgré deux hausses de taux en 2025, la Banque du Japon a déçu les marchés par son approche jugée trop prudente. Les investisseurs n’anticipent désormais une nouvelle hausse des taux qu’à la fin de 2026, ce qui limite le potentiel de rebond du yen à court terme

Conclusion

Le rebond du dollar en ce début d’année 2026 ressemble davantage à un réajustement technique qu’à un véritable retournement de tendance.
La trajectoire du billet vert dépendra largement :

  • de l’évolution du marché de l’emploi américain,
  • des décisions de la Fed,
  • et du climat politique autour de son indépendance.

Dans un environnement où les banques centrales restent sous pression et où les déséquilibres budgétaires persistent, la volatilité sur le marché des devises devrait rester élevée en 2026.

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La forte décorrélation entre le dollar et les taux américains, une nouvelle tendance structurelle ?

La relation étroite entre les rendements des obligations d’État américaines et le dollar est en train de montrer des signes de faiblesse alors que les investisseurs se délaissent des actifs américains en réponse à la politique volatile du président Donald Trump.

En effet, depuis quelque temps, on constate une forme d’érosion du soft power américain, dans tous les domaines, de la politique étrangère à la coopération multilatérale.

Les coûts d’emprunt du gouvernement et la valeur de la monnaie ont eu tendance à évoluer en parallèle ces dernières années, les rendements plus élevés signalant généralement une économie forte et attirant des flux de capitaux étrangers. Toutefois, les taux longs étaient également remontés à cause des anticipations d’inflation à la hausse et de la hausse de la prime de risque à cause de la situation fiscale américaine qui a continué à se dégrader.

Mais depuis l’annonce des droits de douane de Trump début avril, le rendement à 10 ans est passé de 4,16 % à 4,42 %, tandis que le dollar a perdu 4,7 % face à un panier de devises. Ce mois-ci, la corrélation entre les deux devises est tombée à son plus bas niveau depuis près de trois ans.

De fait, depuis le début de l’année, les rendements ont augmenté parce que la dette américaine est plus risquée, en raison des préoccupations budgétaires, de craintes sur une nouvelle hausse de l’inflation, d’une FED qui garde ses taux directeurs élevés, ainsi que de l’incertitude politique.

En parallèle, le soutien des banques centrales à la dette publique a considérablement diminué. Après une décennie de politiques monétaires ultra-accommodantes marquées par le quantitative easing, elles ont progressivement arrêté leurs achats d’obligations. La FED réduit même activement la taille de son bilan via le “quantitative tightening”.

Alors que les investisseurs réévaluent le risque des capitaux américains, la prime de terme, une composante des rendements des bons du Trésor américain, a atteint son niveau le plus élevé en plus de dix ans.

Elle indique la rémunération supplémentaire que les investisseurs réclament pour la détention d’une obligation à long terme en plus des taux de croissance économique et d’inflation attendus. Son calcul est une tâche complexe, car elle intègre plusieurs facteurs différents, allant du moral des marchés et de la politique monétaire à l’incertitude politique.

En outre, le projet de loi fiscale du président, ainsi que la récente dégradation de la note de crédit des États-Unis par Moody’s, ont mis en lumière la viabilité du déficit pour les investisseurs et ont pesé sur les prix des obligations. En effet, selon les dernières prévisions du FMI, la dette publique des États-Unis devrait atteindre 122 % du PIB en 2025, un niveau jamais observé en temps de paix depuis la fondation du pays, si l’on exclut l’année 2020 marquée par le Covid-19.

Contrairement aux périodes précédentes où un tel niveau d’endettement correspondait à des circonstances exceptionnelles, ce ratio est aujourd’hui atteint dans un contexte de croissance modérée, ce qui le rend d’autant plus préoccupant. L’élévation rapide du service de la dette, liée à la remontée des taux directeurs, ajoute à la pression.

Le déficit budgétaire américain était déjà de 7 % du PIB en 2024. Historiquement, les déficits ont tendance à se réduire lorsque le cycle économique est favorable (croissance, baisse du chômage, hausse des recettes fiscales). Le fait que le déficit reste aussi large, hors récession, souligne un désalignement profond entre les recettes publiques et les dépenses obligatoires.

D’ailleurs, une part croissante du déficit est attribuable au vieillissement de la population, qui accroît mécaniquement les dépenses liées à Social Security (retraites) et Medicare (assurance santé pour les seniors). En parallèle, Medicaid, le programme d’assurance santé pour les plus modestes, a vu ses coûts croître régulièrement depuis son extension sous l’administration Obama en 2010.
Ces trois programmes représentent aujourd’hui la majorité des dépenses fédérales primaires, et leur poids continuera d’augmenter sans réforme structurelle.

En outre, la baisse des impôts décidée par la première administration Trump en 2017 a rogné sur les rentrées fiscales, Plus récemment, le resserrement monétaire de la Fed a fait fortement augmenter les dépenses d’intérêt. Cependant, le projet de loi budgétaire de Donald Trump pourrait amplifier considérablement le déficit si elle venait à être adoptée.

Celle-ci inclut notamment : l’extension des baisses d’impôts de 2017 jusqu’en 2028, des allègements ciblés pour les retraités, la non-imposition de certains revenus (tips, heures supp), et des déductions fiscales pour les prêts auto ou la R&D.

À partir de 2029, des coupes sont prévues dans Medicaid et les subventions vertes de l’Inflation Reduction Act. Selon le CBO, cette loi pourrait creuser le déficit de 2 300 milliards de dollars sur dix ans, concentrés sur 2026–2028. Si elle était adoptée dans son intégralité, le déficit budgétaire pourrait atteindre 8 à 9 % du PIB, un niveau jamais observé hors période de récession.

En parallèle, les États-Unis se rapprochent d’une crise de liquidité potentielle liée au plafond de la dette, qui est à nouveau actif depuis début 2025. Le Trésor américain utilise actuellement des mesures exceptionnelles pour continuer à financer l’État, en vidant progressivement son compte auprès de la Fed. Selon les estimations, ce compte pourrait être épuisé autour du mois d’août, date au-delà de laquelle un défaut technique ne peut être exclu si le Congrès ne relève pas le plafond.

Qui plus est, les émissions à long terme du pays devraient monter à 4 900 milliards de dollars, selon S&P, dont les chiffres excluent les bons du Trésor à court terme et d’autres formes d’emprunt public, comme la dette des collectivités locales. En outre, le Trésor devrait faire rouler plus de 8 000 milliards de dollars d’obligations arrivant à échéance pour financer son déficit budgétaire cette année.

Néanmoins, compte tenu des réductions d’impôts prévues par le président Trump et des recettes fiscales qui devraient baisser dans le sillage du ralentissement de l’économie, on s’attend nouvelle détérioration du solde budgétaire.

Les récentes ventes aux enchères de bons du Trésor ont été faibles, tièdes tout au plus, ce qui a envoyé un autre signal d’avertissement aux investisseurs. Si la hausse de l’offre se traduit par des rendements plus élevés, la dynamique de la dette américaine s’aggravera encore.

Selon les estimations du Bureau du budget du Congrès, une augmentation de 0,1 point de pourcentage des rendements chaque année entraînera une hausse cumulée du déficit de 350 milliards de dollars par rapport à sa projection de base pour la période 2026-2035.

Cependant, la volatilité politique engendre justement la chute du dollar qui perd son statut de valeur refuge dans des périodes de forte volatilité. La force du dollar américain tient en partie à son intégrité institutionnelle : l’État de droit, l’indépendance des banques centrales et la prévisibilité de la politique monétaire. Ce sont ces éléments qui font du dollar une monnaie de réserve.

Pendant des décennies, l’exceptionnalisme américain, le rôle unique que le pays joue dans la géopolitique, l’économie et le système financier, lui a permis de repousser les limites de l’orthodoxie économique. Au cours de la dernière décennie, il a pu maintenir un énorme double déficit, budgétaire et courant, permettant à l’économie de tourner à plein régime.

Effectivement, la domination du dollar américain, depuis la Seconde Guerre mondiale, repose sur des bases solides : première économie, premier importateur de biens, premier système financier, première armée au monde. En outre, pendant les 26 premières années de ce système, il a été légalement la monnaie de référence du système monétaire international, la seule dont le prix était arrimé à l’or et par rapport à laquelle toutes les autres parités étaient fixées.

Malgré cette position dominante écrasante, les États-Unis ont généralement préféré exercer leur leadership non pas de manière unilatérale (« L’Amérique seule »), mais au travers d’institutions et d’accords internationaux dont ils ont été les instigateurs (« L’Amérique d’abord ») : les institutions de Bretton Woods, le GATT, les accords du Plaza et ceux du Louvre, le G20, notamment.

Cela signifiait qu’il fallait prendre le temps de travailler avec les pays partenaires pour dégager un consensus autour d’objectifs américains. À chaque crise financière internationale, ces acteurs acceptaient de s’en remettre au leadership américain pour coordonner une solution. Cela a été le cas notamment avec le plan Brady, consécutif à la crise de la dette latino-américaine dans les années 1980, ou les sauvetages réalisés par le FMI après le défaut de la Russie et les crises de la dette asiatique en 1997-98.

Pourtant, les politiques menées aujourd’hui sont d’une toute autre ampleur. Les États-Unis sont passés du statut de source de stabilité mondiale à celui d’épicentre de l’incertitude. Pour n’importe quel pays, la crédibilité est le principal atout. Lorsqu’elle en prend un coup, il est extrêmement difficile de la reconstituer. Il n’est donc pas réaliste de tabler sur une poursuite de la ruée du capital mondial vers ce pays au rythme actuel. 

Ainsi, on observe des changements structurels sur plusieurs sujets : tout d’abord, la géopolitique. De fait, dans les années 1970, les principaux détenteurs de réserves de change et la plupart des centres financiers appartenaient au bloc occidental dominé par les États-Unis dans le cadre de la guerre froide. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les États-Unis, eux-mêmes, s’interrogent sur la poursuite des garanties de sécurité qu’ils fournissent à leurs alliés.

Deuxièmement, en termes relatifs, l’ampleur de la domination économique et financière des États-Unis a considérablement diminué. Et s’il n’existe toujours pas d’alternative crédible pour remplacer le dollar, au sens d’une économie combinant tous les attributs du dollar des années 1970, il existe aujourd’hui un certain nombre d’options de diversification qui n’existaient pas à l’époque, en particulier l’euro.

Ensuite, la crédibilité économique. Si, en 1971 comme aujourd’hui, les déséquilibres macroéconomiques qui frappaient les États-Unis leur étaient en grande partie imputables, à l’époque la viabilité de la dette publique (le ratio dette/PIB était de 35 %) ne soulevait aucune inquiétude. Il en était de même de la fiabilité des accords commerciaux signés et du respect de l’État de droit.

Certes, l’indépendance de la Réserve fédérale (Fed) ont été mise à dure épreuve déjà à l’époque, et les rendements réels des bons du Trésor ont été négatifs au cours de la décennie suivante. Mais la leçon a été retenue. D’ailleurs, les attaques du président Trump à l’encontre le président de la Fed, depuis son retour au pouvoir, ont été un motif majeur de préoccupation pour les détenteurs de dette américaine, y compris les détenteurs de réserves de change mais pas seulement.

Enfin, la dépendance. Alors que dans les années 1970, les États-Unis étaient encore des créanciers nets du reste du monde, leur position extérieure nette (NIIP) est aujourd’hui négative à hauteur d’environ 90 % du PIB, soit plus du double qu’il y a dix ans. Cela signifie que les États-Unis dépendent désormais fortement de la proverbiale bonté des étrangers pour financer leur économie. Ces derniers détiennent près de 20 % des actions américaines et 30 % de la dette publique (un record historique et trois fois plus qu’en 1971, respectivement).

De plus, faiblesse du dollar est en partie due au fait que les détenteurs d’actifs libellés en dollars cherchent de plus en plus à couvrir ces investissements, en prenant ainsi une position courte sur le dollar. Plus l’incertitude politique est grande, plus il est probable que les investisseurs augmentent leurs ratios de couverture.

Malgré tout, on ne peut supposer que les États-Unis perdront leur statut de refuge du jour au lendemain. Le processus devrait se dérouler sur une longue période, notamment parce qu’il n’existe actuellement aucun actif qui rivalise avec la liquidité du dollar et des obligations d’État américaines.

La monnaie et les bons du Trésor des États-Unis resteront des investissements incontournables dans les portefeuilles mondiaux. De plus, de nombreuses situations pourraient, à l’avenir, justifier le fait de surpondérer ces deux positions.

Cependant, à moyen et long terme, les investisseurs trouveront plus judicieux de rechercher d’autres options et de diversifier progressivement une partie de leurs portefeuilles au-delà des actifs américains.

Les Bunds allemands et l’or devraient être les principaux bénéficiaires de cette réallocation, mais d’autres actifs, notamment les obligations d’État des marchés émergents en devise locale et le crédit de haute qualité, devraient également profiter de flux entrants.

Il convient de noter que les rendements des obligations d’État allemandes sont restés stables, malgré la panique qui a balayé le marché américain en avril. Les Bunds ont enregistré leur plus forte surperformance relative hebdomadaire par rapport aux bons du Trésor américain depuis 1989, ce qui montre que les investisseurs en obligations d’État sont de plus en plus clairvoyants.

