A picture taken on november 20, 2017 shows the Elysee palace in Paris. / AFP PHOTO / LUDOVIC MARIN
À l’heure où la croissance française ralentit, où la question de la dette publique s’impose dans le débat, et où les tensions sociales persistent, les fondements du modèle économique français méritent d’être réinterrogés.
Lorsqu’Adam Smith publie La Richesse des nations en 1776, son intuition centrale est connue : la prospérité d’un pays repose d’abord sur sa capacité à libérer les forces productives, à favoriser la division du travail et à laisser circuler les échanges dans un cadre institutionnel stable. L’État n’est pas absent de ce schéma, mais il n’en constitue pas le centre de gravité. Il garantit la sécurité, la justice, certaines infrastructures et les conditions générales de fonctionnement du marché. Pour le reste, la création de richesse naît de l’initiative individuelle, de la spécialisation et de la coordination décentralisée des intérêts.
Vue depuis la France contemporaine, cette architecture paraît à la fois familière et lointaine. Familière, parce que la France reste bien une économie de marché, fondée sur la propriété privée, l’entreprise, l’échange et la concurrence. Lointaine, parce que ce marché s’y déploie dans un environnement de prélèvements obligatoires élevés, de dépense publique massive, de régulation dense et d’arbitrages collectifs nombreux. La France n’a pas renoncé à l’économie de marché ; elle l’a progressivement enchâssée dans une logique de correction, d’encadrement et de compensation.
La France n’a pas renoncé au marché ; elle en corrige en permanence les résultats, parfois jusqu’à en affaiblir les mécanismes.
C’est là sans doute que se situe la première tension entre Smith et le modèle français actuel. Dans La Richesse des nations, le marché ne vaut pas seulement comme principe abstrait de liberté : il constitue un mécanisme d’allocation des ressources, supposé orienter le capital et le travail vers les usages les plus productifs. La concurrence y joue un rôle disciplinaire ; le prix, un rôle d’information ; l’intérêt individuel, un rôle moteur. Or le modèle français, tout en conservant ces ressorts, les entoure d’un maillage institutionnel si dense qu’il en modifie parfois la dynamique.
Le marché du travail en offre une illustration évidente. La protection qu’il garantit répond à une demande légitime de sécurité et de stabilité, mais elle s’accompagne aussi de rigidités persistantes, d’un coût du travail élevé sur certains segments et d’une difficulté chronique à concilier protection des insiders et insertion durable des outsiders. Ce décalage n’est pas anecdotique. Il touche au cœur de la question smithienne : comment organiser un système économique qui encourage simultanément l’initiative, l’emploi, l’investissement et la mobilité des ressources ? À trop privilégier la préservation des équilibres existants, le risque est de freiner les dynamiques d’ajustement et d’innovation qui conditionnent la croissance à long terme.
La fiscalité, elle aussi, éclaire cette ambivalence. Dans la tradition française, l’impôt ne sert pas uniquement à financer les fonctions régaliennes et les biens publics ; il est aussi un instrument de redistribution, de stabilisation et d’orientation économique. Cette extension de ses finalités a profondément transformé la place de l’État. Dans le schéma de Smith, la richesse précède la redistribution ; dans le modèle français, redistribution et production sont étroitement imbriquées, au point que la seconde est parfois pensée à travers les exigences de la première. Cette logique a ses vertus. Elle a permis de financer des services publics étendus, de réduire les inégalités monétaires et d’amortir les chocs sociaux. Mais elle soulève aussi une interrogation croissante sur l’efficacité des prélèvements et sur leurs effets cumulatifs sur l’activité.
Le modèle français protège, corrige et amortit ; il peine davantage à simplifier, stimuler et projeter.
Cette difficulté tient en partie à la place singulière qu’occupe l’État dans l’économie française. Là où Smith concevait un État arbitre, garant et parfois bâtisseur, la France a progressivement construit un État à la fois financeur, régulateur, employeur, stratège et réparateur. Cette extension continue des fonctions publiques s’est nourrie d’une histoire longue : héritage administratif centralisé, montée de l’État-providence, réponse aux crises successives, volonté de préserver la cohésion sociale dans un pays profondément attaché à l’égalité. Mais elle a produit en retour une forme de dépendance structurelle à l’intervention publique.
