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Deux mois après : ce que la guerre en Iran a vraiment changé sur les marchés

Une rupture géopolitique majeure, annoncée mais sous-estimée

Le 28 février 2026 restera une date charnière dans l’histoire économique contemporaine. Ce matin-là, les États-Unis et Israël déclenchaient l’opération « Epic Fury » / « Roaring Lion » : une série de frappes aériennes coordonnées contre l’Iran, visant son programme nucléaire, ses capacités militaires et ses infrastructures énergétiques. Ce n’était pas la première confrontation entre ces puissances. La « guerre des Douze Jours » de juin 2025 avait déjà constitué une première escalade, et les mois de janvier-février 2026 avaient vu le déploiement du porte-avions USS Abraham Lincoln dans le Golfe Persique, les déclarations tonitruantes de Donald Trump et une diplomatie en bout de course.

Mais l’intensité de l’opération du 28 février, et surtout l’objectif affiché de changement de régime à Téhéran, marquait une rupture qualitative. En quelques heures, l’Iran répliquait par l’opération « Promesse Honnête 4 » : frappes sur des monarchies du Golfe (Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis), attaque de la base britannique d’Akrotiri à Chypre, et fait décisif entre tous, fermeture de facto du détroit d’Ormuz.

Le détroit d’Ormuz mérite qu’on s’y arrête un instant. C’est un passage maritime étroit, situé entre l’Iran et la péninsule arabique, par lequel transitent environ 20 millions de barils de pétrole par jour, soit près de 20 % de la consommation mondiale, dont 80 % à destination de l’Asie. Le bloquer, c’était appuyer simultanément sur les artères vitales de l’économie mondiale. Un peu comme fermer le robinet d’eau d’un immeuble entier en actionnant une seule vanne.

La réaction immédiate des marchés : un choc réel, une panique maîtrisée

Dès l’ouverture des marchés le 3 mars 2026, la réaction fut vive, sans être désordonnée. Le pétrole brut (Brent) dépassait brièvement les 80 dollars, soit une hausse d’environ 8 % en séance. Le gaz naturel européen bondissait d’environ 20 % dès les premiers jours, le choc étant amplifié par la suspension des opérations de GNL (gaz naturel liquéfié, c’est-à-dire du gaz refroidi à l’état liquide pour être transporté par bateau) au Qatar, visé par des missiles iraniens. Les indices actions, c’est-à-dire les grands « baromètres » boursiers comme le CAC 40 en France ou le S&P 500 aux États-Unis, reculaient entre 1 % et 2 % selon les zones géographiques, le CAC 40 accusant une perte d’environ 4,7 % dans les premières semaines.

La géographie des pertes dessinait une carte assez claire. L’Europe souffrait davantage que les États-Unis : exposée aux prix de l’énergie importée, à la contraction du commerce mondial et à une dépendance structurelle au GNL du Golfe, elle absorbait de plein fouet les retombées du conflit. Wall Street, par contraste, faisait preuve d’une relative résilience. Les États-Unis sont devenus exportateurs nets d’énergie, ce qui signifie qu’ils produisent plus de pétrole et de gaz qu’ils n’en consomment : la hausse des prix du brut bénéficiait donc directement à leurs producteurs. Les marchés émergents, c’est-à-dire les Bourses de pays en développement comme le Brésil ou le Mexique, tiraient globalement leur épingle du jeu, portés par des fondamentaux domestiques solides et une exposition favorable aux matières premières.

Côté secteurs, le schéma était prévisible dans ses grandes lignes. L’énergie et la défense progressaient, portées par le choc de prix et la perspective d’une remontée durable des budgets militaires. Les compagnies pétrolières intégrées (celles qui couvrent toute la chaîne, de l’extraction à la vente au détail), les fournisseurs de systèmes d’armes, les entreprises de cybersécurité : autant de valeurs qui surfaient sur la prime géopolitique (la « prime de risque » est le surplus de rendement que les investisseurs exigent pour compenser un risque plus élevé). À l’inverse, l’aviation, le tourisme, l’automobile et le luxe accusaient les plus fortes baisses, exposés à la fois à la hausse des coûts de carburant, aux perturbations logistiques et au repli de la demande.

Sur les marchés obligataires (c’est-à-dire le marché des emprunts émis par les États et les grandes entreprises), le scénario classique du « flight to quality » ne s’est que partiellement matérialisé. Le « flight to quality », ou fuite vers la qualité, désigne le réflexe des investisseurs qui, en période de crise, vendent leurs actifs risqués pour se réfugier dans des obligations d’État considérées comme sûres. Cette fois, les obligations d’État n’ont pas pleinement joué ce rôle de valeur refuge, car la hausse des anticipations d’inflation maintenait une pression à la hausse sur les rendements (quand les taux montent, la valeur des obligations existantes baisse, ce qui atténue leur attrait). Les taux européens grimpaient d’environ 30 points de base au pic de la tension. Un point de base, c’est un centième de pourcent : 30 points de base correspondent donc à une hausse de 0,30 %, ce qui peut paraître faible mais représente des milliards d’euros de coûts supplémentaires pour les États endettés. Seul l’or jouait pleinement son rôle d’actif refuge, progressant de façon continue tout au long du conflit.

Ce que les investisseurs redoutaient, et ce qui s’est réellement passé

Au premier jour du conflit, la grille de lecture dominante convoquait le précédent ukrainien : une guerre qui, en 2022, avait engendré une spirale inflationniste prolongée, une récession en Europe et une série de hausses de taux sans précédent. Cette analogie a orienté les premières réactions et s’est révélée partiellement trompeuse.

Plusieurs facteurs ont contenu l’amplitude du choc. D’abord, la structure de l’économie mondiale en 2026 n’est pas celle de 2022 : l’intensité énergétique de la croissance a baissé (on produit plus de richesse avec moins d’énergie), les alternatives au gaz russe avaient déjà été développées, et les réserves stratégiques des pays du G7 constituaient un premier filet de sécurité. Ensuite, les États-Unis n’avaient aucun intérêt à laisser s’emballer indéfiniment les prix du brut, notamment à l’approche d’échéances électorales. Enfin, la Chine, premier acheteur de pétrole iranien et pays le plus dépendant du détroit d’Ormuz (environ 45 % de ses importations de pétrole y transitent), pesait discrètement mais fermement pour éviter une paralysie durable du trafic maritime.

Pour autant, la résilience n’a pas tenu sur toute la ligne. Le cessez-le-feu du 8 avril 2026 constituait un premier signal de désescalade, vite relativisé par l’échec des négociations d’Islamabad (11-12 avril), le blocus naval américain des ports iraniens décrété le 13 avril, puis la nouvelle fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran le 18 avril. À la date du 24 avril, le Brent atteignait environ 106 à 110 dollars le baril, après cinq jours de hausse consécutifs, franchissant le seuil symbolique des 100 dollars que beaucoup d’analystes pensaient improbable en scénario central.

Ce dépassement illustre une dynamique propre aux conflits prolongés : les marchés qui « tiennent » bien dans les premières semaines peuvent se retrouver sous pression croissante si les incertitudes s’accumulent et que les mécanismes de sortie semblent se dérober.

Les banques centrales dans l’œil du cyclone

Le conflit a placé les grandes banques centrales dans une position inconfortable que les analystes qualifient de « dilemme de stagflation ». La stagflation, c’est la combinaison d’une inflation qui repart à la hausse (les prix augmentent) et d’une croissance qui ralentit en même temps (l’économie tourne au ralenti). C’est la situation la plus délicate pour une banque centrale, car les remèdes habituels de l’une aggravent l’autre : monter les taux pour freiner l’inflation risque d’étouffer encore davantage la croissance, tandis que baisser les taux pour soutenir l’économie risque d’alimenter l’inflation.

La Réserve fédérale américaine (la Fed, banque centrale des États-Unis) maintient ses taux dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 %, sans signal clair d’assouplissement ou de resserrement. En Europe, l’inflation au Royaume-Uni a atteint 3,3 % en avril, portée par les coûts des importations énergétiques. La Banque centrale européenne (BCE) a revu ses projections d’inflation à la hausse (2,6 % en moyenne pour 2026, avec un scénario sévère à 4,4 % en cas de perturbations prolongées à Ormuz), pendant que la croissance de la zone euro est révisée à la baisse, autour de 0,9 % pour l’année, ce qui correspond quasi à une stagnation. La Banque d’Angleterre maintient son taux directeur à 3,75 % sans signaler de changement imminent.

Le consensus des marchés pour les prochaines réunions : une pause coordonnée des trois grandes banques centrales. Ni hausse, ni baisse. Une attente prudente dans un contexte où chaque décision risque d’amplifier les déséquilibres plutôt que de les corriger.

Recomposition géopolitique et économique : les grandes lignes

Au-delà de l’immédiat, le conflit accélère plusieurs dynamiques structurelles qui redessinaient déjà lentement l’économie mondiale.

La fracture énergétique s’approfondit entre les États-Unis, qui bénéficient de la hausse des prix via leur production domestique et leurs exportations de GNL, et l’Europe, qui subit une double peine : facture énergétique alourdie et risque de récession industrielle. L’Union européenne a mobilisé plus de 9 milliards d’euros de mesures d’urgence, mais a absorbé plus de 13 milliards de surcoûts d’importations fossiles en quelques semaines seulement.

La Chine joue une partition singulière. Elle a constitué des réserves stratégiques considérables pour lisser le choc, et affiche une croissance de 5 % au premier trimestre 2026, dépassant les attentes. Mais sa façade de solidité masque une vulnérabilité structurelle : 45 % de ses importations pétrolières transitent par Ormuz, et l’exposition de ses exportateurs à la baisse de la demande mondiale commence à se faire sentir dans les données de mars. En coulisses, Pékin exerce une pression directe sur Téhéran pour préserver la liberté de navigation, sans prendre parti officiellement.

L’Iran lui-même voit son économie basculer dans une logique de guerre. Avec une inflation qui dépassait déjà 50 % sur les douze mois précédant le conflit, la désorganisation productive et la destruction d’infrastructures clés (raffineries, terminaux, pipelines) fragilisent durablement ses capacités exportatrices.

Enfin, des soupçons d’insider trading ont émergé sur les marchés. L’insider trading, c’est le fait d’utiliser des informations confidentielles non publiques pour réaliser des transactions boursières et en tirer un profit illicite. Des transactions massives sur le pétrole brut auraient été réalisées quelques minutes avant des annonces officielles de négociations, suggérant que des informations privilégiées auraient filtré. Ces scandales potentiels n’ont pas déclenché de crise de confiance majeure, mais alimentent un sentiment de défiance structurelle qui pèsera sur les primes de risque à moyen terme.

Gagnants et perdants : la cartographie du conflit vue des marchés

Deux mois après le déclenchement des hostilités, les grandes tendances sectorielles sont nettes.

Du côté des gagnants : les compagnies pétrolières et gazières (en particulier les producteurs américains, saoudiens et norvégiens), les groupes d’armement et de défense européens et américains, les sociétés d’infrastructures énergétiques, et les producteurs d’or. Le dollar américain a également joué son rôle traditionnel de « war money » (monnaie de guerre, car les échanges internationaux de matières premières, notamment le pétrole, sont libellés en dollars), se renchérissant face à l’euro, tandis que le franc suisse bénéficiait d’un regain d’attrait en tant que valeur refuge historique.