L’or, quant à lui, a atteint un nouveau record à 3 300 dollars l’once. On s’attend à une poursuite de ce rebond, les banques centrales des marchés émergents fléchant une plus grande partie de leurs réserves vers le métal précieux. Les obligations souveraines des marchés émergents en profiteront également, au détriment du marché des bons du Trésor américain.  Les pays émergents ont plusieurs arguments à faire valoir : situations budgétaires stables, économies en pleine croissance et capacité à baisser davantage les taux d’intérêt.

Surtout, pour les investisseurs obligataires, les pays émergents sont le seul groupe de pays où l’inflation continue d’étonner à la baisse. La dette publique en devise locale constitue donc, en particulier en Amérique latine, une proposition attrayante. De plus, le creusement des différentiels de croissance en faveur des économies émergentes par rapport aux économies développées devrait profiter au crédit aux entreprises des marchés émergents de haute qualité.

Bien sûr, les politiques de Trump en matière de droits de douane vont certainement évoluer dans les semaines à venir. Pourtant, quel que soit le résultat final des négociations commerciales qui auront lieu, les dommages causés à l’économie et aux actifs américains sont déjà là. Trump a donné aux investisseurs obligataires toutes les raisons de chercher des options alternatives aux bons du Trésor et au dollar. Dès lors, tout retour en arrière est impossible. 

Par conséquent, le résultat sera déterminé, en grande partie, par les choix des décideurs politiques américains.

Le rôle du dollar dans le système dépendra de la préservation ou de l’affaiblissement de ses attributs de valeur refuge de la monnaie. Il s’agit de préserver l’indépendance de la Fed, de remettre la dette publique sur une trajectoire viable, de garantir le respect inconditionnel de l’État de droit et de mettre fin fermement à toute spéculation sur la taxation des actifs ou toute coercition, vis-à-vis des pays étrangers, pour le privilège de détenir des dollars comme avoirs de réserve.

Après avoir fait sortir ces génies de leurs bouteilles, le gouvernement américain aura besoin de temps et d’un engagement soutenu pour les y ramener. Réaffirmer, comme l’a fait récemment le Secrétaire au Trésor, que les États-Unis tiennent au statut de réserve du dollar ne sera pas suffisant. En attendant, il est raisonnable de s’attendre à une accélération de la tendance à la diversification d’avant 2025.

Étant donné l’avantage écrasant des marchés de la dette américaine en termes de profondeur et de liquidité, et l’intérêt des détenteurs de réserves à un processus ordonné (pour éviter des pertes de capital importantes et des problèmes de stabilité financière), même cette diversification accélérée sera probablement à peine perceptible à l’œil nu. Néanmoins, des accidents pourraient arriver, et les États-Unis pourraient bien avoir déjà perdu leur privilège exorbitant de se financer à moindre coût dans les périodes de crise.

Le niveau du dollar, quant à lui, sera déterminé principalement par l’appétit des investisseurs mondiaux à détenir des actifs américains et par l’appétit des investisseurs américains à détenir des actifs du reste du monde. Cet appétit reposera, à son tour, sur leurs évaluations respectives des rendements ajustés au risque qu’ils peuvent attendre pour les deux types d’actifs.

Pour l’instant, le monde est moins optimiste quant aux perspectives de croissance à moyen terme des États-Unis et moins pessimiste quant à celles de l’Europe et d’autres régions du monde, en raison de l’orientation récente des politiques menées de part et d’autre.

Si ces politiques persistent, notamment les droits de douane élevés et la grande incertitude politique aux États-Unis, le redoublement d’efforts pour accroitre les échanges commerciaux et les réformes structurelles attendues depuis longtemps dans l’UE et dans le monde entier, nous pourrions n’être qu’au début d’un vaste processus de rééquilibrage des portefeuilles, sur plusieurs années, qui entraînera à la baisse la valeur du dollar.

Mais il s’agit là d’un grand « si » et l’économie américaine conserve de formidables avantages sur ses concurrents, notamment sa taille, sa capacité d’innovation et son leadership dans toutes les technologies de pointe, qui sont essentielles pour augmenter la productivité.

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La dégradation des finances publiques américaines

Les finances publiques des États-Unis affichent une trajectoire de plus en plus préoccupante. En 2025, le déficit fédéral s’élève à environ 7 % à 8 % du PIB, soit plus de 2 000 milliards de dollars, avant même l’éventuelle adoption de nouvelles lois fiscales ou budgétaires.

La dette publique brute dépasse les 34 000 milliards de dollars, représentant 122 % du PIB, selon les projections du FMI. Hors contexte de crise comme celle de 2020, il s’agit du niveau le plus élevé jamais enregistré dans l’histoire économique du pays.

Ces chiffres traduisent un désalignement croissant entre les dépenses publiques, structurellement élevées, et des recettes fiscales qui peinent à suivre.

Les déséquilibres budgétaires américains trouvent leurs racines dans plusieurs causes durables. La première est démographique : le vieillissement de la population pèse fortement sur les programmes sociaux, notamment Social Security (retraites) et Medicare (santé des seniors). En parallèle, les dépenses liées à Medicaid, le programme de couverture pour les plus modestes, continuent de croître après son extension sous l’administration Obama.

À cela s’ajoute une contrainte fiscale héritée des baisses d’impôts de 2017, qui ont réduit la base imposable sans compensation suffisante. Enfin, la remontée rapide des taux d’intérêt menée par la Réserve fédérale depuis 2022 a provoqué une explosion du coût de la dette, qui représente désormais 3,2 % du PIB, un niveau supérieur à celui observé après le choc Volcker dans les années 1980. Dans ce contexte, le Congressional Budget Office projette un ratio dette/PIB supérieur à 140 % d’ici 2035, même sans choc externe majeur.

Le cadre institutionnel américain, quant à lui, ajoute une instabilité politique permanente aux tensions financières. Le plafond de la dette, qui limite juridiquement le volume d’endettement fédéral, a de nouveau été atteint début 2025. Le Trésor américain recourt depuis à des mesures exceptionnelles et puise dans son compte auprès de la Réserve fédérale, dont l’épuisement est attendu autour d’août 2025. Sans accord du Congrès pour relever ce plafond, les États-Unis pourraient techniquement se retrouver en situation de défaut sur leurs engagements financiers. Ce scénario serait d’autant plus explosif que les investisseurs surveillent déjà de près la soutenabilité de la dette américaine.

Par ailleurs, le projet de loi budgétaire proposé par Donald Trump, surnommé « Big, Beautiful Bill », pourrait aggraver considérablement la situation. Cette réforme prévoit l’extension des baisses d’impôts de 2017 jusqu’en 2028, de nouvelles exonérations ciblées, ainsi que des coupes dans les dépenses sociales à partir de 2029. Le CBO (Congressional Budget Office) estime que ce plan ferait grimper le déficit de 2 300 milliards de dollars supplémentaires sur dix ans, avec un pic attendu entre 2026 et 2028. Si elle était adoptée dans son intégralité, cette réforme porterait le déficit au-delà de 9 % du PIB hors période de récession, un niveau sans précédent.

Cette trajectoire soulève des risques macroéconomiques majeurs. D’une part, le ratio dette/PIB pourrait continuer à croître structurellement si les déficits primaires se maintiennent et si les taux d’intérêt restent supérieurs à la croissance nominale. D’autre part, la dépendance croissante du financement aux investisseurs étrangers, en particulier japonais et chinois – expose les États-Unis à un risque de désaffection. Des adjudications récentes de bons du Trésor ont déjà montré une demande plus faible, traduisant une montée du « term premium ». De plus, le récent abaissement de la note de crédit par Moody’s (de Aaa à Aa1 en mai 2025) reflète une dégradation de la confiance dans la trajectoire fiscale américaine.

Enfin, les États-Unis sont désormais vulnérables au moindre choc macroéconomique externe. En cas de récession, les recettes fiscales chuteraient, les stabilisateurs automatiques joueraient à plein régime, et le déficit dépasserait facilement 10 % du PIB, risquant de déclencher une crise de financement.

Le scénario d’un emballement de la courbe des taux et d’un désordre financier mondial, déjà évoqué dans le contexte japonais, devient alors crédible, surtout si les taux longs s’emballent et que le Trésor américain se retrouve contraint dans ses capacités d’émission.

Pour l’instant, les États-Unis conservent plusieurs leviers de résilience : leur capacité unique à émettre en monnaie de réserve mondiale (USD), une croissance encore positive, et une maturité moyenne de la dette relativement courte, qui permet des ajustements rapides en cas de besoin. Toutefois, sans réforme fiscale ou discipline budgétaire crédible, le pays s’expose à une crise de confiance majeure.

D’ailleurs, c’était dans cet objectif que Trump a créer le DOGE et a lancé à plusieurs reprises l’idée d’un « External Revenue Service », dans le cadre duquel le pays supprimerait l’impôt sur le revenu et s’appuierait plutôt sur les taxes aux frontières, les étrangers finançant, du moins en théorie, le gouvernement américain.

Cependant, les droits de douane ont de nombreux points négatifs. Les économistes déplorent les distorsions qu’ils infligent au commerce. Ils sont généralement payés non pas par des entreprises « extérieures », mais par les consommateurs nationaux. En 2020, un rapport de la Réserve fédérale de New York, a constaté que la quasi-totalité des taxes imposées par Trump lors de son premier mandat étaient finalement supportées par les entreprises américaines, sous la forme de marges plus faibles, et par les acheteurs, sous la forme de prix plus élevés.

De plus, les accords avec la Grande-Bretagne et la Chine ont réduit le niveau global des droits de douane par rapport aux sommets récents, ce qui réduira les recettes qu’ils génèrent. Leurs niveaux continueront de baisser à mesure que les États-Unis concluront de nouveaux accords.

Pourtant, les droits de douane imposés par Trump continueront de rapporter des sommes considérables. À quel point ? L’an dernier, sur les 4 900 milliards de dollars perçus par le gouvernement fédéral, seuls 100 milliards provenaient des droits de douane. Or, ce chiffre est déjà en hausse. Les données quotidiennes du Trésor montrent une forte hausse. Au 13 mai, les recettes douanières brutes avaient atteint 47 milliards de dollars depuis le début de l’année, soit environ 15 milliards de dollars de plus que l’an dernier.

Il est difficile de déterminer dans quelle mesure cela est dû aux dernières taxes imposées par Trump et dans quelle mesure les entreprises se précipitent pour importer des marchandises en prévision de nouvelles hausses ; la deuxième hypothèse est probablement en grande partie imputable à cette dernière. Plusieurs économistes ont néanmoins tenté de prévoir les recettes douanières.

Peter Navarro, président du conseil économique de Trump, affirme que les taxes aux frontières pourraient générer plus de 6 000 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie, soit 600 milliards de dollars par an. Son calcul est d’une simplicité déconcertante : prendre les 3 300 milliards de dollars d’importations de marchandises de l’année dernière et appliquer un tarif effectif de 20 %.

Une telle approche ignore la dynamique économique. Des droits de douane plus élevés réduisent la demande de biens étrangers, rétrécissant ainsi l’assiette fiscale. Ils réduisent également les recettes fiscales et salariales, annulant jusqu’à 25 % des gains, selon la plupart des estimations. Si l’on ajoute à cela les représailles et l’évasion fiscale, les recettes anticipées chutent encore davantage. Les projections de M. Navarro, qui tablent sur des milliards de dollars, reposent sur un fantasme de stagnation, dans lequel acheteurs, vendeurs et partenaires commerciaux ignorent les signaux de prix.

Les estimations indépendantes des recettes douanières sont bien inférieures. Le modèle budgétaire de Penn Wharton estime que l’ensemble des tarifs proposés, y compris les prélèvements « réciproques » actuellement suspendus, rapporterait environ 290 milliards de dollars par an au cours de la prochaine décennie.

Ses calculs tiennent compte d’une demande d’importations plus faible, ainsi que de ses effets sur les recettes fiscales des sociétés et des salaires. D’autres prévisions sont encore plus basses. Le Budget Lab de Yale, un centre de recherche non partisan, prévoit des recettes annuelles de 180 milliards de dollars ; la Tax Foundation, un groupe de réflexion, estime ce chiffre à environ 140 milliards de dollars.

En outre, le DOGE a été un échec total que reconnaît aujourd’hui Elon Musk. Cette agence avait pour objectif de couper de 2000 milliards de dollars dans les dépenses publiques américaines, mais depuis sa création, celle-ci n’a réussit à couper que pour 160 milliards de dollars et donc le projet semble être mort-né. Pour rappel, en 2024, les dépenses s’élevaient à 5 870 milliards de dollars (20 % du PIB), auxquels il faut ajouter 880 milliards de paiements d’intérêts nets. Une part importante (4 060 milliards) est constituée de dépenses dites obligatoires, puisqu’il s’agit de transferts vers les ménages liés au système social et de santé.

Ainsi, une combinaison de taux élevés, d’un blocage politique sur le plafond de la dette, et d’une baisse des souscriptions aux adjudications du Trésor pourrait provoquer une correction violente des marchés financiers avec répercussions globales.