Cette dépendance se manifeste de plusieurs façons. Elle se lit d’abord dans l’attente sociale vis-à-vis de l’État, auquel il est demandé de corriger les déséquilibres du marché, de soutenir le pouvoir d’achat, de protéger les secteurs menacés, de financer la transition écologique, de garantir l’accès aux soins, de sauver l’industrie, de réguler les prix et de compenser les effets des crises extérieures. Elle se lit ensuite dans la difficulté politique à hiérarchiser les dépenses, à distinguer ce qui relève de l’investissement de long terme et ce qui ressort de l’entretien permanent du statu quo. Elle se lit enfin dans une forme de brouillage conceptuel : l’État est souvent sommé de produire de la croissance tout en corrigeant ex ante et ex post tous les coûts sociaux qu’elle pourrait engendrer.
Or c’est précisément ce type de confusion que la lecture de Smith permet de questionner. Non parce qu’elle fournirait une recette directement transposable au XXIe siècle, mais parce qu’elle oblige à revenir à une distinction essentielle : celle entre les conditions de production de la richesse et les mécanismes de sa redistribution. Dans le débat français, cette distinction tend à s’estomper. La solidarité, valeur centrale du compromis social national, est parfois pensée indépendamment de la dynamique de création de valeur qui doit pourtant la rendre soutenable. De là naît une fragilité de fond : un système peut être très redistributif sans être suffisamment productif ; il peut corriger efficacement les inégalités présentes tout en préparant mal la prospérité future.
La question n’est pas de choisir entre efficacité économique et justice sociale, mais de savoir sur quelle base productive la seconde peut durablement reposer.
C’est pourquoi le détour par La Richesse des nations demeure utile. Smith rappelle qu’une économie prospère est d’abord une économie qui produit, spécialise, échange et investit. Cette évidence est parfois occultée dans le cas français par l’intensité des débats budgétaires et sociaux, qui finissent par faire de la répartition la question première, avant même celle de la création de richesse. Cela ne signifie évidemment pas que la redistribution serait secondaire. Cela signifie qu’elle ne peut être conçue indépendamment de la compétitivité, de l’innovation, de la qualité du tissu productif, de la capacité à attirer l’investissement et de l’efficacité des institutions.
À cet égard, la France se trouve dans une position paradoxale. Elle dispose d’atouts considérables : une démographie relativement dynamique à l’échelle européenne, des infrastructures de qualité, de grandes entreprises internationalisées, une capacité d’innovation réelle, un niveau élevé de qualification dans certains secteurs et une puissance publique capable de mobiliser rapidement des moyens importants. Mais ces atouts coexistent avec des faiblesses persistantes : complexité normative, sentiment d’instabilité fiscale, lourdeur administrative, difficulté à faire croître les entreprises de taille intermédiaire, désajustements sur le marché du travail, et faible lisibilité globale du cap économique à moyen terme.
Le problème n’est donc pas seulement quantitatif ; il est aussi qualitatif. Ce qui est en cause n’est pas le volume de l’intervention publique en soi, mais son efficacité relative, sa cohérence et sa capacité à ne pas neutraliser les incitations qu’elle prétend compléter. Un État stratège n’est pas un État omniprésent ; un État protecteur n’est pas nécessairement un État qui empile les dispositifs ; une économie sociale de marché n’est pas une économie dans laquelle le signal-prix, le risque entrepreneurial et la concurrence deviennent secondaires.
De ce point de vue, la France n’est pas tant en rupture avec Adam Smith qu’en situation de dialogue inachevé avec lui. Elle partage avec sa pensée l’idée qu’il faut un cadre institutionnel solide, une division du travail performante, des infrastructures collectives et une confiance minimale dans la capacité des acteurs économiques à produire de la richesse. Mais elle s’en éloigne par une tendance constante à suspecter les résultats du marché avant même qu’ils ne se produisent, et à organiser en amont leur correction.
Le modèle français ne récuse pas le marché ; il lui demande de produire sous surveillance.
Cette surveillance permanente peut se justifier dans certains domaines. Les externalités, les asymétries d’information, les rentes, les monopoles naturels, les crises systémiques ou les impératifs écologiques imposent évidemment de dépasser le strict cadre du laisser-faire. Le contexte contemporain n’est plus celui du XVIIIe siècle. Les chaînes de valeur sont mondialisées, les transitions énergétiques sont coûteuses, la géopolitique pèse sur les approvisionnements, et l’innovation technologique recompose très vite les rapports de force. Mais c’est précisément dans ce contexte que la qualité de la coordination entre État et marché devient décisive. Une politique publique efficace ne doit pas seulement compenser ; elle doit rendre possible.