Du côté des perdants : l’aviation (American Airlines a révisé à la baisse ses prévisions de bénéfices pour 2026 en raison des coûts de carburant), les compagnies de fret maritime exposées aux routes du Golfe, les industriels très dépendants des pétrochimiques (matières plastiques, engrais, solvants, tous dérivés du pétrole), le tourisme et l’hôtellerie. L’Europe, prise en étau entre dépendance énergétique et ralentissement économique, paie l’addition la plus lourde parmi les économies développées non belligérantes.

Perspectives : naviguer dans le brouillard

À ce stade, trois scénarios structurent les anticipations du marché.

Le scénario de désescalade rapide (résolution du conflit d’ici l’été 2026) permettrait une détente rapide des prix de l’énergie et un rebond des actifs risqués. Ce scénario est soutenu par la logique politique : Washington n’a aucun intérêt à gérer un choc pétrolier durable à l’approche des élections de mi-mandat américaines.

Le scénario d’enlisement (quelques mois de conflit de basse intensité avant une désescalade déclarée « victoire » par toutes les parties) maintiendrait une prime de risque géopolitique persistante sur les marchés, sans déclencher de déroute boursière majeure. C’est le scénario central de la plupart des grandes maisons de gestion.

Le scénario du chaos (fragmentation de l’Iran, milices incontrôlables, perturbations durables du transport maritime) est le plus redouté. Il justifierait une hausse prolongée du brut bien au-delà de 100 dollars et une nouvelle spirale inflationniste. Il reste minoritaire dans les anticipations de marché, mais non négligeable.

Pour les investisseurs, les arbitrages en cours convergent vers plusieurs thèmes : surpondération de l’énergie et de la défense, maintien de positions en or et en franc suisse, réduction de l’exposition aux actifs européens et aux secteurs à forte intensité énergétique. La volatilité sur les marchés pétroliers et les devises émergentes devrait rester élevée tant qu’Ormuz n’est pas pleinement rouvert et tant que les négociations irano-américaines n’ont pas abouti à un accord stable.

Conclusion : deux mois de leçons, une incertitude persistante

Le bilan à deux mois de la guerre en Iran 2026 dessine un tableau nuancé : ni l’effondrement que certains redoutaient au premier jour, ni la simple correction géopolitique rapidement résorbée que les optimistes espéraient.

Le choc a été réel, profond et différencié. L’Europe en absorbe l’essentiel, coincée entre sa dépendance énergétique et sa croissance anémique. Les États-Unis jouent une partition plus confortable, bénéficiant structurellement de la hausse des prix de l’énergie. La Chine tient pour l’instant grâce à ses stocks stratégiques, mais sa vulnérabilité à moyen terme reste intacte. Et le coût global du conflit, estimé par certains analystes à plus de 600 milliards de dollars d’impact sur l’économie mondiale depuis le déclenchement des hostilités, continue de s’alourdir chaque semaine.

Le message clé pour les investisseurs est celui de la vigilance calibrée : éviter les réactions de panique comme les excès d’optimisme prématuré. Historiquement, les crises géopolitiques ne génèrent pas de marchés baissiers durables, sauf lorsqu’elles créent un choc d’offre structurel, comme en 1973 avec le premier choc pétrolier. La question centrale des prochaines semaines est donc simple à formuler, difficile à trancher : le détroit d’Ormuz va-t-il rester fermé assez longtemps pour transformer ce choc temporaire en disruption structurelle ? La réponse à cette question conditionnera l’évolution des marchés pour le reste de l’année 2026.

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Dubaï face au choc géopolitique : l’immobilier et la bourse vacillent

Un choc géopolitique qui atteint le cœur financier du Golfe

Depuis le 28 février 2026, la situation au Moyen-Orient a brusquement basculé. Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont déclenché une série de représailles dans la région, dont certaines ont directement touché les Émirats arabes unis.

Plusieurs drones se sont écrasés aux abords de l’aéroport international de Dubaï, provoquant des perturbations et ravivant un sentiment inédit d’insécurité dans l’une des places financières les plus stables du monde.

Si les dégâts matériels restent limités, le choc psychologique sur les marchés est réel. Dubaï s’est imposée ces dernières années comme un refuge pour les capitaux internationaux. Mais lorsque la géopolitique se tend, la confiance des investisseurs devient la variable clé.

Les premières réactions sont déjà visibles sur la bourse, l’immobilier et les flux d’investissement internationaux.

Les marchés financiers de Dubaï sous pression

La réaction des marchés a été immédiate.

L’indice DFM Index, qui regroupe les principales entreprises cotées à Dubaï, a reculé dans les jours suivant l’escalade militaire. L’indice général d’Abu Dhabi a également enregistré une baisse.

Les investisseurs surveillent notamment :

  • le risque d’extension du conflit dans le Golfe
  • les tensions autour du détroit d’Ormuz, route clé pour le pétrole mondial
  • l’impact sur les flux internationaux de capitaux
  • l’évolution de l’inflation et de la politique monétaire américaine

Même si les marchés du Golfe restent solides structurellement, la volatilité s’est nettement accrue.

Un signal fort : la chute de l’indice immobilier

Le signal le plus spectaculaire vient du secteur immobilier coté.

Selon les données de marché, l’indice immobilier de Dubaï a chuté d’environ 30 % en deux semaines, effaçant l’ensemble des gains accumulés depuis le début de l’année 2026.

Cette correction intervient après plusieurs années de hausse exceptionnelle :

  • +63 % en 2024
  • +30 % en 2025
  • +20 % supplémentaires début 2026

La ville était devenue l’un des principaux centres mondiaux d’investissement immobilier, attirant des capitaux d’Europe, d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient.

Mais comme souvent sur les marchés financiers, la rapidité de la hausse rend les corrections plus violentes lorsque le sentiment change.

L’immobilier de Dubaï : un modèle très dépendant de la confiance

Le marché immobilier de Dubaï repose sur plusieurs piliers :

  • les investisseurs internationaux
  • les achats sur plan (off-plan)
  • une fiscalité très attractive
  • l’arrivée constante d’expatriés
  • le dynamisme touristique et financier

Pendant plusieurs années, cette combinaison a alimenté un cycle immobilier extrêmement dynamique.

De nombreux investisseurs ont acheté des biens avant même leur construction, avec des paiements échelonnés dans le temps.

Tant que les prix montent, ce modèle fonctionne parfaitement.

Mais lorsque la confiance se dégrade, le système peut devenir plus fragile.

Le risque des investissements off-plan

L’un des points sensibles du marché immobilier de Dubaï est l’importance de l’off-plan. Dans ce modèle :

  • l’investisseur paie une partie du bien au départ
  • les paiements se poursuivent pendant la construction
  • le solde est versé à la livraison

Ce système crée un effet de levier puissant.

Avec un capital limité, l’investisseur profite de toute la hausse du bien.

Mais si les prix baissent, la dynamique peut s’inverser :

  • les acheteurs restent engagés dans leurs paiements
  • la valeur du bien peut diminuer
  • la revente devient plus difficile

Dans un marché très international, la psychologie des investisseurs peut amplifier les mouvements de correction.

Le risque locatif dans un contexte de crise régionale

Un autre facteur surveillé concerne la demande locative.

Une partie importante des programmes récents a été vendue avec des promesses de rendements locatifs élevés.

Ces rendements reposent sur plusieurs moteurs :

  • l’arrivée d’expatriés
  • l’activité économique régionale
  • l’attractivité touristique de la ville

Si certaines entreprises retardent leurs projets ou leurs installations, la demande locative pourrait ralentir temporairement.

Dans ce cas, certains propriétaires pourraient se retrouver avec :

  • des loyers plus faibles
  • des logements vacants
  • des charges à assumer plus longtemps que prévu.

Mais Dubaï a déjà traversé plusieurs crises

Malgré les tensions actuelles, il est important de rappeler que Dubaï a déjà démontré sa capacité de résilience.

La ville a traversé plusieurs chocs majeurs :

  • la crise financière mondiale de 2008, qui avait provoqué un effondrement du marché immobilier
  • la crise pétrolière de 2014
  • la pandémie de 2020, qui avait paralysé le tourisme et l’aviation

À chaque fois, la ville a réussi à rebondir rapidement grâce à son attractivité internationale, sa fiscalité avantageuse et sa capacité à attirer des capitaux étrangers.

Ces dernières années, Dubaï est même devenue l’une des destinations privilégiées pour les entrepreneurs, investisseurs et expatriés du monde entier.

Autrement dit, si la situation actuelle crée de l’incertitude, l’histoire récente montre que la ville possède une forte capacité d’adaptation.

Le facteur clé : l’évolution du conflit

La trajectoire du marché dépendra désormais de l’évolution du conflit entre l’Iran, les États-Unis et leurs alliés.

Deux scénarios principaux se dessinent.

Scénario 1 : désescalade rapide

Si les tensions militaires se stabilisent rapidement :

  • les investisseurs pourraient revenir
  • les marchés financiers pourraient rebondir
  • l’immobilier pourrait absorber la correction actuelle

Scénario 2 : conflit prolongé

En revanche, si la guerre s’installe dans la durée :

  • les flux de capitaux pourraient ralentir
  • les investisseurs internationaux pourraient attendre
  • les transactions immobilières pourraient reculer

Dans un marché très dépendant des capitaux internationaux, la confiance reste le moteur principal.

À retenir

La crise actuelle marque un moment sensible pour l’économie de Dubaï.

  • les marchés financiers ont réagi à l’escalade militaire
  • l’indice immobilier a fortement corrigé
  • la confiance des investisseurs est mise à l’épreuve

Mais la ville conserve des atouts structurels puissants.

Dubaï a déjà démontré dans le passé sa capacité à rebondir après les crises et à attirer de nouveaux capitaux internationaux.

Tout dépendra désormais d’un facteur central :
la durée et l’intensité du conflit au Moyen-Orient.

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Golfe : l’Iran défie 50 ans d’ordre américain

Les déclarations de Marco Rubio devant le Congrès lundi 2 mars resteront, quoi qu’il advienne sur le terrain, comme un moment de vérité diplomatique.

Le secrétaire d’État américain a reconnu, dans un exercice de transparence aussi rare que maladroit, que les États-Unis avaient frappé l’Iran de manière « préemptive et défensive » parce qu’ils savaient qu’Israël allait attaquer, et que Téhéran riposterait automatiquement contre les forces américaines dans la région.

Autrement dit, Washington n’a pas déclenché cette guerre pour protéger ses alliés du Golfe : il l’a déclenchée pour limiter ses propres pertes, entraîné par une décision israélienne sur laquelle il n’a pas exercé de veto.