On voit justement les taux mondiaux qui montent de plus en plus. On voit les rendements de la dette publique américaine à 30 ans qui dépassent les 5%, et le 10 ans qui se rapproche des 4,7%. Ce dernier bond est survenu peu avant que la Chambre des représentants n’adopte, par une seule voix, le projet de loi budgétaire du président Donald Trump, qui creuse le déficit. Conjugué à l’élaboration chaotique des politiques ces derniers mois et aux menaces de Trump contre les institutions américaines, cela a remis en question le statut autrefois incontestable de valeur refuge des bons du Trésor.

Mais pour les gérants de fonds cherchant à diversifier leurs placements, un autre casse-tête se présente. La dette des autres États apparaît également risquée, avec des rendements à long terme en hausse dans une grande partie du monde riche. Le coût de l’emprunt britannique à 30 ans a atteint 5,5 %, son plus haut niveau depuis 1998, hormis un pic en avril. À 3,1 %, celui de l’Allemagne est à deux doigts de son plus haut niveau depuis la crise de la dette de la zone euro au début des années 2010. Le 21 mai, en séance, le rendement des obligations d’État japonaises à 30 ans a atteint près de 3,2 %, établissant un nouveau record.

Tout cela s’explique en partie par le fait que ce qui se passe aux États-Unis ne reste pas aux États-Unis. L’économie américaine est si importante, représentant 26 % de la production mondiale, que son déficit public démesuré déséquilibre l’épargne et l’investissement à l’échelle mondiale, augmentant ainsi le coût du capital.

La hausse des rendements des bons du Trésor pourrait également inciter les traders à les préférer aux autres dettes souveraines, à moins qu’ils ne rapportent eux aussi davantage. Par ailleurs, les politiques de Trump ne menacent pas uniquement l’économie américaine. L’incertitude entourant les droits de douane, par exemple, brouille les perspectives d’inflation et de croissance partout dans le monde, incitant les investisseurs à exiger une prime de risque plus élevée. Certains pourraient également en conclure que les responsables politiques d’autres pays seront tentés d’imiter la prodigalité américaine.

Pourtant, le reste du monde est tout à fait capable d’exercer sa propre pression. Une partie de cette pression provient de bonnes nouvelles plutôt que de mauvaises. La hausse des coûts d’emprunt allemands a en grande partie suivi l’annonce, début mars, d’un investissement considérablement accru du gouvernement dans les infrastructures et la défense. L’opinion populaire ayant longtemps soutenu que l’Allemagne dépensait trop peu plutôt que trop, cela a renforcé les attentes quant à sa croissance future, et donc au rendement de sa dette souveraine.

En Grande-Bretagne et au Japon, les rendements augmentent pour des raisons plus inquiétantes. L’une d’elles est que l’inflation a de nouveau connu une hausse surprenante. Les prix à la consommation au Royaume-Uni ont augmenté de 3,5 % sur un an jusqu’en avril, soit plus rapidement que prévu par le marché et bien au-dessus des 2,6 % du mois précédent.

Au Japon, les prix à la consommation « de base » ont augmenté de 3,5 % sur un an jusqu’en avril, soit la plus forte hausse depuis la poussée inflationniste de 2022 et 2023. L’inflation incite les traders à surenchérir sur les rendements obligataires, à la fois parce qu’elle érode la valeur de leurs coupons et du remboursement du principal, et parce qu’elle les conduit à anticiper des taux d’intérêt plus élevés de la part des banques centrales.

De plus, au Japon, depuis plusieurs semaines, les tensions sur le marché obligataire japonais s’intensifient. De fait, en 45 jours, le rendement des obligations d’État japonaises à 30 ans a bondi de 100 points de base, atteignant un niveau record de 3,20 %. Cette poussée de taux reflète une défiance croissante des investisseurs à l’égard de la trajectoire budgétaire et monétaire du pays.

Cette rupture de confiance s’est matérialisée par une adjudication désastreuse de titres à 20 ans, qualifiée par certains acteurs comme la pire depuis 1987. Dans le même temps, des institutions financières soulignent que les « fissures » observées dans les marchés obligataires mondiaux pourraient bien être en train de se transformer en fractures systémiques.

Le point de bascule vient d’un changement radical de politique monétaire. Après des années d’interventionnisme massif, notamment via l’achat d’obligations souveraines pour contrôler la courbe des taux, la Banque du Japon (BoJ) a brusquement cessé ces achats. Ce retrait a laissé un vide béant sur le marché primaire, provoquant un afflux d’offre et une envolée des taux.

Aujourd’hui, la BoJ détient encore 52 % de l’ensemble des obligations d’État japonaises, soit 4 100 milliards de dollars d’actifs publics. À titre de comparaison :

– Les assureurs-vie détiennent 13,4 %,
– Les banques : 9,8 %,
– Les fonds de pension : 8,9 %.

La dette publique totale du Japon atteint 7 800 milliards de dollars, avec un ratio dette/PIB supérieur à 260 %. Le Premier ministre japonais lui-même a récemment reconnu que la situation budgétaire du pays était pire que celle de la Grèce.

Les signaux économiques sont de plus en plus contradictoires : le Japon entre dans une phase de stagflation, où la croissance ralentit tandis que l’inflation accélère.
– PIB réel (T1 2025) : -0,7 % (vs -0,3 % attendu), première contraction depuis un an.
– Inflation (avril 2025) : 3,6 %, avec un bond de +0,7 % mensuel sur l’IPC hors produits frais, la plus forte hausse depuis octobre 2023.
– Salaires réels : -2,1 % sur un an, la pire chute depuis plus de deux ans.

Autrement dit : les ménages perdent en pouvoir d’achat alors que les prix montent. Cela place la Banque du Japon dans une impasse : relever les taux pour freiner l’inflation pourrait asphyxier une économie déjà en récession technique, mais ne rien faire alimente la spirale de défiance sur les marchés de la dette.

Depuis des décennies, les investisseurs institutionnels japonais, portés par des taux domestiques quasi nuls, ont utilisé les marchés étrangers comme relais de rendement via d’immenses carry trades. Ils empruntaient à taux très bas au Japon pour acheter des bons du Trésor américain, des obligations européennes, ou des actions internationales. Mais si les rendements japonais remontent, ces flux pourraient s’inverser massivement. Cela pourrait provoquer un risque de revalorisation brutale sur les marchés d’actifs américains et une chute des actifs risqués.

Dans le même temps, écrivent les analystes de la banque Goldman Sachs, une source structurelle de demande de dette publique à long terme se tarit. Les « gestionnaires actif-passif », c’est-à-dire des institutions comme les fonds de pension à prestations définies qui utilisent les flux de revenu fixe des obligations pour garantir leurs engagements futurs, sont depuis longtemps d’importants acheteurs.

Mais les rendements sont désormais suffisamment élevés pour leur permettre de bloquer ces flux de trésorerie à des prix attractifs pendant des années, ce qui signifie que beaucoup peuvent se permettre de se retirer du marché. L’offre d’obligations restant élevée, alimentée par les déficits budgétaires et la réduction des bilans des banques centrales, cela ouvre la voie à une nouvelle hausse des coûts d’emprunt à long terme.

Cette pression s’applique aussi bien aux bons du Trésor américain qu’à la dette publique d’autres pays. Pendant des années, l’idée reçue parmi les négociants en obligations était que le rendement à 30 ans « ne pouvait » pas dépasser 5 %, ni s’y maintenir longtemps. L’argument était qu’à ce niveau, les investisseurs à long terme, comme les fonds de pension et les fonds de dotation universitaires, s’empareraient de toutes les obligations qu’ils pourraient trouver.

Or, c’est là que se situent actuellement les rendements à 30 ans. Si les gros acheteurs ont déjà fait le plein, les inquiétudes budgétaires actuelles pourraient s’aggraver considérablement.

Ces incertitudes sont dues notamment aux événements en lien avec le plafond de la dette et le risque de fermeture des services de l’État américain faute d’accord parlementaire sur le budget (government shutdown), devenus plus fréquent ces dernières années. Enfin, l’absence de progrès sur le rétablissement des finances publiques pourrait finir par réduire l’attrait des Bons du Trésor américains et, plus généralement, des actifs américains aux yeux des investisseurs étrangers.

Cela pourrait affaiblir le dollar et exercer une pression à la hausse sur l’inflation et les taux d’intérêt aux États-Unis, ce qui compliquerait encore les efforts de consolidation budgétaire. En conclusion, pour des raisons ayant trait à des facteurs tant nationaux qu’internationaux, il importe que l’objectif d’assainissement des finances publiques figure parmi les priorités politiques les plus urgentes des États-Unis.

Les marchés commencent à en prendre conscience.

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Elbridge Colby, le nouveau visage de la politique étrangère américaine

Sa nomination comme futur sous-secrétaire à la Défense, chargé de la politique a avivé les sourdes tensions qui opposent au sein du parti conservateur, attachée à la prééminence américaine dans les affaires mondiales, et le nouveau courant Maga, plus isolationniste et hostile aux engagements extérieurs (l’idéologie de « America First, qui provient des années 1930, popularisé par l’aviateur Charles Lindbergh).

Diplômé des universités Harvard et Yale, il est aussi le petit-fils de William Colby, l’une des légendes du renseignement américain, ancien des commandos Jedburgh et de l’OSS pendant la Seconde Guerre mondiale, et directeur de la CIA entre 1973 et 1976. Il est soutenu par le fils aîné du président, Donald Trump Jr et par l’ancien présentateur de Fox News Tucker Carlson, deux ardents isolationnistes influents au sein de la nouvelle Administration.

Colby a débuté sa carrière au ministère de la Défense, puis a occupé divers postes au sein du département d’État et de la communauté du renseignement. Il a notamment travaillé auprès de l’Autorité provisoire de la coalition en Irak en 2003. Après avoir obtenu son diplôme de la faculté de droit de Yale en 2009, il a travaillé sur les affaires stratégiques mondiales avant d’être nommé sous-secrétaire adjoint à la Défense en 2017.

WASHINGTON, DC – MARCH 4: Elbridge Colby, nominee to be Under Secretary of Defense for Policy, is seen ahead of his confirmation hearing at the Senate Committee on Armed Services in Washington, DC on March 4, 2025. (Photo by Nathan Posner/Anadolu via Getty Images)

Sous l’administration Trump, Colby a joué un rôle clé dans l’élaboration de la stratégie de défense nationale de 2018. Ce document a recentré l’attention du ministère de la Défense sur les défis posés en premier lieu par la Chine, puis par la Russie, et a souligné l’importance de privilégier clairement ces priorités plutôt que des intérêts moins importants.

Par ailleurs, il a cofondé en 2019 l’Initiative Marathon, un organisme de recherche non partisan axé sur la concurrence entre grandes puissances.

Celui-ci entend redéfinir la stratégie américaine en recommandant une posture de retenue dans ses engagements militaires à travers le monde. De fait, tout comme Trump, il a été très critique sur l’interventionnisme américain en Irak après les attentats du 11 septembre 2001. Les Etats-Unis n’ont rien gagné de ces conflits au Moyen-Orient dans les années 2000. Ils ont plutôt dépensé des centaines de milliards de dollars, et perdus des milliers d’hommes.

Ainsi, Colby avait vu ses idées entrer en adéquation avec celles de Donald Trump. Après son élection, le nouveau président avait fait entrer Colby au Pentagone en 2017 comme sous-secrétaire adjoint chargé de la stratégie et du développement des forces armées. Colby avait alors participé à la rédaction de la nouvelle stratégie de défense nationale, qui identifiait la Chine comme le principal adversaire des États-Unis, la grande intuition stratégique de Trump.

Alors, Colby représente un nouveau courant qui entend redéfinir la stratégie américaine en recommandant une posture de retenue dans ses engagements militaires à travers le monde notamment en Europe et au Moyen-Orient afin de se reconcentrer sur la Chine.

Les Etats-Unis sont conscients que face à la Chine, les Etats-Unis doivent être au maximum de leur puissance et donc cela passe par un contrôle quasi voire total sur ses frontières (Mexique, Canada), l’accès aux ressources (Ukraine, Groenland), le contrôle des routes stratégiques proche (canal de Panama et les routes du Nord). En effet, à cause de la fonte des glaces, les mers autour du pôle Nord facilitent la navigation des flottes militaires et commerciales russes et chinoises.

Concernant le canal de Panama, il s’agit du contrôle de la voie de passage centrale entre l’océan Pacifique et l’océan Atlantique ; faire du Canada le 51e État des États-Unis pour accéder plus facilement au « passage du nord-ouest », c’est-à-dire aux mers qui bordent l’océan Arctique au nord du continent.

Colby se présente comme un « réaliste », et se situe entre les néo-isolationnistes Maga, hostiles à tout engagement extérieur des États-Unis, et les interventionnistes, « faucons » reaganiens avec ce qui reste des néoconservateurs. Sa réflexion continue de s’articuler sur la centralité de la menace représentée par la Chine. « Plutôt qu’un isolationniste, Colby défend les choix difficiles qui s’imposent compte tenu des ressources limitées de la défense américaine », explique une analyste spécialisée dans les questions de défense à Washington.

Pour Colby, la question centrale de nombreux débats de politique étrangère à droite est de déterminer le rôle viable et approprié des États-Unis dans le monde. Il observe un large éventail d’opinions au sein du Parti républicain, avec deux extrêmes. D’un côté, il y a ce que Colby appelle les « primacistes ». Menés par des figures emblématiques comme John Bolton et Robert Kagan, ce camp estime qu’il est non seulement souhaitable que les États-Unis soient la puissance hégémonique mondiale, mais aussi viable.