Rendre possible, en France, suppose probablement trois déplacements. Le premier consisterait à simplifier l’environnement économique, non par obsession idéologique de la dérégulation, mais pour restaurer de la lisibilité et de la prévisibilité. Le deuxième impliquerait de réorienter plus nettement la dépense publique vers ce qui augmente réellement le potentiel de croissance : éducation, innovation, technologie, réindustrialisation, adaptation écologique. Le troisième exigerait de repenser certaines formes de redistribution afin qu’elles demeurent puissantes socialement sans produire d’effets désincitatifs excessifs ni entretenir une dépendance structurelle à la dépense courante.
Ce triple mouvement ne reviendrait pas à “faire du Smith” contre le modèle français. Il reviendrait plutôt à prendre au sérieux une intuition que le débat national contourne souvent : une société ne protège durablement que ce qu’elle est capable de produire durablement. C’est dans cet écart entre ambition sociale et base productive que se joue aujourd’hui une partie essentielle de l’avenir économique du pays.
Relire La Richesse des nations à l’aune de la France contemporaine ne conduit donc ni à célébrer naïvement le marché, ni à condamner mécaniquement l’État-providence. Cette relecture invite plutôt à réexaminer les conditions d’un compromis devenu plus difficile à tenir : comment préserver un haut niveau de solidarité sans affaiblir les ressorts de la production ? comment maintenir une protection sociale forte sans décourager la prise de risque ? comment continuer à corriger les inégalités sans faire reposer l’ensemble du système sur une croissance trop faible et une dette trop lourde ?
Au fond, la question française n’est pas de savoir s’il faut choisir Adam Smith contre le modèle social. Elle est de déterminer comment réarticuler la liberté économique, l’efficacité productive et la justice collective dans un cadre redevenu soutenable.
L’Iran a bien indiqué le 24 mars 2026 que les navires « non hostiles » pouvaient transiter par le détroit d’Ormuz sous coordination avec ses autorités, et COSCO a repris le 25 mars ses réservations vers plusieurs ports du Golfe.
En revanche, Reuters a aussi rapporté que deux navires liés à COSCO ont fait demi-tour le 27 mars, preuve que le risque n’a pas disparu.
« Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un passage maritime stratégique. C’est aussi un levier géopolitique capable de déplacer instantanément les prix de l’énergie, les coûts du transport mondial et la perception du risque sur les marchés financiers. »
Comprendre ce mécanisme est essentiel, car lorsqu’Ormuz se bloque ou se rouvre partiellement, ce ne sont pas seulement les pétroliers qui sont concernés. Ce sont aussi les prix du pétrole, du gaz, du fret, de l’assurance maritime et, à terme, une partie du coût de nombreux biens dans l’économie mondiale. En mars 2026, l’annonce iranienne autorisant le passage des navires jugés « non hostiles » a été perçue comme un début d’assouplissement, immédiatement surveillé par les marchés.
Comment fonctionne réellement le levier du détroit d’Ormuz
Le détroit d’Ormuz est l’un des principaux goulets d’étranglement de l’économie mondiale. En temps normal, une part considérable des flux de pétrole et de gaz y transite. Lorsqu’un conflit perturbe cette route, la tension ne se limite pas au Moyen-Orient : elle se transmet aussitôt aux marchés de l’énergie, au commerce maritime et aux anticipations d’inflation. Reuters rappelle qu’au moment de la crise, ce passage concentrait environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz.
Source image : France 24
Mais ici, il ne s’agit pas d’une fermeture binaire, ouverte ou fermée. L’Iran semble plutôt chercher à instaurer un accès sélectif. Les navires considérés comme « non hostiles » peuvent, en théorie, passer à condition de se coordonner avec les autorités iraniennes. À l’inverse, les navires liés aux États-Unis, à Israël ou à des pays vus comme parties prenantes de l’agression restent exposés à un refus de passage.
Pourquoi ce n’est pas un simple retour à la normale
Ce type d’annonce peut donner l’impression d’une désescalade. En réalité, il s’agit plutôt d’une réouverture partielle, contrôlée et politiquement filtrée.
Autrement dit, le détroit ne redevient pas un espace neutre de circulation. Il tend à devenir un corridor conditionnel, où la liberté de navigation dépend de critères géopolitiques. Reuters Breakingviews souligne que le redémarrage de COSCO est un signal important, mais qu’il concerne surtout du fret conteneurisé ordinaire, pas les cargaisons énergétiques qui restent le cœur du rapport de force.