Ce constat, formulé par l’administration elle-même, suffit à faire trembler l’ensemble de l’architecture sécuritaire qui structure les relations entre les monarchies du Golfe et Washington depuis un demi-siècle. Parce que cette architecture reposait sur un pacte implicite : les pays du Golfe offraient des bases, du pétrole, des investissements et un alignement diplomatique ; en échange, les États-Unis garantissaient leur sécurité. Or, en trois jours de frappes iraniennes sur Bahreïn, le Qatar, les Émirats, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Irak, ce pacte a été vidé de sa substance sous les yeux du monde entier.

Le pari économique, pilier d’une relation devenue transactionnelle

Pour comprendre l’ampleur de l’effondrement stratégique en cours, il faut remonter à la mutation structurelle de la relation américano-golfe. Lorsque les États-Unis sont devenus quasi indépendants sur le plan énergétique grâce à la révolution du gaz et du pétrole de schiste, la raison d’être historique du partenariat “pétrole contre securité” a perdu son fondement matériel. Les monarchies du Golfe l’ont compris plus vite que beaucoup d’analystes. Elles ont alors déployé une stratégie de remplacement à trois volets, visant à recréer une interdépendance suffisante pour maintenir le caractère « spécial » de la relation avec Washington.

Le premier volet était économique. Les pays du Golfe ont massivement investi dans l’économie américaine, non pas par philanthropie, mais pour créer un lien structurel d’intérêt mutuel. Lors de la dernière tournée du président Trump dans le Golfe en mai 2025, les engagements annoncés entre l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis ont atteint un total d’environ 2 000 milliards de dollars, couvrant l’intelligence artificielle, la défense, l’aviation et les infrastructures énergétiques. Ces montants, même s’ils relèvent en partie de promesses à concrétiser, visaient un objectif clair : démontrer que la puissance financière du Golfe pouvait accompagner, voire soutenir, la compétitivité internationale des États-Unis dans un contexte de rivalité avec la Chine.

Le deuxième volet était militaire. L’achat massif de matériel américain remplissait une double fonction. Il répondait à un besoin sécuritaire réel face à la menace iranienne, mais il créait aussi un lien industriel et commercial destiné à ancrer la relation dans la durée. L’Arabie saoudite, premier importateur d’armes américaines, a signé lors de cette même tournée un accord de défense d’environ 142 milliards de dollars. Le Qatar, de son côté, a commandé 210 avions Boeing pour un montant colossal. Le message était limpide : nous achetons votre sécurité et vos produits, garantissez-nous votre protection.

Le troisième volet était diplomatique. Chaque capitale du Golfe, à sa manière, s’efforçait de s’assurer une place de choix à la Maison-Blanche, dans l’espoir de pouvoir, le moment venu, faire pencher la diplomatie américaine en sa faveur. Riyad par son poids géopolitique, Doha par son rôle de médiateur, Abou Dhabi par ses relais technologiques et financiers. L’objectif stratégique n’était pas seulement d’acheter de l’influence, mais de devenir incontournable.

L’échec du lobbying arabe face à la détermination israélienne

Dans les semaines précédant le déclenchement des hostilités, les pays du Golfe ont déployé un effort diplomatique considérable pour empêcher l’option militaire. Tandis qu’Israël exerçait une pression croissante sur l’administration Trump pour entrer en guerre, les monarchies du Golfe, parfois de manière concertée, ont au contraire mené un puissant lobbying auprès de la Maison-Blanche pour privilégier la voie diplomatique. L’Arabie saoudite a officiellement fait savoir qu’elle ne mettrait ni son territoire ni son espace aérien à disposition d’opérations contre l’Iran. Les Émirats, le Qatar, le Koweït et Oman ont communiqué des positions similaires.

Leur argumentation était rationnelle : une guerre risquait de déstabiliser l’ensemble de la région, de compromettre les projets de diversification économique notamment Vision 2030 saoudienne et de provoquer une flambée énergétique dont personne ne sortirait gagnant. Les pays du Golfe, disposant d’un poids économique collectivement supérieur à celui d’Israël, faisant du lobbying auprès de plusieurs capitales occidentales, pensaient pouvoir contrebalancer logiquement la pression israélienne, d’autant qu’au sein même des États-Unis, la majorité de l’opinion publique était hostile à une intervention militaire contre l’Iran.

Les négociations, médiatisées par le Sultanat d’Oman, semblaient progresser. Le ministre des Affaires étrangères omanais, Badr Albusaidi, avait déclaré qu’un accord de paix était « à portée de main » après que l’Iran avait accepté de ne jamais stocker d’uranium enrichi et de se soumettre pleinement aux vérifications de l’AIEA. Plusieurs analystes considéraient que cet engagement représentait une avancée significative par rapport à l’accord de Vienne de 2015. Quelques heures plus tard, les frappes conjointes américano-israéliennes commençaient. Le Premier ministre Netanyahu s’était entre-temps rendu à Washington pour s’assurer que l’option militaire restait sur la table, et l’aveu de Rubio confirme que c’est bien la décision israélienne d’attaquer qui a précipité l’engagement américain.

L’effondrement : sous le feu iranien, sans protection américaine

Dès le début de la guerre, les Gardiens de la Révolution iraniens ont mis à exécution les avertissements qu’ils avaient formulés publiquement et transmis formellement à l’ONU en février : les bases militaires américaines et les intérêts américains dans la région seraient des cibles légitimes. Moins de trente minutes après les premières frappes sur Téhéran, des vagues de drones et de missiles balistiques se sont abattues sur le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie, l’Irak et, de manière plus limitée, le Sultanat d’Oman.

En soixante-douze heures, selon les bilans régionaux, l’Iran a lancé plus de 400 missiles balistiques et près de 1 000 drones vers les États du Golfe. Des aéroports internationaux, Dubaï, Koweït,  ont été touchés. Des hôtels de luxe sur la Palm Jumeirah, des immeubles résidentiels à Manama, des installations pétrolières à Ras Tanura ont subi des impacts directs ou des dommages collatéraux liés aux débris d’interception. L’aéroport de Dubaï, plaque tournante mondiale du transport aérien, s’est retrouvé hors service. Pour la première fois de l’histoire, l’ensemble des six États membres du Conseil de coopération du Golfe ont été visés par le même acteur en moins de vingt-quatre heures.

Or le fait le plus marquant de ces trois premiers jours n’est pas l’ampleur des frappes iraniennes. C’est l’absence manifeste de la protection américaine. L’ensemble de ces pays accueillait des bases militaires américaines dans un cadre de coopération défensive, précisément pour bénéficier du soutien et de la protection de la première armée du monde. Cela constituait la pierre angulaire de leur doctrine stratégique, souvent jugée plus importante que leurs propres capacités militaires. Tous avaient en mémoire la guerre du Koweït de 1990-1991, où, après l’invasion irakienne, les Américains étaient immédiatement intervenus pour protéger leurs alliés et repousser l’agresseur.

Mais ce qui s’est passé en février 2026 est l’exact inverse. À Bahreïn, siège de la 5e Flotte américaine, les États-Unis avaient pris soin d’éloigner le porte-avions Abraham Lincoln dans l’océan Indien avant les premières frappes. Au Qatar, qui abrite Al Udeid, la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient, les images satellitaires ont montré que les avions de ravitaillement et une partie significative des appareils avaient été évacués les jours précédents, redéployés en Israël ou en Jordanie. En d’autres termes, Washington ne protégeait pas ses alliés : il protégeait ses actifs, et les redéployait là où ils servaient sa propre stratégie offensive.

Ainsi, tandis qu’une cinquantaine d’avions de combat et des ravitailleurs étaient massés en Israël et en Jordanie pour protéger le territoire israélien des frappes balistiques iraniennes, les pays du Golfe se retrouvaient sous le feu sans couverture aérienne américaine comparable. Les systèmes THAAD américains déployés au Qatar et aux Émirats arabes unis sont arrivés à épuisement. Ces deux pays ont demandé à être réapprovisionnés en munitions. Ils n’ont pour l’instant rien reçu tandis qu’ au moment même le Premier ministre Netanyahu annonçait que d’importants stocks de munitions venaient d’arriver à l’aéroport Ben Gourion.

Deux précédents qui avaient déjà fissuré le pacte

Cette situation ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une séquence de ruptures qui a progressivement érodé la confiance des monarchies du Golfe dans la garantie de sécurité américaine. Le premier précédent date de septembre 2019, lorsque des drones et des missiles de croisière ont frappé les installations de Saudi Aramco à Abqaiq et Khurais, réduisant temporairement de moitié la production pétrolière saoudienne. L’attaque, attribuée à l’Iran ou à ses relais, a provoqué un choc mondial sur les marchés de l’énergie, mais la réponse américaine a été inexistante. Washington n’a pas bougé. Riyad en a tiré une leçon stratégique majeure : la stabilité régionale passait davantage par un rapprochement avec l’Iran que par un accord de défense avec les États-Unis. L’accord de normalisation sino-brokéré entre l’Arabie saoudite et l’Iran en mars 2023 en a été la traduction directe.

Le second précédent est plus récent et plus brutal. En septembre 2025, Israël a bombardé le Qatar pour tenter d’assassiner des dirigeants du Hamas qui s’y trouvaient en pleine discussion d’une proposition de cessez-le-feu américaine. L’attaque a visé un complexe résidentiel gouvernemental dans un quartier diplomatique de Doha, tuant des membres du Hamas, un agent de sécurité qatari et des civils. Or au Qatar, les américains disposent d’un système de surveillance radar aérien de très haute performance opérant dans un rayon considérable, ce qui suggère que les Américains étaient au courant de l’opération israélienne et ont choisi de ne pas intervenir, de ne pas dissuader Israël et de ne pas prévenir leur allié qatari. Trump lui-même a déclaré ne pas être « ravi » par cette frappe, tout en qualifiant l’élimination du Hamas d’« objectif légitime ». Le message reçu par Doha était sans ambiguïté : Washington ne protégera pas les pays du Golfe contre Israël.

La mort de la Pax Americana en quelques jours

Il est évidemment impossible de tirer des conclusions définitives au bout de trois jours de guerre, tant les évolutions opérationnelles et stratégiques sur le terrain peuvent encore modifier profondément la donne. Mais on peut déjà affirmer, avec un degré de certitude raisonnable, que l’Iran a tué en quelques jours la Pax Americana vieille de cinquante ans dans le Golfe.

Ce que les frappes iraniennes ont révélé aux capitales du Golfe, ce n’est pas seulement leur vulnérabilité physique. C’est une vérité structurelle que beaucoup pressentaient mais que personne n’avait formulée aussi brutalement : les bases militaires américaines et l’équipement acheté à prix d’or ne servent pas la sécurité des pays hôtes. Ils servent les intérêts stratégiques des États-Unis. Et quand ces intérêts divergent, comme c’est le cas dans ce conflit où Washington a clairement fait le choix d’Israël, les pays du Golfe cessent d’être des alliés protégés pour devenir des cibles collatérales.

Cette prise de conscience va reconfigurer durablement la politique étrangère et de défense des monarchies du Golfe. Comme l’a formulé un analyste du Gulf International Forum, la diplomatie régionale passera désormais par la construction de capacités propres de dissuasion plutôt que par des alliances. Les quelque 2 000 milliards de dollars d’investissements promis aux États-Unis il y a dix mois apparaissent aujourd’hui sous un jour différent : non pas comme un levier de protection, mais comme le prix exorbitant d’une garantie qui n’a jamais existé.