Cette vision est très populaire au sein de l’establishment républicain traditionnel, mais pas auprès des électeurs. Le primacisme s’identifie le plus étroitement à un libéralisme belliciste. Il repose généralement sur l’idée que les États-Unis ne peuvent être en sécurité que si le reste du monde est libéral. Au minimum, même sans cette dimension idéologique, il prône la domination partout.

À l’autre extrême se trouve le camp des « véritables isolationnistes », qui estiment que les États-Unis devraient se retirer du monde et se contenter de leurs propres affaires.

Il reconnaît qu’il y a des vérités des deux côtés : d’un côté, les États-Unis ne peuvent pas simplement se retirer du monde, car cela inciterait une Chine ambitieuse à dominer l’Asie à bras ouverts, la région la plus importante du monde. D’autre part, les États-Unis se sont impliqués dans de nombreuses guerres au cours des deux dernières décennies et ont fait preuve d’une ambition démesurée dans leurs objectifs, ce qui a épuisé le peuple américain.

Cet entre-deux, il appelle le « réalisme conservateur ». Le cœur du conservatisme consiste à tirer le meilleur parti du monde tel qu’il est : c’est pourquoi la prudence est une vertu conservatrice fondamentale. Le réalisme, quant à lui, consiste à percevoir le monde tel qu’il est avec justesse. Ainsi, au sens strict, un véritable conservateur doit être un bon réaliste.

Ainsi, il déclare : « si vous êtes un réaliste conservateur, vous comprenez que certaines menaces sont plus importantes que d’autres, que la puissance a des limites et qu’une politique étrangère appropriée devrait concentrer les maigres ressources de notre nation sur la protection de ce qui est le plus important pour les Américains. En même temps, vous reconnaissez que se replier sur notre hémisphère ou notre territoire national n’est pas non plus une solution pour la paix et la prospérité. Au contraire, si vous êtes un réaliste conservateur, vous reconnaissez que l’isolement ne suffira pas à protéger nos intérêts. »

Un tel réalisme est particulièrement crucial aujourd’hui, car les conséquences d’une erreur sont bien plus graves qu’il y a une génération. Dans les années 1990, les Etats-Unis étaient de loin la première puissance mondiale à tout niveau, ​​les conséquences du primacisme comme l’appelle Colby, de mauvaises décisions étaient très faibles. Ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui. Leurs rivaux sont bien plus forts qu’il y a 30 ans, tandis que leur situation économique, militaire et stratégique est bien plus contraignante.

De fait, à l’étranger, les Etats-Unis ne dominent plus. La Chine est devenue une véritable puissance industrielle, surpassant les américains. En 2004, elle représentait moins de 9 % de la production manufacturière mondiale. En 2011, elle a dépassé l’Union européenne (UE) pour devenir le leader mondial de l’industrie manufacturière. Son avance s’est depuis creusée. En 2023, la valeur ajoutée manufacturière de la Chine a atteint 4 660 milliards de dollars , soit 29 % du total mondial, et plus que les quatre plus grandes économies manufacturières suivantes réunies (les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et l’Inde).

À l’échelle nationale, ils ont déjà atteint des niveaux historiques d’endettement et de déficit budgétaire. Il existe donc d’importantes contraintes quant aux dépenses supplémentaires qu’ils peuvent consacrer à leur armée sans réduire les prestations sociales ni augmenter fortement les impôts, deux options qui ne semblent pas intéresser les Américains ni figurer sérieusement à l’ordre du jour politique.

Parallèlement, le peuple américain est, à juste titre, las de la guerre après les interventions militaires hyper ambitieuses et les campagnes de reconstruction nationale prônées par les primatistes eux-mêmes.

Ainsi, si une administration conservatrice tentait de poursuivre une stratégie de primatisme aujourd’hui, elle pourrait très bien aboutir au pire résultat possible. Les objectifs grandioses et la rhétorique agressive du primatisme exacerberaient encore davantage leurs rivalités déjà très dangereuses, sans pour autant développer les capacités militaires et financières ni le soutien politique nécessaires pour affronter efficacement ces menaces. En d’autres termes, beaucoup d’aboiements pour peu de morsures.

Colby considère que son rôle consiste à jouer un rôle de modérateur entre ces deux pôles et à élaborer une stratégie dont l’objectif est plausible : l’« équilibre des pouvoirs ». Cette approche, soutient-il, empêcherait les États-Unis d’être contraints par une autre force hégémonique tout en évitant les pièges d’implications inutiles, notamment dans le contexte de l’essor rapide de la Chine.

Poursuivre cet objectif doit reposer sur deux piliers. Premièrement, une puissance militaire manifeste et la détermination de l’utiliser, afin de montrer à Pékin qu’il ne parviendra pas à utiliser sa puissance militaire de plus en plus redoutable pour dominer l’Asie. Il s’agit de recentrer et de ménager la faible puissance militaire et industrielle américaine pour montrer à Pékin qu’il ne tirera aucun profit d’une attaque, que les États-Unis et, surtout, leurs alliés et partenaires dans la région, dont le sort est encore plus menacé par les ambitions chinoises, peuvent et pourront contrer ses actions agressives à leur encontre.

Satisfaire à cette exigence nécessitera un changement radical de leur stratégie mondiale, non seulement par rapport à l’approche floue et voilée de l’administration actuelle, mais aussi par rapport au primatisme mondial qui nie toute nécessité de concentrer nos maigres ressources et notre volonté politique.

Un deuxième pilier est également crucial. Ils doivent faire comprendre à Pékin que leur stratégie ne nécessite ni son asphyxie ni son humiliation, qu’ils ne cherchent pas à occuper la Chine ni à changer son régime. Ils recherchent un équilibre des forces, un équilibre dans lequel la Chine ne soit pas humiliée, mais dans lequel elle doit respecter et ne peut compromettre leurs intérêts, notamment leur intérêt fondamental à réindustrialiser et à renforcer notre économie.

« Faire fonctionner cette politique face à la Chine ne sera pas chose aisée. Cela nécessitera une redéfinition fondamentale des priorités, non seulement de nos forces militaires, mais aussi de notre capital politique et diplomatique, en plaçant véritablement ce défi de sécurité étrangère majeur – au même titre que la défense du territoire national – au premier plan de notre politique de sécurité. » a déclaré Colby.

Les réalistes conservateurs aspirent à une Amérique forte, vigoureuse et, si nécessaire, affirmée. Mais, contrairement aux primatistes, ils apprécient également les alliés puissants et vigoureux. Le conservatisme repose sur la reconnaissance par l’État de ses propres limites et, par conséquent, des sphères légitimes de pouvoir et de responsabilité des autres entités : sur le plan intérieur, le principe de subsidiarité ; sur le plan international, un esprit de partenariat authentique avec d’autres États indépendants et vigoureux.

Effectivement, Colby insiste sur la nécessité pour les États-Unis d’accepter comme « réalité fondamentale » le fait qu’ils ne sont plus en mesure de « tout faire à la fois ». De là découle « le choix difficile » de « réconcilier leurs aspirations internationales et leurs engagements avec leurs capacités et leur volonté à les remplir ». Il recommande d’abandonner les notions périmées de la prédominance de l’après-guerre froide, et notamment « le sentiment hautement exagéré de ce que les États-Unis pourraient et devraient accomplir sur la scène internationale ».

De plus, il pense qu’une stratégie fondée sur le progressisme ou l’internationalisme de gauche libérale n’est pas adaptée à notre époque. Une extension excessive sans force. Des objectifs démesurément ambitieux. Une conception floue du « caractère sacré » des alliances, sans force ni prudence réelle pour la soutenir, sacrifiant les intérêts des Américains à la bonne presse.

Cette politique place les Etats-Unis dans une profonde rivalité multidirectionnelle, engagés presque partout, mais sans la mobilisation de la puissance nationale ni la clarté d’objectif permettant d’aligner des moyens sérieux sur des fins raisonnables. En un mot, une politique étrangère aux objectifs ambitieux, davantage portée par de grands discours que par une force et une détermination réelle.

Cette politique étrangère a laissé les américains au bord du gouffre, risquant de sombrer dans de multiples guerres, sans être préparés à aucune d’entre elles. Ainsi, il prône un changement fondamental dans la politique étrangère américaine.

Colby rejoint ainsi les critiques de l’aide militaire à l’Ukraine dans une guerre considérée comme une distraction stratégique et un gaspillage de ressources déjà insuffisantes, qui affaiblissent les États-Unis dans un potentiel conflit avec la Chine à propos de Taïwan.

De façon moins orthodoxe, Colby avait aussi considéré que le Moyen-Orient n’était pas une priorité stratégique pour les États-Unis, et que s’ils devaient continuer à apporter un soutien matériel et politique à Israël, les Israéliens devaient comprendre que les Américains ne pouvaient pas se permettre d’être mêlés à une autre guerre au Moyen-Orient, et donc de s’opposer par la force au programme nucléaire iranien.

La plupart des arguments contre le recours à la force militaire pour stopper le programme nucléaire iranien mettent l’accent sur les coûts pour les américains mais en réalité, une campagne de bombardements n’est pas réellement nécessaire. Il y a plutôt de bonnes raisons de croire que Washington, Tel-Aviv et leurs alliés peuvent dissuader l’Iran de transgresser leurs intérêts vitaux, même si Téhéran se dote de l’arme nucléaire.

L’endiguement ou la dissuasion nécessitent, entre autres :

  • Un régime dont le comportement peut être substantiellement influencé par des menaces crédibles et qui valorise certaines choses qui peuvent être exposées au risque de dommages ou de destruction ;
  • Que les exigences de la partie dissuasive soient tolérables pour le pays ciblé, compte tenu de l’ampleur de la menace émise ;
  • Et que cette menace est soutenue par une réelle capacité et une réelle volonté.

Du point de vue américain, l’endiguement par les États-Unis et Israël d’un Iran nucléaire répondrait à ces critères. Premièrement, le régime iranien peut être dangereux mais l’expérience et le bon sens montrent qu’il est suffisamment rationnel pour comprendre le calcul des coûts et des avantages.

Des rapports suggèrent que la Chine et la Russie, les experts iraniens et les services de renseignement américains considèrent tous le régime iranien comme fondamentalement sensible aux calculs coûts-avantages. Ainsi, si Téhéran est vraisemblablement menacé de dommages en cas d’action agressive, il y a de fortes raisons de penser que le régime iranien s’éloignera de telles actions.

Deuxièmement, Téhéran est vulnérable ; autrement dit, les Iraniens possèdent de nombreux biens précieux que les États-Unis et Israël peuvent mettre en péril.

Troisièmement, les États-Unis, Israël et leurs associés ont clairement les capacités de mettre leurs menaces à exécution ; de fait, l’équilibre militaire, notamment aux niveaux de guerre les plus élevés, penche radicalement en faveur de l’Occident. Les capacités inégalées des forces aériennes , maritimes , d’opérations spéciales et nucléaires américaines (ces dernières étant naturellement réservées aux circonstances les plus graves) signifient que les États-Unis peuvent infliger des dommages dévastateurs à l’Iran, la seule véritable limite à ces dommages étant fixée par Washington lui-même.

Les capacités américaines permettent également à Washington une grande sélectivité dans l’imposition de ces dommages, ce qui signifie que les menaces de représailles occidentales ne se limiteraient pas à l’inaction ou à l’annihilation. De plus, la défense antimissile américaine signifie que l’Iran ne pourra jamais être sûr de pouvoir lancer avec succès des armes nucléaires avec des missiles balistiques.

Même sur Taïwan, la position de Colby avait été ambiguë. Il avait ainsi expliqué que si la défense de l’île « est très importante pour refuser à la Chine l’hégémonie régionale sur l’Asie », celle-ci n’est « pas essentielle », appelant les Taïwanais à plus faire pour leur propre défense afin de dissuader une attaque chinoise.

« Ce qui a changé est la détérioration dramatique de l’équilibre militaire », entre nous et la Chine, a affirmé Colby, qui a souligné que les États-Unis « manquent de préparation » pour affronter la Chine dans sa propre sphère d’influence. Le candidat a expliqué que son objectif est d’inciter Taïwan à renforcer ses capacités de défense « afin d’éviter de précipiter un conflit inutile avec Pékin » et de gagner du temps pour que les États-Unis puissent reconstruire leur base industrielle de défense.

Colby a reconnu que « la perte de Taïwan, sa chute, serait un désastre pour les intérêts américains ». Cependant, il a souligné que l’équilibre militaire des États-Unis face à la Chine dans la région s’était tellement détérioré qu’un conflit risquerait de décimer les forces américaines.

Qui plus est, il applique la même logique au Japon, en insistant à plusieurs reprises pour que le Japon augmente rapidement et considérablement ses dépenses de défense à environ 3 % du produit intérieur brut. Cela pourrait inclure des exigences pour que le Japon finance davantage l’accueil des troupes américaines ou vise des objectifs de dépenses de défense encore plus élevés.