Dans un Moyen-Orient où les hôtels de Dubaï sont en flammes, où les aéroports du Golfe sont fermés, où le détroit d’Ormuz est sous tension, et où les pays qui ont fait le plus pour empêcher cette guerre en subissent les conséquences les plus directes, la question n’est plus de savoir si le système de sécurité régional va se transformer. C’est de savoir ce qui viendra le remplacer.

Sources :

Présence militaire américaine au Moyen-Orient (RAND Corporation):

Investissements saoudiens aux États-Unis et stratégie post-énergie-schiste:

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La Chine, le nouveau modèle économique pour l’Occident ?

La Chine n’a pas simplement gravi les échelons de l’industrie mondiale. Elle a changé d’échelle, puis changé les règles. En 2004, elle ne représentait encore que moins de 9 % de la production manufacturière mondiale.

Vingt ans plus tard, elle en concentre près de 29 %, soit davantage que les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et l’Inde réunis.

Mais cette domination ne se limite pas aux volumes. Elle s’exprime dans le commerce mondial, dans la structuration des chaînes de valeur, et désormais dans les rapports de force géopolitiques. En Amérique latine, les principales économies du continent importent aujourd’hui davantage de biens chinois que de biens américains, illustrant un déplacement silencieux du centre de gravité économique mondial.

La clé de cette ascension ne réside pas seulement dans une main-d’œuvre abondante ou des coûts bas. Elle repose sur la maîtrise systémique des intrants critiques, des capacités de transformation et de la montée en gamme technologique. Terres rares, batteries, panneaux solaires, équipements électriques, composants industriels, semi-conducteurs matures : Pékin contrôle les segments où se crée la dépendance stratégique.

Plus de 70 % des terres rares importées par les États-Unis proviennent de Chine. Un avion F-35 ou un sous-marin nucléaire de classe Virginia mobilise des matériaux raffinés quasi exclusivement en Chine. La supériorité militaire américaine repose ainsi, en partie, sur des chaînes de valeur chinoises.

La souveraineté par la production : la leçon stratégique

La souveraineté technologique et géopolitique repose moins sur la finance ou les brevets que sur la capacité à produire, raffiner et déployer à grande échelle. Depuis quarante ans, la Chine a méthodiquement investi ce terrain, devenant successivement l’atelier, l’ingénieur, puis l’architecte du système industriel mondial.

Le revenu par habitant est passé de quelques centaines de dollars à la fin des années 1970 à plus de 13 000 dollars aujourd’hui. Mais le secteur de l’énergie révèle encore mieux l’ampleur du basculement. La Chine représente plus de la moitié des installations solaires mondiales et domine également l’éolien. Environ les trois quarts des projets d’énergie renouvelable en cours dans le monde sont en Chine ou menés par des entreprises chinoises.

Si la Chine génère près de 30 % des émissions mondiales, elle concentre également une part majeure de la croissance des technologies de décarbonation. Elle a démontré que le déploiement massif pouvait rendre les énergies renouvelables compétitives à l’échelle mondiale.

L’innovation comme doctrine nationale

Le 4e plénum récent a acté un durcissement stratégique autour de l’innovation technologique, désormais pilier central du modèle de développement. Pékin vise l’autonomie dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, le numérique et les biotechnologies.

L’innovation n’est plus pensée comme un simple effort scientifique, mais comme un système intégré reliant recherche fondamentale, industrialisation et marché intérieur. Cette orientation structurera le 15e plan quinquennal (2026-2030), faisant de la maîtrise technologique un levier de résilience et de souveraineté.

Le système chinois combine confucianisme, léninisme, autoritarisme technocratique, capitalisme d’État et mécanismes de marché. Il s’agit d’un modèle hybride visant l’efficacité stratégique plus que la pure orthodoxie idéologique.

La vision financière de Xi Jinping : morale et puissance

Xi Jinping a récemment appelé à ce que le yuan acquière le statut de monnaie de réserve mondiale. Sa vision d’un « système financier moderne aux caractéristiques chinoises » repose non seulement sur des structures institutionnelles, mais aussi sur une culture morale.

Selon lui, règles et institutions ne suffisent pas : la stabilité exige une éthique intériorisée. S’inspirant d’un débat ancien entre légalistes et confucéens, il affirme que les règles seules produisent des experts en contournement ; seule la vertu garantit la durabilité.

Les cinq principes qu’il énonce honnêteté, droiture, prudence, innovation ancrée dans l’économie réelle et respect strict de la loi visent à éviter les excès observés en Occident comme en Chine (banque parallèle, spéculation immobilière, corruption). Il reconnaît d’ailleurs que le système chinois est « grand mais pas fort », ce qui fait de ce discours une correction plutôt qu’un triomphe.

Le paradoxe américain : vers une hybridation des modèles

Alors que Washington critique le capitalisme d’État chinois, les États-Unis adoptent progressivement des outils similaires : droits de douane, subventions ciblées, politique industrielle assumée, sécurisation des chaînes d’approvisionnement.

Sous Biden puis lors du second mandat de Trump, la coordination État-industrie s’est intensifiée. Le projet « Vault », visant à constituer des réserves stratégiques de minerais critiques (lithium, cobalt, nickel, terres rares), illustre cette mutation. Les États-Unis élargissent désormais la logique de stock stratégique au-delà du pétrole.

La rivalité sino-américaine ne mène pas à la victoire d’un modèle sur l’autre, mais à une hybridation. En cherchant à contenir la Chine, Washington adopte certaines de ses méthodes.

Le défi psychologique et civilisationnel

La Chine remet en cause l’idée selon laquelle modernité, innovation et prospérité durable seraient intrinsèquement liées au capitalisme libéral-démocratique. Ses succès industriels et technologiques sont souvent réduits à l’intervention de l’État, minimisant ses capacités substantielles.

Cette remise en question intervient alors que de nombreuses démocraties occidentales traversent des crises internes. La légitimité politique doit-elle reposer uniquement sur la procédure démocratique, ou inclure performance, efficacité et résilience ?

La Chine a démontré sa capacité à innover sous pression, à absorber la coercition économique et à mobiliser massivement des ressources pour la transition énergétique.

Un monde post-occidental ?

Des signes de reconnaissance émergent aux États-Unis. Certains intellectuels et entrepreneurs admettent la nécessité d’un État plus capable de construire et d’orienter. Les jeunes générations se montrent moins anxieuses face à l’ascension chinoise que leurs aînés.

Dans le Sud global, la trajectoire chinoise élargit les horizons : développement dirigé par l’État, planification à long terme, infrastructures massives, intégration sélective aux marchés mondiaux.

Le monde n’est plus structuré autour d’un seul récit de modernité. Plusieurs voies vers la prospérité coexistent désormais.

Conclusion : adaptation ou déni

Faire face à cette réalité ne signifie pas abandonner ses valeurs, mais reconnaître que la modernité n’est plus exclusivement occidentale. Le choix pour l’Occident n’est pas entre résistance et capitulation, mais entre adaptation lucide et déni obstiné.

Sources :

Mesurer la puissance manufacturière chinoise | Projet ChinaPower

Graphique : Les États-Unis dépendent fortement des importations de terres rares en provenance de Chine | Statista

China’s renewables reach new heights, as offshore wind takes off – Global Energy Monitor

Crédits et déductions en vertu de la loi sur la réduction de l’inflation de 2022 | Service des impôts

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Trump durcit la pression pétrolière sur Cuba

Pendant plus de vingt ans, le pétrole vénézuélien a constitué bien davantage qu’une simple source d’énergie pour Cuba. Il a été un amortisseur macroéconomique, un outil de stabilité sociale et un pilier géopolitique de l’architecture régionale anti-américaine construite autour de La Havane et Caracas.

Cette relation s’enracine dans l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez en 1999. Proche de Fidel Castro, Chávez transforme le pétrole en instrument de solidarité idéologique. En 2000, un accord de coopération énergétique prévoit que le Venezuela fournisse du brut à des conditions concessionnelles, tandis que Cuba envoie des milliers de médecins, enseignants et conseillers.

En 2004, la création de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) institutionnalise cette alliance comme contrepoids à l’influence américaine en Amérique latine. Entre 2005 et 2013, Caracas livre jusqu’à 115 000 barils par jour à Cuba, couvrant près de 60 % des besoins énergétiques de l’île. Le pétrole devient alors une véritable subvention extérieure, permettant à l’économie cubaine de fonctionner malgré une faible productivité et un accès restreint aux marchés financiers.

Au-delà de l’économie, l’échange consolide une alliance politique. Après la tentative de coup d’État de 2002 contre Chávez, Cuba renforce l’appareil sécuritaire vénézuélien. Chaque baril contribue indirectement à la stabilité des deux régimes.

L’érosion du modèle sous Nicolás Maduro (2014-2024)

La mort de Chávez en 2013 marque un tournant. Sous Nicolás Maduro, le Venezuela entre dans une crise profonde : effondrement des prix du pétrole en 2014, sous-investissement chronique de PDVSA, sanctions américaines.

La production vénézuélienne chute drastiquement, réduisant les livraisons à Cuba de plus de 100 000 barils par jour à environ 35 000 ces dernières années. Cette baisse révèle la fragilité structurelle du système énergétique cubain.

Cuba consomme environ 110 000 barils par jour, mais n’en produit qu’environ 40 000, un brut lourd et soufré principalement destiné aux centrales thermiques vieillissantes. La production domestique, stable entre 50 000 et 60 000 barils par jour entre 2003 et 2014, est tombée à environ 33 000 barils en 2023, alors que la consommation restait supérieure à 118 000 barils par jour. Ce déficit structurel ne peut être absorbé ni en volume ni en qualité.

Des alternatives insuffisantes : Mexique et Russie

Face au recul vénézuélien, Cuba s’est tournée vers le Mexique et la Russie. En 2025, les livraisons mexicaines atteignaient environ 20 000 barils par jour, et la Russie fournissait près de 10 000 barils quotidiens.

Cependant, ces flux ne bénéficient ni des mêmes conditions financières concessionnelles ni du même degré d’intégration politique que l’accord chaviste. Exposées aux pressions américaines et aux risques commerciaux, ces alternatives se sont révélées précaires. La suspension des livraisons mexicaines et le durcissement des contrôles maritimes ont conduit début 2026 à des périodes où l’île ne recevait pratiquement plus de pétrole.

Le choc énergétique de 2026 : rupture de continuité

L’intervention américaine au Venezuela et la chute de Maduro désarticulent l’axe énergétique régional qui soutenait Cuba depuis deux décennies. Il ne s’agit plus seulement de sanctions bilatérales classiques, mais d’une stratégie en réseau : frapper un nœud le Venezuela pour affaiblir un autre Cuba.

Le système électrique cubain, dépendant à 95 % du fuel importé, s’effondre rapidement. Les coupures atteignent parfois vingt heures par jour dans certaines régions. L’économie fonctionne par à-coups : usines à l’arrêt, commerces fermés, services publics réduits.

Le canal logistique est également touché : pénuries de diesel, transports publics réduits, chaînes du froid rompues, agriculture mécanisée au ralenti. Les pénuries deviennent physiques autant que monétaires, alimentant inflation et marchés parallèles.

L’effet multiplicateur sur l’économie

Le tourisme, représentant environ 10 % du PIB, est directement frappé. Déjà affaibli par la pandémie et les sanctions, il n’a attiré que 1,8 million de visiteurs l’an dernier contre 4,7 millions en 2018. Les pannes d’électricité et les difficultés d’avitaillement en kérosène aggravent les annulations de vols et la chute des recettes en devises.

La crise devient circulaire : moins d’énergie signifie moins de tourisme, donc moins de devises, donc moins de capacité à importer du carburant.

Selon le Centre d’études de l’économie cubaine, le PIB se serait contracté d’environ 5 % en 2025, prolongeant une chute cumulée supérieure à 15 % depuis 2020. L’inflation dépasse 30 %, le déficit commercial demeure élevé et les recettes extérieures tourisme, missions médicales, exportations traditionnelles sont en déclin.

Le président Miguel Díaz-Canel a instauré des mesures d’urgence : rationnement accru, semaine de travail réduite dans les entreprises d’État, priorisation énergétique pour la santé et l’alimentation.

Une crise sociale et politique

Les ménages subissent une triple pression : absence d’électricité et d’eau, inflation de pénurie, destruction d’emplois dans le tourisme et les services. Des manifestations sporadiques ont été signalées, tandis que les autorités renforcent les dispositifs de sécurité et mobilisent les structures de surveillance locales.

L’énergie agit comme un multiplicateur de fragilités : chaque baril manquant signifie moins de transport, moins de production, plus d’inflation et davantage de mécontentement social.

Une dépendance réduite… mais plus dangereuse

Paradoxalement, Cuba dépend aujourd’hui moins du Venezuela en valeur absolue qu’au pic des années 2000. Mais cette dépendance résiduelle est devenue plus périlleuse : le pétrole vénézuélien était historiquement intégré au système cubain et fourni à des conditions concessionnelles.

Sa disparition transforme une relation stabilisatrice en talon d’Achille économique. La crise actuelle n’est pas conjoncturelle, mais systémique. Dans une économie insulaire fortement dépendante des importations énergétiques, un choc pétrolier se transforme mécaniquement en crise économique, puis sociale.

Tant que cette dépendance structurelle ne sera pas réduite ce qui suppose investissements, réformes et accès durable aux devises chaque rupture énergétique restera une menace existentielle pour l’île.

Sources :

https://www.bbc.com/news/world-latin-america-11147157

Comisión Económica para América Latina y el Caribe

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Iran–États-Unis : la mécanique d’une escalade régionale

La séquence actuelle autour de l’Iran n’est plus une répétition de rhétorique. Elle ressemble à une montée en puissance logistique qui, par sa nature même, crée du risque, même si la Maison-Blanche espère encore un accord.

Les discussions indirectes se heurtent à un mur structurel, Washington veut un paquet qui englobe nucléaire, missiles, “proxys”, Téhéran peut accepter des ajustements sur le nucléaire mais refuse d’ouvrir ce qu’il considère comme sa profondeur stratégique et sa souveraineté, missiles et alliances régionales. Les divergences ne sont pas seulement techniques, elles sont identitaires. Et quand les objectifs deviennent maximalistes, la négociation cesse d’être un mécanisme de désescalade : elle devient un prétexte à la préparation.

Ces dernières semaines, plusieurs signaux convergent vers un fait central : les États-Unis veulent disposer d’une option militaire crédible, potentiellement calibrée pour durer, pas seulement pour “envoyer un message”.

Des responsables américains évoquent une mobilisation préparant des opérations sur plusieurs semaines si un ordre d’attaque était donné, avec un objectif de pleine capacité de déploiement à l’horizon mi-mars.

Dans le même temps, l’Iran a publiquement annoncé qu’en cas de frappe il viserait les bases américaines dans la région, en insistant sur le fait que ces frappes ne devraient pas être interprétées comme une attaque contre les pays hôtes, ce qui est précisément la manière iranienne de rendre la riposte “utilisable” sans élargir immédiatement en guerre inter-États avec les monarchies du Golfe.

Une option militaire crédible, mais logistiquement moins disponible.

Le problème, pour Washington, est que la région n’est plus celle de 2003. Les bases existent, la puissance de feu aussi, mais le théâtre est devenu saturé de vulnérabilités, et surtout politiquement moins disponible. Riyad a officiellement indiqué qu’il n’autoriserait ni son territoire ni son espace aérien à être utilisés pour des actions militaires contre l’Iran, et Abou Dhabi, Doha et Ankara ont communiqués une position similaire.

Ce verrou politique change la géométrie de la campagne. Il force l’US Air Force à penser ses sorties depuis des points plus éloignés, avec davantage de ravitaillement en vol, des cycles plus longs, donc moins de sorties, donc moins d’endurance. Autrement dit, même une campagne “sans invasion” devient plus coûteuse en munitions, en logistique, en temps, ce qui augmente mécaniquement le risque d’enlisement et donc la tentation d’élargir les cibles.

C’est ici que le précédent de la “guerre des douze jours” devient un repère utile, non pas pour imaginer un copier-coller, mais pour mesurer le durcissement du théâtre. En juin dernier, les États-Unis avaient déjà frappé des cibles nucléaires iraniennes en fin de campagne israélienne de douze jours. Cette séquence a montré deux choses que beaucoup d’analyses grand public minimisent.

D’abord, même quand une partie des tirs est interceptée, des impacts réels peuvent frapper des infrastructures sensibles, y compris des sites liés à l’appareil de défense. Ensuite, l’Iran apprend, adapte ses salves, varie ses vecteurs, cherche moins le symbole que l’usure des défenses. Or, une coalition qui vise une campagne plus longue doit compter non seulement ses plateformes, mais ses stocks de munitions à distance, ses intercepteurs, et le tempo politique domestique qui supporte une crise prolongée.

À ce stade, il faut clarifier une ambiguïté qui pèse sur les marchés. Une frappe “punitive” courte est une chose. Une stratégie visant à profiter d’un pouvoir fragilisé pour tenter un changement de comportement stratégique, voire un basculement interne, en est une autre. Or l’environnement régional peut donner à certains, à Washington comme à Tel-Aviv, le sentiment que la fenêtre est favorable : affaiblissement relatif de certains relais, pression sociale intérieure, et perception d’un moment de déséquilibre. Le risque, pour Téhéran, est existentiel. Et quand un pouvoir estime qu’on cherche sa fin, il ne raisonne plus en “règles d’engagement”, il raisonne en dissuasion par escalade.

C’est dans ce cadre que l’attitude des États du Golfe devient une variable centrale, non pas accessoire. Leur refus de servir de plateforme opérationnelle n’est pas un détail diplomatique : c’est une contrainte stratégique qui dit une vérité nouvelle, les monarchies veulent éviter d’être aspirées dans une guerre qui détruirait leur stabilité économique au moment même où elles essaient de sortir de la dépendance pétrolière. Une partie de leur message à l’Iran, déjà visible dans la communication publique, consiste à poser une frontière nette entre “l’attaque américaine” et “la responsabilité de l’État hôte”. Dit plus brutalement, elles cherchent à neutraliser l’équation iranienne classique, frapper les bases pour frapper la politique des capitales qui les accueillent.

Mais ce verrou n’élimine pas le risque. Il le déplace. Si les bases du Golfe deviennent politiquement “inutilisables” pour lancer l’offensive, elles restent physiquement vulnérables pour encaisser des représailles, ce qui alimente une autre dynamique, l’élargissement du théâtre malgré la volonté affichée de neutralité. Plusieurs capitales arabes expriment d’ailleurs leur inquiétude face à l’hypothèse que l’Iran mette sa menace à exécution en cas d’attaque américaine.

Ormuz, Bab el-Mandeb, Vulnérabilité commerciale et élargissement régional

Le second déplacement, plus dangereux encore, concerne les infrastructures énergétiques et logistiques. Les commentateurs évoquent toujours Ormuz comme un interrupteur, mais l’économie moderne ne se résume pas à un détroit. Le vrai risque est une combinaison : un détroit sous pression, Bab el-Mandeb remis sous tension via le théâtre yéménite, et des hubs de stockage et de soutage transformés en “actifs stratégiques” dans une escalade. On peut rappeler que le port de Fujairah, côté Émirats, concentre environ 80 millions de barils de capacité de stockage, renforcée par des cavernes ADNOC d’environ 42 millions de barils : c’est un point névralgique par définition. Et, dans une logique d’escalade, la tentation de frapper une infrastructure située aux Émirats peut apparaître politiquement moins coûteuse qu’hier pour Téhéran, précisément parce qu’Abou Dhabi est aujourd’hui davantage isolé dans son environnement régional, en friction ouverte avec Riyad et sous suspicion durable de plusieurs capitales du Golfe, ce qui réduit mécaniquement les risques de solidarité automatique autour de lui.

 La question n’est pas de savoir si des dizaines de millions de barils “brûleraient” dans un scénario extrême, mais de comprendre ce que représente, pour les marchés, la simple crédibilité d’un risque sur un tel nœud : hausse de la prime d’assurance, re-pricing des routes, stress sur les stocks, et donc volatilité auto-entretenue.

Ajoutez à cela la dimension des proxys, qui est précisément l’une des pierres d’achoppement des négociations. Washington veut réduire l’influence iranienne via les réseaux armés, notamment en Irak, au point d’utiliser la pression financière comme levier, ce qui montre que le front irakien n’est pas périphérique, il est central. Une escalade contre l’Iran a donc toutes les chances de réactiver, en miroir, une escalade “contre les implantations américaines” via des relais difficiles à neutraliser sans ouvrir une guerre plus large. Et dans un tel schéma, la Jordanie, par sa géographie et ses contraintes politiques, peut cesser d’être un simple couloir logistique pour devenir un théâtre exposé, au même titre qu’Israël. Ce basculement aurait une portée politique lourde : il fragiliserait durablement le roi Abdallah II, dans un pays où la marge d’autonomie diplomatique vis-à-vis de Washington demeure plus limitée que celle des monarchies du Golfe, capables, malgré leur dépendance sécuritaire, de poser des lignes rouges. Dans le contexte actuel, où la société jordanienne est déjà fortement mobilisée et critique sur la posture du royaume face à Gaza, l’idée même d’une Jordanie transformée en arrière-base, donc en cible potentielle, pourrait devenir un facteur de déstabilisation interne autant qu’un risque militaire.

Reste un facteur trop souvent traité comme une note de bas de page : la Chine. Une guerre contre l’Iran n’est pas un Venezuela. Dans l’économie réelle des sanctions, l’énergie iranienne est déjà une énergie sous contrainte, et donc un flux où la Chine est l’acteur le plus structurant, parce qu’elle sait absorber, financer, transporter, et contourner. En clair, perturber durablement l’Iran, c’est perturber une partie du système d’approvisionnement à prix décoté qui sert la Chine. 