« Le problème que je constate au Japon, c’est que, malgré la menace intense de la Chine et de la Corée du Nord à très court terme, le pays avance plutôt lentement en matière de défense », a- t- il déclaré au quotidien économique Nikkei en septembre 2024. « Les efforts du Japon sont insuffisants. Je suis donc convaincu que le Japon devrait consacrer au moins 3 % (et non 2 % de son PIB) à sa défense. »

Ces dernières années, le Japon a mis en œuvre des changements radicaux dans sa politique de défense, notamment en augmentant ses budgets, tout en assouplissant les contraintes imposées depuis des décennies par l’après-guerre qui l’ont longtemps empêché de jouer un rôle plus important dans la sécurité de l’Asie de l’Est.

En termes de budgets de défense, le pays est actuellement dans la deuxième année d’un plan de dépenses quinquennal sans précédent d’environ 43 000 milliards de yens (environ 315 milliards de dollars lors de son annonce en 2022), Tokyo visant à investir 2 % de son PIB dans la défense d’ici 2027, tandis que la Chine régularise les mouvements de son armée près de Taïwan et que la Corée du Nord poursuit ses menaces nucléaires.

Colby affirme cependant qu’il faut faire davantage, et vite, car l’équilibre militaire en Asie est menacé par la Chine.

Les critiques de la poussée des 3 %, comme Tobias Harris, fondateur du cabinet de conseil en risques politiques Japan Foresight, ont fait valoir qu’il existe un certain nombre de raisons de croire qu’il s’agit d’ un objectif « impensable à court terme ». Parmi celles-ci figurent les difficultés de financement de la mesure, les capacités administratives du ministère de la Défense et des Forces d’autodéfense, et l’opinion publique.

Pour Colby, l’idée est d’abandonner la dispersion des forces face à des adversaires plus faibles, comme les groupes terroristes ou les États voyous, pour concentrer les ressources sur l’affrontement avec une grande puissance rivale comme la Chine ou la Russie.

Faisant sienne, en quelque sorte, la stratégie d’offshore balancing conçue par le réaliste offensif John Mearsheimer, il estime que, pour faire pièce aux ambitions chinoises, qui ne se jouent décisivement ni en Ukraine ni au Proche-Orient, les États-Unis doivent être en mesure de coordonner leur action avec les puissances géographiquement proches de la Chine et peu enclines à accepter son ascension, en l’occurrence l’Inde, le Japon, l’Australie et même le Vietnam.

Par conséquent, tandis que, dans l’espace Indo-Pacifique, l’Amérique se chargerait de dissuader la Chine d’imposer son hégémonie économique, les États européens se trouveraient mécaniquement conduits à prendre davantage de responsabilités au sein de l’Alliance atlantique.

L’adoption de l’amendement Mansfield avait proposé le retrait des troupes américaines si l’Europe n’intensifiait pas ses efforts de défense. Colby critique l’état actuel des dépenses de défense en Europe, en particulier dans les pays alliés comme l’Allemagne, qui, selon lui, sont devenus trop dépendants du soutien militaire américain et se comportent davantage comme des dépendances que comme des partenaires.

Il souligne que la responsabilité incombe en grande partie aux États-Unis pour avoir encouragé cette dépendance excessive après l’effondrement de l’Union soviétique et insiste sur la nécessité d’une politique à Washington qui incite réellement les alliés européens et asiatiques à contribuer davantage à leur défense.

En encourageant les nations européennes à jouer leur rôle, les États-Unis peuvent se concentrer sur le défi plus urgent posé par la Chine sans laisser d’autres régions vulnérables.

En outre, de son point de vue, l’« ordre international fondé sur le droit » est une construction artificielle récente. Celui-ci rejette l’hubris et le manque de faisabilité de la stratégie post-guerre froide, et il souhaite porter la discussion sur un retour à la stratégie républicaine de la guerre froide, qui a toujours eu le souci d’aligner les objectifs et les moyens. Il ne veut plus que les Etats-Unis soient le gendarme du monde. Il a déclaré : « Mais nous serons plus sélectifs et nous verrons si les gens sont sérieux. La voie à suivre, c’est celle où chacun fait sa part pour la défense collective. »

Concernant la Chine, il a été également très clair : « Nous devrions concentrer notre force militaire et notre capacité industrielle de défense sur notre rival essentiel, la Chine. Nous aurions alors à la fois un bouclier et une ouverture pour un modus vivendi avec les Chinois. Je rejette les vues de ceux qui appellent à un changement de régime ou qualifient le gouvernement chinois de maléfique. Je pense que nous devons parler doucement, mais avec un grand bâton. Nos forces ont un niveau de préparation au combat historiquement bas. Quelque 40 % de nos sous-marins d’attaque sont au chantier ou attendant des réparations. Tous les programmes navals sont retardés. C’est la pire politique. »

Par conséquent Colby soutient pleinement le redéploiement des ressources américaines vers la région indo-pacifique afin de dissuader la Chine d’attaquer Taïwan. « Ce serait essentiellement ma priorité absolue, voire l’une de mes principales priorités, si elle était confirmée, d’essayer de nous préparer le plus rapidement possible, puis à moyen et long terme également », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il aimerait voir les États-Unis atteindre un point où leur base industrielle de défense soit suffisamment solide pour « mobiliser des ressources sur plusieurs théâtres d’opérations au niveau dont nous avons besoin ». Dans l’intervalle, il a appelé Taïwan à augmenter également significativement ses dépenses de défense, les faisant passer de 2,5 % à 10 % du PIB.

Les ressources militaires américaines, en particulier les ressources navales, sont actuellement trop dispersées ; dans un contexte d’une base industrielle de défense inadéquate qui produit des navires de guerre beaucoup trop lentement et à un coût élevé, cette surcharge augmente les retards de maintenance et l’épuisement des équipages.

En même temps, l’Armée populaire de libération intensifie sa production de missiles et de navires de guerre hautement capables, démontrant la probabilité que l’armée américaine perde une guerre sur Taïwan.

En outre, compte tenu du déclin de l’industrie manufacturière américaine au cours des quatre dernières décennies, sous-estimer la Chine serait une erreur, a soutenu Colby. La capacité de son économie « est stupéfiante et dépasse de loin nos capacités. Il est préférable de se préparer à éviter une défaite catastrophique face à notre principal rival sur le théâtre d’opérations le plus important plutôt que de miser sur la loterie », a-t-il déclaré.

En définitive, la politique étrangère proposée par Colby reflète une vision réaliste, qui privilégie la stabilité à long terme par la force et un engagement pragmatique, tout en évitant les extrêmes idéologiques de l’isolationnisme ou de l’hégémonie mondiale.

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Trump convoite les terres rares en Ukraine, un enjeu stratégique majeur

Le président américain Donald Trump a déclaré lundi 3 février qu’il souhaitait un accord accordant aux États-Unis l’accès aux ressources en terres rares de l’Ukraine en échange d’une aide militaire et économique continue à Kiev.

Il n’était pas immédiatement clair si Trump utilisait le terme « terres rares » pour désigner tous les types de minéraux critiques ou uniquement les terres rares.

Les terres rares sont un groupe de 17 métaux utilisés pour fabriquer des aimants qui transforment l’énergie en mouvement pour les véhicules électriques, les téléphones portables et autres appareils électroniques. Il n’existe aucun substitut connu.

Cette proposition semble s’inscrire dans la stratégie développée par l’Ukraine pour approfondir ses liens avec l’administration Trump en permettant aux États-Unis d’accéder aux minéraux essentiels utilisés dans les industries de haute technologie.

De fait, le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy a présenté les grandes lignes du plan à Trump à New York en septembre dernier pendant la campagne électorale américaine. Il comprend le partage de ressources naturelles essentielles avec des partenaires occidentaux, le remplacement des troupes américaines en Europe par des forces ukrainiennes et l’octroi à Trump de pouvoirs de filtrage des investissements pour bloquer les intérêts commerciaux chinois en Ukraine.

Plusieurs médias ukrainiens ont rapporté lundi que le soi-disant plan de victoire que le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy a élaboré et partagé avec les dirigeants américains  l’année dernière incluait une discussion sur le partage de ces minéraux avec les alliés.

Mais les terres contenant ces ressources doivent rester sous contrôle ukrainien pour que cela se produise et c’est un point que Kiev a souligné, selon des rapports du Kyiv Independent et de RBC-Ukraine , qui ont tous deux cité des sources anonymes au sein du bureau de Zelenskyy.

D’ailleurs, les remarques de Trump sur les gisements de terres rares de l’Ukraine reflètent également son appel antérieur à l’annexion du Groenland, dans lequel certains pensaient que la richesse minérale de l’île, prometteuse mais inexploitée, selon le Pulitzer Center, était la raison derrière le pari de Trump sur le Groenland.

Klaus Dodds, professeur de géopolitique à Royal Holloway, Université de Londres, a récemment déclaré à CNN qu’il pensait que Trump avait l’intention de réduire sa dépendance à la Chine grâce aux vastes gisements minéraux du Groenland.

« Je pense que le Groenland a vraiment pour objectif de tenir la Chine à l’écart », a déclaré Dodds à ​​CNN, faisant référence à la domination actuelle de la Chine sur la production mondiale de terres rares.

Le gouvernement ukrainien a été proactif dans l’attraction des investissements étrangers pour développer ses ressources en minéraux critiques. Ces dernières années, l’Ukraine a signé des partenariats stratégiques et organisé des forums d’investissement afin de mettre en avant les opportunités de son secteur minier.

Par exemple, le Partenariat stratégique UE-Ukraine sur les minéraux critiques, signé en juillet 2021, vise à combler le déficit d’exploitation minière en Europe en développant 100 projets axés sur 10 matières premières critiques.

L’Ukraine a également commencé à mettre aux enchères des permis d’exploration pour des minéraux tels que le lithium, le cuivre, le cobalt et le nickel, offrant ainsi des opportunités d’investissement lucratives. Ces initiatives s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à accélérer la transition écologique de l’Europe et à soutenir la reprise économique de l’Ukraine.

En effet, Kiev possède de vastes réserves de titane, de minerai de fer et de charbon, ainsi qu’environ 500 000 tonnes de lithium inexploité, dont la valeur collective est estimée à des dizaines de milliers de milliards de dollars. L’Ukraine se classe également parmi les premiers producteurs mondiaux de minéraux.

En outre, le pays abrite 117 des 120 minéraux les plus utilisés, un fait qui n’échappe pas à la Russie. L’Ukraine possède les plus grandes réserves d’uranium d’Europe et de titane, les deuxièmes plus grandes réserves de minerai de fer et de manganèse, et les troisièmes plus grandes réserves de gaz de schiste.

Dès lors, la diversité des zones géologiques de l’Ukraine en fait l’un des 10 premiers fournisseurs mondiaux de ressources minérales, détenant environ 5 % du total mondial. La nation d’Europe de l’Est compte environ 20 000 gisements minéraux couvrant 116 types. Avant la guerre en 2022, 3 055 de ces gisements (15 %) étaient actifs, dont 147 gisements métalliques et 4 676 gisements minéraux non métalliques.

L’Ukraine est un important fournisseur potentiel de terres rares, notamment de titane, de lithium, de béryllium, de manganèse, de gallium, d’uranium, de zirconium, de graphite, d’apatite, de fluorite et de nickel. Malgré la guerre, l’Ukraine détient les plus grandes réserves de titane d’Europe (7 % des réserves mondiales). Elle est l’un des rares pays à exploiter des minerais de titane, essentiels pour les industries aérospatiale, médicale, automobile et marine.

Avant février 2022, l’Ukraine était un fournisseur clé de titane pour le secteur militaire. Elle possède également l’une des plus grandes réserves confirmées de lithium d’Europe (estimées à 500 000 tonnes ), vital pour les batteries, la céramique et le verre. L’Ukraine est le 5e producteur mondial de gallium, essentiel pour les semi-conducteurs et les LED, et est un producteur majeur de gaz néon, fournissant 90 % du néon hautement purifié de qualité semi-conductrice pour l’industrie américaine des puces électroniques.

Qui plus est, l’Ukraine dispose de gisements confirmés de béryllium, un élément crucial pour l’énergie nucléaire, l’aérospatiale, l’armée, l’acoustique et l’électronique, ainsi que d’uranium, essentiel aux secteurs nucléaire et militaire. Le zirconium et l’apatite sont essentiels à la production nucléaire et médicale. Le pays est également connu pour ses importantes réserves de minerai de fer et de manganèse de haute qualité, qui sont essentielles à la production d’acier vert. L’Ukraine a fourni 43 % des importations de tôles d’acier de l’UE en 2021.

L’Ukraine dispose également d’importantes réserves de métaux non ferreux tels que le cuivre (4e rang en Europe), le plomb (5e rang), le zinc (6e rang) et l’argent (9e rang). Des gisements de nickel (215 000 tonnes) et de cobalt (8 800 tonnes) se trouvent dans les régions sécurisées de Kirovohrad et de Dnipropetrovsk.

Les réserves de graphite de l’Ukraine représentent 20 % des ressources mondiales. Le pays se classe également parmi les 10 premiers au monde pour les minéraux, notamment le brome, le magnésium métallique, le manganèse, la tourbe, la fonte et le kaolin, entre autres.

Dans le même temps, plus de 70 % du montant total provient de trois régions seulement : les régions de Donetsk et de Louhansk (qui sont partiellement occupées par la Russie), ainsi que la région de Dnipro.

En outre, géographiquement, la plupart des gisements de terres rares, y compris les gisements substantiels de béryllium, de niobium et de tantale, semblent concentrés à Kruta Balka à Zaporizhzhia, à Shevchenko à Donetsk et aux champs de Polokhivske à Dobra, qui se trouvent tous dans ou à proximité des zones occupées par la Russie.