Cela crée, pour Pékin, un incitatif clair à s’impliquer davantage, non pas par un engagement ostensible qui l’exposerait politiquement, mais par une montée en gamme discrète de l’assistance : apports technologiques, soutien en renseignement, capacités de surveillance et d’alerte, et intrants qui accroissent la résilience du dispositif iranien. Le déploiement de bâtiments chinois spécialisés dans la collecte et l’observation, y compris des navires de surveillance, dans l’environnement élargi du théâtre, s’inscrit dans cette logique : améliorer la connaissance de situation iranienne tout en densifiant le brouillard tactique pour l’adversaire.

Mais il y a un second objectif, rarement formulé publiquement. Aider l’Iran sur un théâtre où les États-Unis et Israël opèrent, c’est aussi, pour la Chine, un laboratoire grandeur nature : un stress test de ses capteurs, de ses liaisons, de ses systèmes de navigation et de renseignement, de ses chaînes de transmission, face à des standards occidentaux. Sans tirer un coup de feu, Pékin peut observer, mesurer, calibrer, apprendre, et ajuster. Et dans un monde où la question taïwanaise demeure l’horizon stratégique, la valeur de ces retours d’expérience dépasse largement l’Iran : elle nourrit la préparation d’un éventuel affrontement futur, en testant ses équipements, ses procédures et sa capacité à opérer indirectement dans un environnement contesté.

Le point le plus important, pour une analyse de risque, est le suivant : l’option “pas de troupes au sol” réduit le coût politique, mais elle réduit aussi la capacité à atteindre des objectifs maximalistes. Les responsables américains le savent, l’Iran est une forteresse géographique et démographique, et une campagne aérienne, même intense, n’a pas mécaniquement la capacité de “changer le pouvoir en place” si elle n’est pas adossée à une architecture interne prête à prendre le relais. Cela ouvre une zone grise très dangereuse : on peut frapper sans gagner, et dans ce cas, la seule manière de “ne pas perdre” devient d’élargir, de durer, ou de redéfinir les objectifs en cours de route. C’est là que les marchés se trompent souvent : ils réagissent aux premières 72 heures, alors que le vrai risque est dans le jour 10, quand les stocks s’érodent, que la fatigue politique monte, que les proxys se réveillent, que l’énergie se reprice, et que chaque acteur cherche une sortie sans humiliation.

Si l’on veut résumer les risques concrets, ils s’agrègent en trois couches. D’abord, une couche militaire, vulnérabilité des bases américaines, saturation possible des défenses, multiplicité des vecteurs, et incertitude sur l’endurance des stocks de munitions. Ensuite, une couche énergétique, Ormuz comme symbole, mais surtout l’ensemble du système, Bab el-Mandeb, ports, assurances, hubs de stockage, où la simple crédibilité d’un risque suffit à faire bouger la prime. Enfin, une couche politique, l’escalade reconfigure la diplomatie du Golfe, teste l’autonomie des capitales hôtes, et expose les États de transit comme la Jordanie à devenir, malgré eux, partie du théâtre.

La conclusion est simple et inconfortable. Une guerre est loin d’être certaine, et il existe encore des signaux de diplomatie, mais la mécanique de préparation, elle, est déjà une mécanique de risque. Plus le paquet américain reste maximaliste, plus l’Iran interprète l’option militaire comme un projet existentiel, plus il cherchera à dissuader par la menace de régionalisation, bases, Israël, routes maritimes, et nœuds énergétiques. Et plus les États du Golfe verrouillent leurs bases et leur espace aérien, plus l’architecture opérationnelle américaine devient complexe, donc potentiellement plus longue, donc plus exposée à l’élargissement.

Dans un Moyen-Orient déjà tendu, le danger n’est pas seulement l’événement. C’est la durée, parce qu’une crise longue transforme toujours l’économie en politique, et la politique en instabilité.

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Japon : marchés en hausse malgré les craintes sur la dette

Les élections législatives japonaises ont eu lieu le dimanche 8 février non sans crainte sur le futur de la 4ème économie mondiale.

Les élections législatives japonaises ont eu lieu le dimanche 8 février dernier et donnent de précieux premiers indicateurs sur le futur de la 4ème économie mondiale.

Le PLD (parti libéral démocrate) avec à sa tête Sanae Takaichi (première femme à occuper ce rôle) a réussi à se défaire du bourbier politique dans lequel le pays était plongé. Depuis les déboires de son ancien leader Shigeru Ishiba lors des élections législatives d’octobre 2024 et la mise en place d’un gouvernement minoritaire, le pays était dans l’incertitude politique. Entre-temps, la défaite du PLD aux sénatoriales de juillet 2025 avait conduit Mr Ishiba à la démission et Mme Takaichi ambitionnait de remettre de la clarté par les urnes. C’est ce qu’elle a réussi à faire.

Un PLD raffermi, et dominant face aux oppositions qui montaient

Malgré une mainmise quasi continue sur la politique de Tokyo, le PLD faisait face à la montée des oppositions dans les urnes. Lors des élections d’octobre 2024 le parti d’opposition PDC (centre-gauche) glanait 148 sièges et le PLD 198 dans une assemblée fragmentée (233 sièges requis pour gouverner seul). Or, les premières estimations des élection de Dimanche donneraient 316 députés au PLD sur les 465 que comptent la chambre basse, soit une base très solide pour que le PLD puisse mettre en place son programme politique.

Sanae Takaichi a en outre réussi à calmer la méfiance grandissante à l’égard du PLD causée notamment par l’inflation (doublement du prix du riz) et le scandale politico-financier des « caisses noires ».

Visibilité politique accrue mais inquiétudes budgétaires persistantes

Cette victoire permet certes, aux investisseurs de gagner en visibilité sur le devenir de l‘économie japonaise (une alliance de plusieurs partis auraient pu rendre difficile la mise en place de politiques publiques) mais elle peut surtout être inquiétante pour le futur des finances publiques nippones.

Mme Takaichi a annoncé un plan massif de relance budgétaire de 120 mds d’euros (environ 21 300 mds de yen) avec notamment une aide pour les ménages avec enfants, des subventions pour l’électricité, le gaz et un programme de crédit d’impôt pour les ménages.

Dette élevée : stimuler la croissance malgré les risques sur la dette

Le plan de relance budgétaire est justifié par la volonté de stimuler la consommation et les investissements face à une croissance en berne. Même si le stock de PIB en fait la 4ème puissance économique mondiale, le flux, la croissance est faiblement orientée (-0,6% au T3 2025).

Or, cette politique volontariste n’est pas sans conséquence pour un pays très endetté (environ 230% de PIB). Les investisseurs commencent déja à sanctionner la dette japonaise avec une montée des taux longs (près de 60 pb sur le 10 ans japonais depuis l’arrivée de Mme Takaichi en octobre 2025), et un rétrécissement du spread avec le 10 ans américain. Cette hausse ne devrait pas ralentir avec une montée des craintes d’un « moment Liz Struss » nippon.

Graphique 1 : Ecarts des taux des obligations souveraines américaines et japonaises à échéance 10 ans depuis 2023.

sources : Investing.com, calculs de l’auteur

Politique monétaire : la BoJ contrainte d’agir pour soutenir le yen

Côté politique monétaire, la BoJ a dû monter ses taux de 25 pb en décembre dernier pour soutenir la devise nippone chahutée dans un contexte de convergence de l’inflation vers la cible des 2% (2,1% en décembre 2025).

L’USD/JPY (+6,80% depuis 6 mois) permet certes de favoriser les exportations japonaises mais l’inflation importée pourrait se répercuter sur les consommateurs japonais (l’inflation n’est toujours pas à la cible des 2% depuis mars 2022).


La hausse des taux (courts et longs) permettra certes de rapatrier des capitaux avec des meilleurs rendements pour les supports japonais et libellés en JPY, mais c’est surtout un coût de la dette qui risque de s’envoler, et des entreprises qui resteraient attentistes (coût du crédit en hausse et craintes de hausses d’impôts futurs pour financer ce plan de relance).

Les investisseurs surpondèrent pour l’instant les marchés actions Japonais

Pour autant, les marchés actions japonais réalisent un très bon début d’année (+6,37% pour le Topix depuis janvier). Cela paraît contre-intuitif, notamment sur les valorisations de type CAPM. Avec un actif sans risque aux rendements plus hauts, le cost of Equity (rendement exigé par les investisseurs) devrait être plus élevé ce qui n’est à priori pas positif pour les marchés actions. Pour autant, les belles valeurs de l’indice (Toyota Motor, Mitsubishi Finance, Hitachi, Softbank) bénéficient entre autres côté industrie de la baisse du yen (favorable aux exportations) et le secteur financier de perspectives de meilleurs marges à venir sur les intérêts.

Graphique 2 : performance des marchés actions TOPIX (bourse de Tokyo) depuis le début de l’année

(source : Investing.com, calculs de l’auteur)

La clarté politique apportée par Mme Takaichi semblerait être réceptionnée de manière positive par les investisseurs même si l’expansion budgétaire à venir ne sera pas sans conséquence pour un pays très endetté. Surtout, la faiblesse continuelle du yen a contraint la BoJ à lever ses taux et à restreindre l’accès aux crédits ce qui ne viendra pas faciliter le plan de relance budgétaire.

En dépit d’une inflation qui n’est toujours pas à la cible, des taux courts et longs à la hausse, et un risque de « moment Liz Struss » japonais encore plus probable depuis les élections, les investisseurs restent pour l’instant surpondérés et investis positivement sur le Japon.

Sources :

Résultats électoraux et contexte politique

Données macroéconomiques (PIB, dette, croissance)

Banque du Japon (BoJ) : décisions de taux et inflation

Mitsubishi UFJ Financial Group

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Comment les think tanks influencent-ils la politique ?

Trois noms reviennent souvent dans les sphères d’influence : Brookings Institution, Heritage Foundation ou encore l’Institut Montaigne.

Ces organisations, appelées think tanks produisent rapports, tribunes, analyses économiques ou sociales, et sont omniprésentes dans les médias comme dans les coulisses du pouvoir. Derrière leur apparente neutralité intellectuelle se cache une véritable force politique, souvent bien plus influente qu’un parti minoritaire ou qu’un syndicat.

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Des idées aux lois : l’influence invisible

Un think tank ne rédige pas de lois, mais il fabrique les idées qui les inspirent. En fournissant des analyses « expertes » aux décideurs politiques, il contribue à définir ce qui est perçu comme une solution rationnelle ou nécessaire.

Cette influence est d’autant plus puissante qu’elle agit en amont : avant même que le débat politique ne commence. Aux États-Unis, la Heritage Foundation a joué un rôle clé dans l’élaboration du programme économique de Ronald Reagan dans les années 1980. Plus récemment, des think tanks comme l’American Enterprise Institute ont pesé dans les réformes fiscales ou les politiques de dérégulation.

En France, l’Institut Montaigne, souvent présenté comme modéré et libéral, propose régulièrement des réformes sur l’éducation, la santé ou le marché du travail, qui finissent par inspirer des politiques publiques. Quand Emmanuel Macron arrive à l’Élysée en 2017, plusieurs de ses conseillers viennent directement du monde des think tanks, notamment de Terra Nova ou de Montaigne.