« Le contrôle des ressources minérales fait désormais partie de la guerre », a déclaré Mustafa Nayyem, ancien directeur de l’agence d’État ukrainienne pour la restauration et le développement des infrastructures. Le pays ne se bat pas seulement pour son territoire, a-t-il ajouté, « mais aussi pour le droit de gérer ses richesses stratégiques, ce qui pourrait être un facteur crucial de son redressement ».

L’institut géologique américain (US Geological Survey) considère que 50 minéraux sont essentiels à l’économie et à la défense nationale du pays, notamment plusieurs types de terres rares, le nickel et le lithium.

Selon Bloomberg, la Chine représente environ 80 % des importations américaines de métaux de terres rares, qui sont nécessaires à la production de divers biens, des smartphones aux avions de chasse. Les États-Unis ne disposent que d’une seule mine de terres rares en activité et d’une capacité de traitement très limitée, même si plusieurs entreprises travaillent à développer des projets dans le pays.

La Chine est le premier producteur mondial de terres rares et de nombreux autres minéraux essentiels. Selon l’US Geological Survey, la Chine produit plus de 80 % des terres rares et des composés de la planète. Elle détient environ 37 % des réserves mondiales et fournit 78 % des importations américaines.

En 2022, une nouvelle étude menée par le SecDev révèle que des hydrocarbures et des minéraux essentiels d’une valeur de plus de 12 000 milliards de dollars se trouvent dans les zones occupées par la Russie en Ukraine. La valeur totale des ressources nationales de l’Ukraine est estimée à plus de 26 000 milliards de dollars.

Ces chiffres, rapportés dans un article exclusif du Washington Post, suggèrent qu’une quantité considérable de richesses ukrainiennes réelles et potentielles, mesurées par les gisements, se trouve actuellement entre les mains de la Russie. 

Mais la rapidité et l’efficacité avec lesquelles l’Ukraine pourra finaliser ces accords restent incertaines. Lors d’une conférence à Kiev la semaine dernière, des chefs d’entreprise et des parlementaires ukrainiens ont souligné qu’il restait encore beaucoup à faire pour évaluer la valeur réelle des minéraux essentiels du pays. Et des obstacles administratifs et législatifs freinent toujours les investissements étrangers dans le secteur.

De plus, les avancées russes sur le champ de bataille ont permis aux troupes de Moscou de s’emparer d’importantes réserves de terres rares en Ukraine, et elles se rapprochent rapidement d’autres réserves. Les forces russes se trouvent actuellement à moins de sept miles d’une importante réserve de lithium dans la région de Donetsk, au sud-est de l’Ukraine.

En effet, la Russie cherche à dégrader et déstabiliser de manière permanente l’Ukraine et à compromettre la viabilité du pays en tant que partenaire économique de l’Europe et du reste du monde. Malgré la défense vigoureuse de l’Ukraine, les frappes de missiles russes, les attaques au sol et l’occupation militaire ont déjà profondément perturbé la production et l’exportation de minéraux, d’hydrocarbures et de produits agricoles essentiels de l’Ukraine, en particulier dans l’est et le sud. Certaines des plus grandes sociétés minières ont cessé ou arrêté leur production.

Non seulement la Russie fait dérailler la productivité économique de l’Ukraine à court et moyen terme, mais elle accroît également l’incertitude concernant les investissements actuels et futurs. Par exemple, l’Europe se préparait à diversifier ses importations de terres rares et de lithium de la Chine vers l’Ukraine pas plus tard que début 2022, mais ces projets ont été abandonnés pour l’avenir prévisible.

De fait, plus la guerre se prolonge, plus il est probable que la Russie mette fin au statut de superpuissance de l’Ukraine dans les secteurs minier et agricole. Cela contribuera à la hausse des prix de toute une série de matières premières et compromettra la transition vers les énergies renouvelables. 

Si la sécurité régionale et les griefs historiques motivent Poutine à occuper de vastes étendues de l’Ukraine, cette guerre est aussi motivée par une forte logique économique sous-jacente. Au minimum, les dirigeants russes ont l’intention d’éroder la capacité de l’Ukraine à produire et à exporter du pétrole et du gaz , des produits agricoles essentiels et d’autres matières premières.

De fait, environ 80% des réserves de pétrole, de gaz naturel et de charbon de l’Ukraine se trouvent dans la région du Dniepr-Donetsk, qui a été la principale cible des opérations militaires russes. Tout aussi important, l’Ukraine est considérée comme possédant les deuxièmes plus grands gisements de gaz naturel d’Europe, estimés à 1,2 billion de mètres cubes de réserves prouvées, et peut-être jusqu’à 5,4 billions de mètres cubes, dont une grande partie se trouve dans la région offshore désormais contestée de la mer Noire.

D’ailleurs, près de 80 % des gisements de charbon ukrainiens se trouvent dans des régions occupées par la Russie . L’ensemble de l’anthracite ukrainien, ou charbon noir, qui a une forte densité énergétique, est actuellement sous contrôle russe. Cela signifie que l’Ukraine est obligée d’importer du charbon de pays comme les États-Unis et l’Afrique du Sud.

Ces importations sont particulièrement coûteuses en raison du blocus russe des ports ukrainiens de la mer Noire . Les ressources sont donc acheminées vers des ports de Pologne ou de Roumanie voisins, puis transportées par voie ferrée.

En plus de détruire des installations et malgré les accords récents visant à ouvrir des livraisons limitées depuis l’Ukraine, la Russie refuse l’accès aux ports et vend le maïs et les céréales capturés sur les marchés internationaux. Elle est également susceptible de tirer de généreux bénéfices des ressources minières agricoles annexées.

La plupart des exportations agricoles, minérales et d’hydrocarbures ukrainiennes transitent par les principales villes portuaires de la mer Noire et de la mer d’Azov, notamment via Marioupol et Odessa.

Mais ces ports étant attaqués ou occupés, peu de navires entrent ou sortent d’Ukraine. Des centaines de navires ont été bloqués depuis le début de la guerre et la plupart des compagnies maritimes et de conteneurs ont suspendu leurs activités car elles ne peuvent pas obtenir d’assuranceLes ports étant fermés, le reste est expédié par voie terrestre , avec des volumes plus faibles et des coûts plus élevés

Ainsi, au minimum, la Russie punira l’Ukraine sur le plan économique en limitant sa capacité à extraire, traiter, raffiner et exporter des ressources naturelles. Au fil du temps, la Russie pourrait également commencer à exploiter elle-même certaines d’entre elles.  

Alors, la guerre en Ukraine entraîne des conséquences directes sur la sécurité énergétique occidentale et l’accès aux terres rares. Les pays occidentaux envisageaient activement d’investir dans le pétrole et le gaz ukrainiens en 2013 et dans les terres rares en 2021. L’annexion de la Crimée par la Russie début 2014 et la guerre en Ukraine en 2022 ont mis un terme à ces efforts.

Effectivement, au moment de l’annexion de la Crimée en 2014, l’Ukraine était en pourparlers avec les entreprises anglaise et américaine Shell et Chevron pour développer les réserves de la mer Noire, des projets qui ont été avortés en raison des actions de la Russie. La mer Noire est une source énorme de gaz naturel qui a été découverte à l’époque soviétique.

De cette façon, la prise de contrôle de la Crimée par la Russie en 2014 et d’une grande partie du reste de la côte ukrainienne de la mer Noire cette année signifie que Moscou contrôle désormais environ 80 % des énormes gisements d’hydrocarbures offshore ukrainiens, dont plus de 37 milliards de mètres cubes de gaz naturel.

Par conséquent, à moins qu’ils ne diversifient rapidement leurs sources de pétrole et de gaz et ne se tournent vers les énergies renouvelables et le nucléaire, les pays européens resteront dangereusement dépendants des hydrocarbures russes. De même, l’Europe restera également très dépendante de la Chine pour les terres rares, un pays qui fournit déjà la région à 98 % de son approvisionnement actuel. 

En définitive, la Russie a des avantages stratégiques et économiques en refusant à l’Ukraine l’accès à ses vastes ressources agricoles et minières. La baisse des rendements de la production alimentaire et minière a des conséquences dévastatrices sur l’économie ukrainienne, diminuant sa capacité à attirer des investissements, à accéder au crédit et à rembourser ses prêts.

Elle contribuera également à la hausse des prix des denrées alimentaires et du carburant en Ukraine et dans le monde entier. Ainsi, en réduisant la capacité de l’Ukraine à exporter des produits agricoles et minéraux, la Russie a également tout à gagner de la hausse des prix des matières premières, puisqu’elle exporte également une grande partie des mêmes produits que son voisin.  

D’ailleurs, Zuzanna Nowak, de l’Institut polonais des affaires internationales, a déclaré qu’elle croyait également que la motivation première de la guerre était enracinée dans le mythe d’une « Grande Russie » et dans le patriotisme, mais elle ne pouvait s’empêcher de remarquer comment la ligne historique de la guerre et la carte de bataille actuelle peuvent être liées aux ressources.

« Tous les problèmes que nous avons vus depuis 2014 ont toujours été liés à la question de la libéralisation du marché ukrainien du gaz », a déclaré Nowak, qui a également noté que l’Ukraine dispose d’un énorme potentiel de stockage d’hydrocarbures et que les dirigeants européens étaient intéressés à le développer pour améliorer la capacité globale de l’Europe.

Mais il est trop simpliste de dire que la guerre en Ukraine est uniquement une question de ressources. Cela étant dit, « toutes les guerres sont en fin de compte liées à une certaine forme de ressource », a déclaré Rafal Rohozinski, le fondateur de SecDev.

Il a déclaré qu’il était difficile d’ignorer les bénéfices économiques que la Russie tirerait d’une victoire dans la guerre et du partage des richesses minérales et en hydrocarbures de l’Ukraine.

« Les zones d’occupation, non seulement maintenant mais depuis 2014, englobent vraiment la partie orientale du pays, qui, ce n’est pas une coïncidence, se trouve également être l’endroit où se trouve la plus grande dotation en ressources naturelles de l’Ukraine », a déclaré Rohozinski.

Il a décrit les gisements de terres rares comme « le véritable joker », alors que de nombreux pays s’efforcent discrètement de sécuriser leur propre approvisionnement. 

L’idée que Moscou considère son voisin comme une menace économique stratégique ne doit pas être écartée, et Rohozinski estime que plus la guerre se prolonge, plus la Russie ressentira le besoin de trouver un avantage pour justifier le coût énorme.

« Une grande partie de la stratégie de sécurité de la Russie au cours des deux dernières décennies s’est construite sur ces deux piliers que sont la sécurité militaro-politique, mais aussi la sécurité énergétique », a-t-il déclaré. 

Par conséquent, l’objectif militaire annoncé par la Russie de conquérir les régions orientales et les côtes méridionales de l’Ukraine n’est pas une coïncidence. Ces régions, y compris la partie ukrainienne de la mer Noire, aujourd’hui principalement contrôlée par la Russie, représentent environ la moitié du pétrole conventionnel ukrainien, 72 % de son gaz naturel et presque toute sa production et ses réserves de charbon.

La majeure partie des minéraux essentiels de l’Ukraine, en particulier les terres rares qui sont aujourd’hui très demandées, se trouvent également à Donetsk et dans d’autres régions d’Ukraine occupées ou menacées par la Russie.

La Russie a commencé à s’intéresser à deux gisements de lithium ukrainiens. On estime qu’il en existe quatre dans le pays. L’un d’eux, Kruta Balka, se trouve dans la région de Zaporijia, occupée par la Russie depuis le printemps 2022. L’autre, Shevchenko, se trouve dans la région de Donetsk, à quelques kilomètres seulement de la ligne de front.

Un certain nombre de cultures agricoles essentielles pour alimenter les marchés mondiaux, notamment le blé, le maïs, l’orge et l’huile de tournesol, sont récoltées dans l’est et le sud-est de l’Ukraine. La guerre a non seulement perturbé la production de ces ressources, mais elle a également interrompu l’approvisionnement en intrants vitaux, bloqué les voies d’exportation et rendu les investissements futurs incertains.

De la sorte, non seulement les zones d’extraction d’hydrocarbures, d’exploitation minière et de production agricole sont affectées par les combats, mais leurs perspectives sont incertaines en raison des destructions, des dégâts et du manque d’investissements à grande échelle.

En déstabilisant ou en occupant les principales zones de production de l’Ukraine, la Russie est en mesure d’obtenir un degré élevé d’influence et de contrôle sur une part importante des matières premières mondiales, notamment les denrées alimentaires, l’énergie et les minéraux stratégiques sur lesquels repose la transition énergétique verte.

Par conséquent, comme l’a récemment déclaré Murray Brewster, journaliste spécialisé dans la défense à CBC News, la fin de la guerre « a le potentiel de sécuriser l’avenir économique de l’Ukraine ou de la Russie pour le siècle prochain ». Le contrôle du Kremlin sur ces réserves minérales essentielles changerait la donne, permettant à la Russie d’accroître son influence sur de multiples facettes du spectre de la sécurité énergétique des pays occidentaux.