Le pouvoir de ceux qu’on n’élit pas

Contrairement aux partis politiques ou aux syndicats, les think tanks ne sont soumis à aucun contrôle démocratique. Leurs experts ne sont pas élus, mais invités dans les médias, consultés par les ministères ou appelés à témoigner devant les assemblées.

Leur autorité repose sur leur capacité à produire des rapports solides, bien présentés, souvent appuyés par des chiffres… mais dont l’objectivité est parfois très relative. La question qui se pose est donc simple : qui finance ces idées ?

Une neutralité souvent illusoire

Beaucoup de think tanks se veulent indépendants, mais leurs sources de financement orientent inévitablement leurs travaux. Lorsqu’un institut est financé par de grandes entreprises, des banques ou des milliardaires, ses propositions tendent logiquement à refléter ces intérêts.

Le Cato Institute, par exemple, financé par les frères Koch magnats du pétrole aux États-Unis – défend des idées ultralibérales, opposées à toute régulation environnementale ou intervention de l’État. En Europe, certains think tanks sont également soutenus par des fonds privés ou même étrangers, ce qui soulève la question de leur réelle autonomie intellectuelle.

Même en France, où le financement est parfois plus opaque, plusieurs instituts reçoivent d’importants dons privés ou des subventions publiques. Les idées mises en avant comme la baisse des dépenses publiques ou la réforme du code du travail ne sont donc pas neutres : elles servent une vision économique bien spécifique.

Quand l’expertise devient un instrument politique

Tout comme les agences de notation transforment une analyse technique en pression politique, les think tanks utilisent leur statut d’expert pour peser sur l’opinion et sur les gouvernements. En période de crise, leurs voix sont souvent les premières que l’on entend dans les médias : on les consulte, on les cite, on leur donne la parole.

Mais derrière le vernis technique, leurs recommandations peuvent entraîner des choix lourds de conséquences : privatisations, réduction des dépenses sociales, baisse des impôts pour les plus riches, limitation du droit du travail. Autant de mesures qui changent concrètement la vie des citoyens, sans qu’ils aient été associés à leur élaboration.

Une influence difficile à réguler

Le problème est aussi structurel : comme le marché de la notation financière, le monde des think tanks est concentré et dominé par quelques grandes institutions. Un petit nombre d’organisations bien financées capte une large part de l’attention politique et médiatique.

Les think tanks alternatifs, progressistes ou écologistes comme l’Institut Rousseau, ATTAC ou le Shift Project peinent à émerger dans cet écosystème saturé. Pourtant, ce sont eux qui proposent d’autres grilles de lecture, d’autres priorités : plus sociales, plus écologiques, plus inclusives.

Les think tanks ne sont pas de simples laboratoires d’idées. Ce sont des acteurs politiques puissants, qui influencent directement les choix de société, sans jamais passer par les urnes. Leur pouvoir, souvent invisible, mérite d’être interrogé. Car à la fin, il faut se poser une question essentielle : ces idées servent-elles vraiment l’intérêt général, ou celui de ceux qui les financent ?

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Marchés : faits marquants du 25 au 29 août 2025

La dernière semaine d’août a été rythmée par un recul du dollar, une amélioration fragile en zone euro, une inflation toujours tenace en Asie et de nouvelles tensions commerciales. Les marchés actions américains ont atteint de nouveaux sommets, portés par la technologie et l’industrie, tandis que les rendements obligataires se sont tendus aux États-Unis et au Royaume-Uni, traduisant la persistance d’anticipations restrictives. Dans le même temps, le pétrole est resté soutenu par l’escalade en Ukraine et les métaux industriels ont trouvé un plancher grâce à la stabilisation européenne.

Devises majeures

Dollar américain (USD)

Le billet vert a perdu 0,36 %. Les chiffres de croissance du T2 sont restés solides, mais les signaux avancés s’affaiblissent : l’indice LEI a reculé et la confiance des consommateurs s’est dégradée. L’inflation ralentit graduellement avec un PCE global à 2,5 % et un cœur PCE à 2,6 %. Les inscriptions au chômage (229 000) confirment un marché de l’emploi qui se détend légèrement. La Fed reste prudente : deux baisses de taux sont anticipées d’ici fin 2025, dont une possible dès septembre.

Euro (EUR)

L’euro s’est apprécié (+0,52 %). L’indice Ifo en Allemagne est remonté à 89,0, au plus haut depuis mai 2024, malgré une consommation toujours déprimée. L’inflation allemande a atteint 2,2 % en août. En France, la confiance des ménages a chuté à 87, son plus bas depuis octobre 2023. La BCE reste en retrait, mais une première baisse de taux en 2025 n’est pas exclue.

Livre sterling (GBP)

La livre a reculé (–0,37 %). Aucun chiffre majeur n’a été publié, et l’économie reste confrontée à une faible croissance et à une inflation élevée. La Banque d’Angleterre n’envisage pas d’assouplissement avant 2026.

Yen japonais (JPY)

Le yen s’est légèrement renforcé (–0,07 % sur USDJPY). L’économie japonaise reste fragile : la production industrielle a chuté de –1,6 % en juillet, les ventes au détail n’ont progressé que de +0,3 %. L’inflation de Tokyo atteint 2,9 % et reste alimentée par les prix alimentaires (+7,4 %). La BoJ demeure coincée entre croissance molle et inflation tenace.

Franc suisse (CHF)

Le franc est resté stable. La croissance au T2 (+0,1 %) n’est quasi nulle, l’industrie a chuté (–2,4 %) et les exportations se sont repliées (–2,7 %). Le rôle refuge du CHF reste son principal moteur.

Dollar canadien (CAD)

Le CAD a progressé (+0,44 %). Le PIB du T2 a reculé de –0,4 %, principalement en raison de l’effondrement des exportations (–7,5 %), touchées par les droits de douane américains. La demande intérieure reste robuste (+0,9 %), soutenant la monnaie.

Dollar australien (AUD)

L’AUD a signé la meilleure performance du G10 (+0,56 %). La RBA a abaissé ses taux à 3,60 % mais l’inflation a surpris en hausse en juillet (2,8 % contre 1,9 % en juin). Le marché anticipe désormais une seule baisse de taux supplémentaire d’ici fin 2025.

Dollar néo-zélandais (NZD)

Le NZD a gagné 0,23 %. La confiance des entreprises s’améliore, mais l’activité propre recule et l’emploi reste faible. L’inflation reste stable à 2,6 %. Le différentiel de taux défavorable vis-à-vis de l’AUD limite l’attrait du NZD.

Géopolitique

Commerce mondial

Washington a doublé ses droits de douane sur l’Inde à 50 %, en réponse aux importations de pétrole russe. Les États-Unis menacent également l’Union européenne de mesures punitives face aux taxes numériques. En parallèle, un accord avec la Corée du Sud est proche et des discussions avec la Chine sont prévues pour l’automne.

Russie – Ukraine

L’Ukraine a intensifié ses frappes de drones contre les infrastructures énergétiques russes, ciblant notamment des terminaux gaziers et des raffineries. Moscou a riposté en bombardant Kiev, endommageant des bâtiments liés à l’Union européenne. La situation militaire et diplomatique reste bloquée, renforçant la prime de risque sur le pétrole.

Asie

La Chine reste en retrait avant les négociations commerciales avec Washington. Le Japon a vu une visite diplomatique annulée, tandis que la Corée du Sud renforce sa coopération économique et sécuritaire avec les États-Unis.

Obligations souveraines

Aux États-Unis, le 10 ans s’est établi à 4,4 %, son plus haut niveau en six semaines. La courbe reste inversée (2 ans–10 ans : –25 pb) mais l’inversion se réduit, signe d’une consommation résiliente.

En zone euro, le Bund a évolué autour de 2,2 %, les spreads périphériques (Italie, Espagne) se resserrant légèrement grâce à une détente commerciale avec Washington.

Au Royaume-Uni, le 10 ans gilt a atteint 4,3 %, tiré par une inflation persistante et l’absence de perspective de baisse de taux.

Au Japon, le 10 ans JGB est resté proche de 0,9 %, la BoJ maintenant une politique ultra-accommodante.

Le 10 ans canadien a évolué à 3,6 %, influencé par la contraction du PIB.

En Australie, le 10 ans ACGB a tourné autour de 3,9 %, malgré une RBA en pause prolongée.

En Nouvelle-Zélande, les rendements se sont fortement détendus, avec un 2 ans en baisse, reflétant l’anticipation de nouvelles baisses de taux.

En Suisse, le 10 ans est resté à 0,9 %, soutenu par le rôle refuge du franc.

Actions

Les indices américains (S&P 500, Nasdaq) ont atteint de nouveaux records, soutenus par la technologie et l’industrie. Les PMI robustes ont encouragé l’optimisme, mais la composante inflation a limité l’élan. Les secteurs de l’immobilier et de la consommation discrétionnaire sont restés en retrait.

En Europe, l’Euro Stoxx 50 a progressé, aidé par l’automobile et l’industrie, mais la récession allemande a freiné les gains.

À Londres, le FTSE a été soutenu par les valeurs minières et énergétiques, alors que les titres domestiques liés à la consommation ont souffert.

À Tokyo, le Nikkei a gagné grâce à la faiblesse du yen, mais les exportations restent fragiles.

Matières premières

Énergie

Le pétrole a poursuivi sa hausse, alimentée par les attaques contre les infrastructures russes et les perturbations du pipeline Druzhba. Le diesel canadien a bondi de +6,6 %, reflétant des tensions sur le marché raffiné. Le gaz naturel européen est resté stable, mais la menace d’interruptions russes entretient une forte volatilité.

Métaux précieux

L’or est resté soutenu par la demande refuge, dans un climat de tensions géopolitiques. La hausse des rendements US limite néanmoins son potentiel. L’argent et le platine ont suivi, tirés par leur double rôle refuge et industriel.

Métaux industriels

Le cuivre et l’aluminium se sont stabilisés, aidés par le retour du PMI manufacturier européen en territoire d’expansion. Au Canada, les métaux industriels ont progressé (+2,7 %), notamment les alliages (+12,4 %), grâce à une forte demande dans la construction et l’électronique.

Agriculture

Les prix agricoles restent en forte hausse. Au Japon, le riz affiche toujours +90 % sur un an malgré les mesures de stabilisation. En Allemagne, le café et le bœuf ont bondi de +38 %. Au Canada, la volaille (+7,9 %) et les produits laitiers poursuivent leur hausse.