Cependant, le contrôle de ces réserves n’est pas synonyme de leur commercialisation immédiate, car les processus d’extraction et de raffinage ne sont pas des tâches simples. De fait, bien que bénéficiant des quatrièmes plus grandes réserves de terres rares au monde, la Russie a toujours eu du mal à développer sa production dans ce secteur. Bien que le pays soit un important fournisseur mondial de palladium, de scandium et de titane, ainsi qu’un important vendeur de nickel et de cobalt, il n’était pas perçu comme l’un des principaux acteurs sur les marchés mondiaux, dominés en premier lieu par la Chine.

En 2020, le Kremlin a promis l’équivalent de 1,5 milliard de dollars d’investissements dans les terres rares, pour tenter de devenir le deuxième producteur mondial après la Chine, d’ici 2030. Mais les fruits de cette initiative n’ont pas encore été concrétisés.

Enfin, la quête de Donald Trump pour les métaux stratégiques en Ukraine illustre une fois de plus la centralité des ressources naturelles dans les rivalités géopolitiques contemporaines.

Derrière les discours de soutien ou de prudence vis-à-vis de Kiev se cachent des intérêts économiques et industriels colossaux, notamment autour des terres rares et autres métaux critiques essentiels aux technologies de défense et aux industries de pointe.

Si l’Ukraine constitue un enjeu stratégique pour l’Occident dans sa confrontation avec la Russie, elle représente aussi une opportunité pour les États-Unis de sécuriser leur approvisionnement en ressources clés, réduisant ainsi leur dépendance à la Chine.

La posture de Trump, oscillant entre isolationnisme et pragmatisme économique, pourrait redéfinir les rapports de force dans la région, tout en mettant en lumière les tensions entre souveraineté nationale et impératifs industriels globaux.

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Le yuan chinois atteint son plus bas niveau depuis 2 ans face au dollar américain

L’affaiblissement du yuan au-delà du niveau que la Chine défendait tout au long du mois de décembre a ramené le taux de référence quotidien de la monnaie gérée au centre des préoccupations pour évaluer l’appétit de Pékin pour le soutenir.

Les cambistes (traders FX) attendent de voir si la Banque populaire de Chine fixera le taux de change à un niveau inférieur à 7,2 pour un dollar, une ligne étroitement surveillée, autour de laquelle le yuan est autorisé à évoluer dans une fourchette de 2 %. La Banque Populaire de Chine (PBOC) a maintenu son soutien vendredi 3 janvier 2025, mais le yuan onshore a franchi le cap psychologique de 7,3 pour un dollar pour la première fois depuis fin 2023, dans un contexte d’inquiétudes concernant les difficultés économiques de la Chine et l’élargissement de la décote du rendement des obligations par rapport aux États-Unis.

Signe d’une conjoncture économique pessimiste et de pressions déflationnistes profondément ancrées, les rendements des obligations à court terme, dont l’échéance est de 7 ans ou moins, se négocient en dessous du taux directeur, le taux de repo inversé à 7 jours. Les rendements à long terme sont à des niveaux historiquement bas.

« Alors que les responsables chinois ont promis de nouvelles mesures de relance, signalant un plus grand assouplissement monétaire et budgétaire, les investisseurs attendent des signes concrets de réponse de la demande », a déclaré Fred Neumann, économiste en chef pour l’Asie chez HSBC.

« Après de nombreux soubresauts au cours de l’année écoulée, des preuves plus solides sont nécessaires pour montrer que l’économie chinoise réagit aux mesures de stabilisation », a déclaré M. Neumann.

Un test clé pour la confiance des consommateurs sera les célébrations imminentes du Nouvel An lunaire, qui commencent le 29 janvier, a-t-il déclaré.

En plus d’une économie morose, le yuan est également mis sous pression par une possible augmentation des droits de douane américains sur les exportations chinoises et par des signes de fuite de capitaux. Le pays a déjà subi en novembre la plus grande fuite de capitaux jamais enregistrée sur ses marchés financiers.

En effet, l’indice de référence CSI 300 de la Chine continentale a reculé de 4,1 % au cours des trois premiers jours de bourse de l’année, marquant le pire début d’année 2025 parmi les principaux indices asiatiques.

Les actions à petite capitalisation du CSI 2000 ont chuté de 6,6% depuis le début de l’année. L’indice Hang Seng de Hong Kong est en baisse de 1,2% depuis le début de l’année.

Le yuan a également souffert de la détermination de la Réserve fédérale américaine à maintenir les taux d’intérêts élevés plus longtemps pour enrayer l’inflation, ce qui a alimenté une forte hausse du dollar américain.

L’écart important entre les coûts d’emprunt américains et chinois a contribué à l’effondrement des investissements directs étrangers en Chine. En avril 2024, les sorties de capitaux ont atteint leur plus haut niveau depuis 2016, les banques ayant vendu davantage de devises étrangères à leurs clients.

De fait, la décote du rendement de la Chine par rapport aux États-Unis a atteint un nouveau record, aggravant le défi pour une banque centrale qui lutte déjà contre la gravité pour soutenir le yuan.

La combinaison d’une hausse incessante des obligations d’État chinoises et d’une liquidation des obligations américaines a entraîné un écart sans précédent de 300 points de base entre les rendements souverains des deux pays. Cela devrait accentuer encore la pression sur le yuan en augmentant le risque de fuites de capitaux, au moment même où la monnaie glissait vers un plus bas historique dans les échanges offshore cette semaine.

Cette évolution est un autre signe que les dirigeants politiques pourraient être contraints de laisser le yuan s’affaiblir s’ils souhaitent soutenir l’économie fragile en assouplissant la politique monétaire. Illustrant le dilemme, la Banque populaire de Chine a maintenu son soutien au marché des changes cette semaine juste après avoir laissé le yuan glisser au-delà d’un niveau clé vendredi.

L’élargissement de l’écart de taux sera un facteur qui continuera de pousser le dollar par rapport au yuan à la hausse. Le rendement des obligations chinoises à 10 ans a clôturé lundi sous 1,6% pour la première fois de l’histoire, selon les données officielles. Cela a contribué à élargir sa décote par rapport à la dette américaine de même échéance à 303 points de base.

En plus de cela, la campagne ambitieuse menée par la Chine pour relancer son marché boursier en déclin a fait du yuan une victime involontaire, avec des versements de dividendes record entraînant des sorties de capitaux.

Les dividendes intérimaires versés par les entreprises chinoises cotées à Hong Kong devraient atteindre 12,9 milliards de dollars entre janvier et mars 2025, un niveau record pour un premier trimestre, selon les données compilées par Bloomberg. Cela intervient alors que les niveaux du quatrième trimestre ont déjà dépassé 16,2 milliards de dollars, le plus haut niveau jamais enregistré pour la période et une hausse de 47 % par rapport à l’année dernière.

La manne des dividendes accroît la pression sur le yuan chinois, déjà alourdi par la remontée du dollar et la perspective d’une aggravation des tensions entre les États-Unis et la Chine. Les entreprises versent principalement des dividendes en dollars de Hong Kong, mais réalisent la majorité de leurs revenus en yuan, ce qui nécessite une conversion.

Les entreprises chinoises ont augmenté leurs versements en espèces aux investisseurs depuis que les autorités ont dévoilé en avril un pan de réforme du marché des capitaux qui n’a lieu qu’une fois par décennie. Ce plan comprend notamment l’encouragement de la distribution de dividendes, une meilleure qualité des cotations et des améliorations de la gouvernance d’entreprise.

Ce projet a déclenché une reprise des entreprises publiques, dont beaucoup sont doublement cotées à Hong Kong et sont parmi les plus réceptives à l’appel de Pékin à améliorer la rémunération des actionnaires.

De fait, les régulateurs ont depuis souligné l’importance pour les entreprises d’augmenter leurs distributions de liquidités, avec une fréquence et une visibilité accrues, comme élément clé pour augmenter le rendement des actionnaires. Ces encouragements pourraient se transformer en opportunité pour ceux qui s’attendent à de nouveaux gains pour le marché boursier, même si cela se transforme en une arme à double tranchant pour le yuan.

En effet, il faut savoir que la PBOC joue un rôle central dans la gestion et le contrôle du yuan chinois (CNY), la devise nationale. Contrairement aux monnaies flottantes comme le dollar américain ou l’euro, le yuan est soumis à un régime de change géré (ou flottement administré). Cela signifie que la valeur du yuan est partiellement déterminée par le marché, mais fortement influencée par des interventions régulières de la PBOC.

Le yuan n’est pas totalement flottant, mais il évolue dans une bande de fluctuation quotidienne autour d’un taux pivot fixé par la PBOC. Chaque jour, la PBOC annonce un taux de référence (fixing) contre le dollar américain, autour duquel le yuan peut fluctuer dans une fourchette de ±2 %.

Voici un exemple de la fourchette de fluctuation de février 2023 à février 2024 :

Ainsi, la PBOC peut acheter ou vendre des devises étrangères pour influencer la valeur du yuan. En achetant des dollars américains (ou d’autres devises étrangères), la PBOC affaiblit le yuan. À l’inverse, en vendant des dollars et en achetant du yuan, elle renforce la monnaie nationale.

D’ailleurs, la Chine dispose de réserves de change massives (plus de 3 000 milliards de dollars), utilisées pour stabiliser le yuan en période de volatilité. Ces réserves jouent un rôle de tampon en cas de choc externe ou de forte pression dépréciative sur le yuan.

Le taux de change est l’outil privilégié de Pékin pour orienter les attentes concernant le yuan. Il est supérieur à 7,2 depuis les élections américaines, sous la pression d’un dollar en hausse et des analystes qui prévoient de plus en plus que la banque centrale pourrait céder.

Permettre un dépassement du taux de change risque d’envoyer aux traders le signal que la PBOC est à l’aise avec une nouvelle faiblesse du yuan, tandis que le maintien de ce niveau suggère qu’elle pourrait se lancer dans une lutte avec la stabilité monétaire comme objectif.

Toutefois, la PBOC a annoncé vendredi qu’elle renforcerait la gestion des transactions de devises et réprimerait les comportements qui perturbent le marché. La banque centrale cherchera également à empêcher la constitution de paris unilatéraux et tout dépassement du taux de change, a-t-elle déclaré dans un communiqué publié à l’issue de sa réunion de politique monétaire.

La banque centrale a fixé mercredi 8 janvier un taux de référence quotidien plus élevé que les estimations des analystes, de 7,1887 RMB pour un dollar, quasiment inchangé par rapport à celui de mardi (7,1879 RMB). Mais la pression sur le taux de change s’est accentuée après que les bonnes données économiques américaines ont fait grimper le dollar mardi, alors que la monnaie s’approche d’un plus bas historique à l’étranger cette semaine.

Les banques publiques ont continué de réduire leurs prêts en yuans à Hong Kong, ce qui rend plus coûteux pour les investisseurs de constituer des positions courtes, ont déclaré des traders.

Son journal, le Financial News, a déclaré que la banque centrale « se prémunirait résolument contre le risque d’une surévaluation du taux de change et maintiendrait la stabilité fondamentale » du renminbi.

En outre, un journal soutenu par la PBOC a déclaré que la communication de la banque centrale avait montré une détermination plus claire à stabiliser la monnaie. Pékin prévoit de vendre davantage de billets vert à Hong Kong, a déclaré le média local Yicai, une mesure qui pourrait absorber les liquidités et stimuler le yuan.

Ces mesures suggèrent que la Chine n’est pas encore prête à abandonner son contrôle sur la monnaie, malgré la pression exercée par la hausse des taux longs américains, les menaces de droits de douane et la morosité de l’économie locale. Pékin craint des sorties de capitaux désordonnées qui pourraient entraîner une vente paniquée des actifs libellés en yuans et faire dérailler une reprise déjà morose.

« Les autorités ne veulent manifestement pas que la spéculation unilatérale prenne de l’ampleur à ce stade », a déclaré Fiona Lim, stratégiste senior chez Malayan Banking Bhd. à Singapour. Mais « je ne serais pas surprise si la Banque populaire de Chine renonçait un peu plus à ses mesures si les menaces de droits de douane se concrétisaient et pouvaient nuire à la croissance ».

Cependant, les fondamentaux économiques de la Chine laissent entrevoir une nouvelle dépréciation. Le sentiment de risque est si faible que l’indice boursier de référence vient de clôturer à son plus bas niveau depuis septembre et les rendements souverains ont atteint de nouveaux plus bas historiques.

En novembre, le pays avait déjà connu la plus grande fuite des capitaux jamais enregistrée sur ses marchés financiers.

Adopter une stratégie de change rigide en traçant une ligne rouge est controversé, car une stabilité artificielle du marché peut conduire à des explosions de volatilité à l’avenir. En août 2015, la décision surprise de la PBOC de laisser le yuan s’affaiblir après l’avoir maintenu à 6,2 pendant des mois a conduit à des sorties massives de capitaux et à une vente panique des actifs chinois.

Qui plus est, la dévaluation monétaire fonctionne de la même manière que les droits de douane à l’importation.

Elle rend les exportations plus compétitives, mais au détriment de la demande intérieure. Si la Chine devait déprécier le RMB par rapport à toutes les monnaies (et pas seulement par rapport à l’USD), cette mesure ne serait expansionniste que si le reste du monde était capable et désireux d’absorber une augmentation significative de l’excédent commercial de la Chine.

Dans le cas contraire, la dépréciation de la monnaie réduirait en fait la demande totale de production chinoise en réduisant la demande intérieure sans augmentation proportionnelle de l’excédent commercial.

D’ailleurs, une tendance mondiale qui est très importante à suivre concernant le commerce mondial : l’excédent du commerce mondial des marchandises est de plus en plus un excédent chinois.

En effet, la compétitivité du yuan est l’une des raisons des forts excédents commerciaux et de la balance courante de la Chine, ainsi que d’autres facteurs, notamment les taux d’épargne extraordinairement élevés du pays. Le Fonds monétaire international estime que l’excédent de la balance courante de la Chine en 2024 s’élèvera à environ 1,5 % du produit intérieur brut et son excédent commercial à environ 3,5 %.

Les analystes ont fait remarquer de manière convaincante que ces estimations sont sous-estimées et que les excédents pourraient être supérieurs d’un point de pourcentage. Une statistique surprenante est que l’excédent commercial du secteur manufacturier de la Chine dépasse 10 % du PIB.

La demande extérieure est un soutien important à la croissance du PIB chinois dans un contexte de faiblesse de l’économie nationale.

Malgré les importants excédents commerciaux et courants de la Chine, le renminbi a été faible face au dollar cette année en raison d’importantes sorties de capitaux, reflétant le manque de confiance dans l’économie chinoise et sa gestion.

Le taux de change du renminbi par rapport au dollar est fortement influencé par l’évolution de la situation économique entre les États-Unis et la Chine, ainsi que par les différentiels de taux d’intérêt.

Contrairement à la situation de la Chine, la surperformance continue des États-Unis pourrait freiner la baisse des taux américains et favoriser des différentiels de taux d’intérêt plus importants que prévu par rapport à la Chine et à la Banque centrale européenne. Dans l’ensemble, le dollar pourrait rester globalement ferme à court terme.

La Chine représente aujourd’hui environ 80 % de l’excédent de marchandises des grandes économies d’Asie de l’Est, et ce parce que l’excédent de la Chine est en hausse, et non parce que les autres excédents ont disparu.

L’excédent de la Chine éclipse désormais celui de l’Europe, et le Japon accuse un déficit dans le commerce des marchandises (l’excédent de sa balance courante provient des revenus des investissements). L’excédent de l’Europe disparaît également presque complètement si l’on déduit le transfert des bénéfices du commerce pharmaceutique.

Par ailleurs, lorsqu’un pays a une faible demande intérieure et qu’il compte sur les excédents commerciaux pour écouler sa production intérieure, les politiques qui améliorent la compétitivité au détriment de la demande intérieure ne peuvent « fonctionner » que s’il n’y a pas de représailles, de sorte que l’excédent commercial augmente plus que la demande intérieure ne se contracte.

Mais si le reste du monde ne veut pas ou ne peut pas absorber une plus grande partie des excédents commerciaux de ce pays, les droits de douane auront probablement un effet de contraction parce qu’un excédent commercial croissant ne peut pas compenser la contraction supplémentaire de la demande intérieure.

Le yuan chinois devrait baisser à 7,40 pour un dollar dans trois mois avant de retomber à 7,50 dans six à douze mois, ont écrit lundi 6 janvier les stratèges de Goldman Sachs Group. Dans une note, BNP Paribas prévoit que le yuan tombera à 7,45 d’ici la fin de l’année, tandis que Nomura a prévu en décembre que la devise pourrait tomber à 7,6 pour un dollar dans les échanges internationaux d’ici mai.

Néanmoins, outre la fixation du taux de change, la PBOC dispose également d’autres outils, notamment le rattrapage des liquidités en yuans dans les transactions offshore et l’intervention directe sur le marché des changes.

Dans l’ensemble, la faible performance du renminbi face au dollar est un baromètre de la faiblesse de l’économie chinoise. Elle peut aussi poser un dilemme. Les autorités se méfient des pressions protectionnistes contre la Chine et ne souhaitent pas voir le renminbi baisser à nouveau face au dollar de peur de déclencher des sorties de capitaux.

Mais elles ne souhaitent pas non plus voir l’avantage concurrentiel considérable du renminbi s’éroder de manière significative, sachant que la demande extérieure est l’un des soutiens de la croissance anémique de l’économie et peut aider la Chine à atteindre l’objectif de croissance de 5 % pour cette année.

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La Fed pourrait commencer à ralentir ses baisses de taux en 2025

Un haut responsable de la Réserve fédérale a averti que les progrès de la banque centrale américaine dans la lutte contre l’inflation « pourraient stagner », même s’il a apporté son soutien à une baisse des taux d’intérêt plus tard ce mois-ci. Christopher Waller, gouverneur de la Fed et membre du Comité fédéral de l’open market (FOMC), a déclaré lundi 2 décembre, qu’il soutenait la baisse des taux de la banque centrale lors de sa réunion des 17 et 18 décembre.

Il a déclaré que les coûts d’emprunt toujours élevés freinaient la demande dans le pays, contribuant à atténuer les pressions sur les prix. Cependant, Waller a noté que « si les données que nous recevrons entre aujourd’hui et la prochaine réunion surprennent d’une manière qui suggère que nos prévisions de ralentissement de l’inflation et d’une économie en modération mais toujours solide sont fausses, alors je serai favorable au maintien du taux directeur en décembre ».

Il a ajouté que certains signes indiquaient que les progrès vers un ralentissement de l’inflation vers l’objectif de 2% de la Fed « pourraient être en panne » alors que les décideurs politiques s’efforcent de freiner la croissance des prix dans le vaste secteur des services. L’indice global des prix à la consommation a augmenté à un taux annuel de 2,6% en octobre, selon les données officielles.

En outre, le taux d’inflation annuel des prix à la consommation aux États-Unis, qui exclut des éléments tels que l’alimentation et l’énergie, s’est établi à un sommet de trois mois à 3,3 % en octobre 2024, inchangé par rapport à septembre et conforme aux estimations du marché.

Les prix des services hors services énergétiques, qui sont étroitement surveillés par la Réserve fédérale pour les indicateurs de l’inflation sous-jacente, ont augmenté légèrement plus rapidement (4,8 % contre 4,7 % en septembre), reflétant une inflation toujours élevée dans le secteur du logement lourd (4,9 %, comme en septembre) et des services de transport (8,2 % contre 8,5 %).

De fait, l’inflation des services reste fortement résiliente et est largement au-dessus de l’objectif des 2% de la Fed. En effet, la persistance d’une inflation élevée, est notamment dû à la solidité du secteur des services, où les coûts salariaux et la demande résiliente maintiennent les prix sous pression. De fait, aux États-Unis, le secteur des services est beaucoup plus important et demande davantage de main-d’œuvre (il emploie 114 millions de personnes) que le secteur manufacturier (il emploie 13 millions de personnes).

Les prix des services sont plus rigides et tendent à être davantage influencés par les coûts de la main-d’œuvre, tandis que les prix manufacturiers sont plus volatils, avec un impact plus important des matières premières, des prix de l’énergie et des problèmes de chaîne d’approvisionnement.

De plus, le président de la Fed de New York, John Williams, a reconnu lundi dans des remarques séparées qu’il faudrait « un certain temps » pour que l’objectif d’inflation soit atteint en raison de progrès « inégaux », mais il s’est dit confiant que la banque centrale finirait par atteindre son objectif alors que la désinflation liée au logement se poursuivait et que les attentes d’inflation restaient sous contrôle.

Ainsi, la probabilité implicite d’une baisse des taux en décembre est passée de 66 % à 72,5 % à la suite des remarques des deux responsables de la Fed, selon les données du CME Group basées sur les échanges de contrats à terme sur les fonds fédéraux. Une baisse d’un quart de point en décembre marquerait la troisième réunion consécutive au cours de laquelle la Fed abaisserait ses taux d’intérêt, après avoir lancé le processus en septembre avec une réduction d’un demi-point. Cela ramènerait le taux des fonds fédéraux à une nouvelle fourchette cible de 4,25 à 4,5 %.

Néanmoins pour l’année prochaine, les traders ne voient plus que deux baisses de taux de 25 points de base jusqu’à la dernière réunion de 2025 qui sera le 10 décembre, alors qu’ils voyaient une baisse totale de 200 points de base pour l’année prochaine, en septembre 2024.

Par ailleurs, les responsables de la Fed recevront vendredi une mise à jour importante sur l’état du marché du travail avec le rapport sur les salaires et du taux de chômage de novembre, ainsi que de nouvelles données sur l’inflation la semaine prochaine couvrant les consommateurs et les producteurs. Les décideurs politiques recevront également de nouvelles données sur les ventes au détail – un moteur essentiel de l’économie américaine, le premier jour de la réunion de politique monétaire de deux jours de ce mois.

Qui plus est, ces derniers constatent comme tous les analystes la résilience de l’économie américaine, après avoir craint jusqu’à présent que le marché du travail ne se dirige vers un ralentissement marqué. Ils ont noté dans un compte-rendu détaillé de la réunion de novembre, publié la semaine dernière, qu’il n’y avait « aucun signe de détérioration rapide » sur le marché du travail.

Les perspectives plus optimistes, associées à de nouvelles inquiétudes concernant les pressions persistantes sur les prix qui ont maintenu les chiffres mensuels de l’inflation plus élevés que prévu, ont conduit à un large soutien parmi les responsables de la Fed pour agir « progressivement » alors que la banque centrale réfléchit à la rapidité avec laquelle elle doit ramener sa politique monétaire à un niveau « neutre » qui ne stimule ni ne supprime la demande.

Alors que Waller a déclaré qu’il s’attendait à ce que les baisses de taux « se poursuivent au cours de l’année prochaine », il a également précisé que le rythme de ces baisses ralentirait probablement au fil du temps. Williams a déclaré qu’il s’attendait à ce que les taux d’intérêt se déplacent vers un niveau neutre « au fil du temps ».

En supplément, la politique monétaire pourrait être confrontée à des vents contraires l’année prochaine si le président élu Donald Trump tient ses promesses de campagne de réduire les impôts, de limiter l’immigration et de mettre en place des tarifs douaniers. Les taxes sur les importations, en augmentant les coûts pour les entreprises et les consommateurs, combinées à une potentielle expulsion massive d’immigrants pourraient créer des tensions inflationnistes supplémentaires.

« Depuis la réunion du FOMC de septembre, les données ont généralement surpris à la hausse. En outre, l’élection a entraîné une appréciation des actifs à risque. Indépendamment des mesures mises en place, un changement de parti à la Maison Blanche crée de nouvelles inconnues pour l’économie », a déclaré Michael Feroli, économiste en chef pour les États-Unis chez JP Morgan. « Tous ces facteurs pourraient plaider en faveur d’un rythme plus progressif de baisse des taux d’intérêt. » 

D’ailleurs, certains vont même plus loin qu’une baisse progressive. De fait, Matthew Luzzetti, économiste en chef américain de la Deutsche Bank, a déclaré à Bloomberg TV qu’il pensait que la Fed procéderait à une baisse de taux de 25 points de base en décembre, puis ferait une pause pendant toute l’année 2025.

« Premièrement, ce sont les détails de notre économie sous-jacente que nous voyons maintenant », a déclaré Luzzetti. Il a mentionné la résilience continue apparente des consommateurs compte tenu des habitudes de consommation. Les dépenses de consommation personnelle ont augmenté de 0,1 % en juin, de 0,4 % en juillet, de 0,1 % en août, de 0,5 % en septembre et de 0,1 % en octobre, selon les données du Bureau of Economic Analysis (BEA).

Le revenu disponible des consommateurs (après impôts), a augmenté de 0 % en juin, juillet et août, puis de 0,1 % en septembre et de 0,4 % en octobre. En outre, la série régulière d’enquêtes sur la confiance des consommateurs du Conference Board a montré une hausse en novembre après trois mois de baisse.

La croissance du PIB a été de 1,6 % au premier trimestre, de 3,0 % au deuxième et de 2,8 % au troisième trimestre, tous chiffres annualisés corrigés des variations saisonnières fournis par le BEA. Il est difficile de plaider en faveur de baisses de taux d’intérêt comme mesure de stimulation alors que la croissance a été relativement stable.

Mais l’inflation est revenue à un niveau plus élevé que prévu, l’indice des prix PCE, mesure privilégiée par la Réserve fédérale, atteignant 2,3 % en glissement annuel en octobre et 2,8 % pour l’inflation sous-jacente (hors alimentation et énergie). Luzzetti a également évoqué un marché du travail « plus résilient et plus stable » que prévu. Globalement, suffisamment de facteurs suggèrent qu’il n’y a pas de nécessité urgente de réduire les taux d’intérêt.

« À cela s’ajoutent les changements de politique que nous attendons : prolongations des réductions d’impôts, peut-être de nouvelles réductions d’impôts, politique tarifaire, qui augmente l’inflation – tout cela conduit à cette dynamique de croissance plus forte, nous pensons, une inflation plus élevée qui reste supérieure à 2,5 %, et un taux directeur neutre [le taux à court terme qui n’encourage ni la croissance ni la réduction de l’économie] qui est proche de 4 %, et celui de la Fed au-dessus de 4 % », ne laissant aucune place à de nouvelles réductions en 2025, a déclaré Luzzetti.

Selon lui, tout cela devrait devenir plus évident lorsque la Fed mettra à jour ses prévisions.