Taux d’intérêt

  • Fed : l’économie américaine reste solide, mais l’inflation ralentit trop lentement. La banque centrale prépare deux baisses de taux d’ici fin 2025, dont une probable en septembre. Le 10 ans reste élevé à 4,4 %, preuve que le marché croit encore à une politique restrictive prolongée.
  • BCE : l’inflation dans la zone euro est proche de la cible (2,2 % en Allemagne), mais la croissance reste fragile. La BCE privilégie une posture attentiste, tout en gardant ouverte la possibilité d’un assouplissement fin 2025.
  • BoE : avec une inflation supérieure à 3 %, la Banque d’Angleterre ne peut envisager aucun relâchement avant 2026. La courbe britannique reste pentue, reflétant la défiance sur la trajectoire budgétaire.
  • BoJ : malgré une inflation à 2,9 % à Tokyo, la consommation atone pousse la BoJ à maintenir une politique ultra-accommodante. Les JGBs restent stables.
  • BoC : la contraction du PIB n’a pas poussé la Banque du Canada à bouger. Son objectif d’inflation à 2 % est réaffirmé, avec une posture neutre.
  • RBA : après avoir abaissé son taux directeur à 3,60 %, la banque reste prudente face à une inflation sous-jacente encore élevée. Une seule nouvelle baisse est attendue.
  • RBNZ : la plus dovish du G10. Le marché price deux nouvelles baisses d’ici la fin de l’année, ce qui affaiblit le NZD.
  • BNS : neutre, la Banque nationale suisse s’aligne sur les grandes tendances mondiales tout en profitant du rôle refuge de sa monnaie.

Calendrier économique (31 août – 5 septembre 2025)

Dimanche 31 août : PMI manufacturier Chine (49,4), PMI non-manufacturier (50,3)

Lundi 1er septembre : jour férié au Canada et aux États-Unis

Mardi 2 septembre : inflation flash zone euro, ISM manufacturier États-Unis

Mercredi 3 septembre : PIB Australie, discours Lagarde (BCE), discours Bullock (RBA), auditions monétaires Royaume-Uni, JOLTS US

Jeudi 4 septembre : CPI Suisse, ADP US, demandes d’allocations chômage US, ISM services US

Vendredi 5 septembre : ventes au détail UK, emploi Canada, chômage Canada, NFP US, chômage US, salaires US, PMI Ivey Canada

Sources :

Banques centrales

https://www.federalreserve.gov

https://www.ecb.europa.eu

https://www.bankofengland.co.uk

https://www.boj.or.jp

https://www.rba.gov.au

https://www.rbnz.govt.nz

https://www.bns.admin.ch

Institutions statistiques

https://www.bls.gov

https://www.destatis.de

https://www.insee.fr

https://www150.statcan.gc.ca

https://www.abs.gov.au

https://www.stat.go.jp

Médias financiers et données de marché

https://www.reuters.com

https://www.bloomberg.com

https://www.ft.com

https://www.tradingeconomics.com

https://www.tradingview.com

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Été 2025 : entre records et secousses

L’été 2025 aura été l’un des plus intenses de la décennie pour les marchés financiers. Tandis que Wall Street inscrivait de nouveaux records historiques, porté par la vague de l’intelligence artificielle et par des signaux monétaires plus accommodants, l’Europe oscillait entre reprise fragile et incertitudes tarifaires.

L’Asie, elle, a jonglé entre la puissance de Taïwan dans les semi-conducteurs et l’ombre persistante de la crise immobilière chinoise. Mais derrière cette euphorie apparente, les investisseurs ont été confrontés à des secousses brutales, comme la déroute de Novo Nordisk, aux tensions géopolitiques croissantes entre Israël, les États-Unis et l’Iran, et à l’épilogue symbolique de la chute d’Evergrande.

L’été 2025 restera comme un moment charnière : celui où les marchés ont commencé à parier sur un “pivot” monétaire, tout en réalisant que l’économie mondiale reste semée de pièges.

Macroéconomie et banques centrales : un pivot en préparation

Sur le plan macroéconomique, l’été a confirmé un scénario de ralentissement maîtrisé. Aux États-Unis, l’inflation est retombée à 2,7 % en juillet, avec un cœur à 3,1 %. L’emploi a montré des signes de modération, donnant à Jerome Powell l’argument nécessaire pour préparer une baisse de taux.

À Jackson Hole, le président de la Fed a surpris en ouvrant la porte à une détente monétaire dès septembre. Les marchés obligataires ont aussitôt salué l’annonce : le 10 ans américain est revenu vers 4,25 %, et le dollar a cédé du terrain.

En Europe, la BCE a préféré marquer une pause après avoir ramené son taux de dépôt à 2 % en juin. L’institution, confortée par un PMI composite en hausse à 51,1 en août, a estimé que la désinflation restait en bonne voie, même si l’inflation des services demeure un risque.

À Londres, la Banque d’Angleterre a pris une décision audacieuse : réduire son taux directeur à 4 % début août. Une décision aussitôt compliquée par le rebond de l’inflation britannique à 3,8 %, son plus haut niveau depuis plus d’un an. Enfin, au Japon, la BoJ a poursuivi sa normalisation graduelle en relevant son taux directeur à 0,35 %, dans un contexte où le yen reste faible malgré le resserrement monétaire.

Actions : gagnants et perdants de l’été

Les grands gagnants de l’été se trouvent dans la tech et la finance. Microsoft a livré des résultats spectaculaires, avec une progression de 39 % pour Azure et un capex record de 30 milliards de dollars, propulsant sa capitalisation au-delà de 4 000 milliards. Palantir a dépassé pour la première fois le milliard de dollars de revenus trimestriels et relevé fortement ses prévisions, confirmant la solidité de sa trajectoire.

TSMC a annoncé un bénéfice net record, en hausse de 60 % sur un an, consolidant son rôle central dans l’économie de l’IA. Les banques UBS et Santander se sont distinguées en publiant des bénéfices solides, portés par la bonne tenue de leurs activités commerciales et par une gestion prudente des coûts.

À l’inverse, plusieurs géants ont connu un été difficile. Novo Nordisk a vu sa capitalisation s’évaporer après un plongeon de plus de 10 % en août, les investisseurs doutant de sa capacité à maintenir son avance dans l’obésité. Dans le luxe, Kering a été sanctionné avec un recul de 15 % de ses ventes au T2, dont un plongeon de 25 % pour Gucci, tandis que LVMH a mieux résisté.

Renault a affiché une perte nette de plus de 11 milliards d’euros liée à une dépréciation sur Nissan et a abaissé ses prévisions de marge et de cash-flow. Enfin, l’éolien offshore européen a souffert de retards et de coûts persistants, avec Ørsted en première ligne.

Matières premières et obligations : l’or roi, le pétrole stable

Sur le marché des matières premières, l’or a confirmé son statut de valeur refuge ultime. Le métal jaune a franchi le seuil symbolique des 3 000 dollars l’once début août, stimulé par la perspective d’une baisse des taux américains et par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Le pétrole, en revanche, est resté étonnamment stable.

Le Brent a évolué autour de 67-68 dollars le baril, coincé entre une demande estivale soutenue et la prudence des investisseurs face aux incertitudes mondiales.

Côté obligations, la détente des rendements a permis aux actifs sensibles aux taux de respirer. Les small caps américaines et l’immobilier coté ont connu un rebond marqué après Jackson Hole. Les investisseurs ont commencé à rallonger leurs positions de duration, anticipant que l’ère des taux élevés touche à sa fin.

Géopolitique : un été sous haute tension

Si les marchés financiers ont fêté Jackson Hole, ils n’ont pas pu ignorer la montée des tensions au Moyen-Orient. Dès juillet, Israël a multiplié les signaux de fermeté à l’égard de l’Iran, accusé de soutenir des groupes armés régionaux. Les États-Unis ont affiché leur soutien inconditionnel à Tel-Aviv, tout en affirmant ne pas vouloir d’une extension du conflit.

Mais à Washington comme à Jérusalem, le message a été clair : toute attaque iranienne sera suivie de représailles.

Dans ce contexte, les investisseurs ont retrouvé de vieux réflexes. L’or a été plébiscité comme valeur refuge, et les flux vers les actifs jugés sûrs se sont intensifiés. Le risque géopolitique est redevenu un facteur central, rappelant que les marchés restent vulnérables aux soubresauts diplomatiques.

À l’autre bout de l’Asie, la radiation d’Evergrande de la Bourse de Hong Kong, fin août, a marqué l’épilogue symbolique d’une crise immobilière qui secoue la Chine depuis plusieurs années. Ce geste, hautement symbolique, a ravivé les craintes sur la solidité du modèle économique chinois, malgré un PIB affiché à +5,2 % au deuxième trimestre.

Perspectives : un automne sous surveillance

À la veille de la rentrée, trois grandes questions se posent. La première est monétaire : la Fed concrétisera-t-elle une première baisse de taux en septembre ? Si oui, le marché pourrait prolonger sa dynamique haussière, mais un chiffre d’inflation ou d’emploi mal orienté pourrait raviver la volatilité.

La deuxième est géopolitique : les tensions au Moyen-Orient, associées aux incertitudes commerciales, constituent une menace immédiate. Une escalade entre Israël, l’Iran et les États-Unis aurait des répercussions directes sur l’énergie et sur la confiance des marchés.

Enfin, la troisième est microéconomique : la vague de l’IA doit continuer de se traduire par des résultats tangibles. Si Microsoft, Palantir et TSMC ont montré la voie, les prochaines publications diront si cette tendance se diffuse à l’ensemble du secteur.

En résumé, l’été 2025 a été celui des contrastes : des marchés actions au zénith, des banques centrales qui amorcent leur pivot, mais aussi des chocs d’entreprises et des menaces géopolitiques qui rappellent la fragilité de cette euphorie. L’automne dira si la promesse d’un atterrissage en douceur peut tenir face aux secousses du monde réel.

Sources
https://www.reuters.com/markets/us/powell-signals-september-rate-cut-jackson-hole-2025-08-22/
https://www.reuters.com/markets/europe/ecb-leaves-interest-rates-unchanged-amid-tariff-uncertainty-2025-07-24/
https://www.reuters.com/world/uk/bank-england-cuts-rates-4-after-narrow-5-4-vote-2025-08-07/
https://www.reuters.com/markets/us/us-consumer-inflation-cools-more-than-expected-july-2025-08-14/
https://www.reuters.com/markets/commodities/gold-hits-record-high-above-3300-rate-cut-hopes-build-2025-08-21/
https://www.ft.com/content/microsoft-capex-30bn-ai-2025
https://www.reuters.com/business/palantir-lifts-annual-revenue-forecast-again-ai-demand-accelerates-2025-08-04/
https://www.reuters.com/business/healthcare-pharmaceuticals/novo-nordisk-shares-plunge-obesity-drugs-2025-08-06/
https://www.reuters.com/business/autos-transportation/renault-h1-loss-guidance-nissan-impairment-2025-07-26/
https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-07-30/kering-sales-slump-gucci-down-25-lvmh-resilient
https://www.reuters.com/sustainability/boards-policy-regulation/ubs-beats-expectations-with-24-billion-second-quarter-profit-2025-07-30/
https://www.reuters.com/business/finance/santanders-q2-net-profit-rises-7-same-period-2024-2025-07-30/
https://www.reuters.com/world/middle-east/white-house-american-people-not-seek-wider-war-2025-08-14/
https://www.reuters.com/world/middle-east/us-ready-strike-back-mid-east-attack-ambassador-2025-08-20/
https://www.reuters.com/world/china/evergrande-delist-hong-kong-2025-08-25/