Cela change profondément la lecture économique de la crise : le sujet n’est plus seulement « le détroit est-il bloqué ? », mais aussi « pour qui est-il praticable, à quel prix, et avec quel niveau de risque ? ».
Qui sont les navires « non hostiles »
La formule est volontairement floue. Dans sa communication à l’ONU et à l’Organisation maritime internationale, l’Iran explique que peuvent bénéficier d’un passage sûr les navires qui ne participent pas à des actes d’agression contre lui et qui respectent ses règles de sûreté. Reuters a également rapporté qu’Abbas Araghchi avait cité des pays « amis » ou tolérés, dont la Chine, la Russie, l’Inde, l’Irak et le Pakistan.
Cette ambiguïté crée une asymétrie très forte. Certains armateurs disposent potentiellement d’un accès plus fluide, tandis que d’autres restent confrontés à des coûts d’escorte, à des surcoûts d’assurance ou à un risque d’immobilisation. Ce n’est donc pas seulement une question militaire : c’est aussi une nouvelle hiérarchie de compétitivité dans le transport maritime.
Pourquoi le retour de COSCO est autant observé
Dans ce contexte, la décision de COSCO de reprendre le 25 mars ses réservations vers les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar, le Koweït et l’Irak a été interprétée comme un test grandeur nature du nouveau régime de circulation dans le Golfe. Reuters note que, pour les marchés, ce type de décision est très révélateur : les grands armateurs ne relancent pas leurs routes sans un minimum de visibilité sur le risque, l’assurance et la faisabilité opérationnelle.
Mais ce signal d’optimisme doit être tempéré. Le 27 mars, deux navires chinois liés à COSCO ont tenté de sortir du Golfe via Ormuz avant de faire demi-tour, ce qui a montré que même pour des navires supposés bénéficier d’un traitement plus favorable, le passage ne pouvait pas encore être considéré comme garanti.
Quand la géopolitique se transforme en prix de marché
Dès qu’un signal d’assouplissement apparaît sur Ormuz, les marchés de l’énergie réagissent presque instantanément. Reuters a rapporté qu’après l’annonce d’un possible apaisement, le Brent était repassé sous les 100 dollars, alors même que la situation restait extrêmement instable. Cela montre que la prime de risque incorporée dans les prix dépend autant des anticipations que des flux effectivement rétablis.
En d’autres termes, les marchés ne valorisent pas seulement le pétrole disponible aujourd’hui. Ils valorisent aussi la probabilité qu’il puisse continuer à circuler demain.
C’est pourquoi un simple message diplomatique, une reprise partielle des réservations maritimes ou le passage de quelques navires peut faire bouger les cours. Mais tant que la sécurité du transit reste sélective et réversible, cette détente reste précaire. Les derniers développements de Reuters montrent d’ailleurs qu’au 31 mars le marché pétrolier demeure très tendu, avec un Brent reparti au-dessus de 114 dollars.
Le vrai sujet : assurance, fret et chaînes d’approvisionnement
L’effet économique ne passe pas seulement par le pétrole brut. Il passe aussi par le coût du transport.
Quand une zone maritime bascule dans le risque de guerre, les primes d’assurance explosent, les itinéraires se compliquent, les délais augmentent et certaines compagnies suspendent purement et simplement leurs opérations. Le retour partiel d’armateurs comme COSCO peut donc être interprété comme un début d’allégement de cette contrainte, mais pas comme un effacement du risque.
À cela s’ajoute une autre évolution plus structurelle : selon AP, l’Iran semble avoir mis en place une forme de régime quasi tarifaire ou de « toll booth », avec vetting politique des navires, coordination obligatoire et, dans certains cas, paiement de frais de passage. Cela transforme un détroit stratégique en instrument de sélection économique et diplomatique.
Pourquoi cela change la finance mondiale
Cette crise montre que la circulation maritime n’est plus seulement une question logistique. Elle devient un actif géopolitique.
Pour les investisseurs, cela signifie plusieurs choses :
d’abord, que le risque maritime doit désormais être intégré durablement dans la valorisation des matières premières, des compagnies d’assurance, du fret et de certaines industries importatrices ; ensuite, que l’accès à une route stratégique peut dépendre d’alignements politiques et non plus uniquement du droit commercial international ; enfin, que la segmentation des flux mondiaux entre corridors « sûrs », « tolérés » ou « hostiles » peut devenir un facteur structurel de coût.
Ce que cela signifie pour l’Europe
Pour l’Europe, la leçon est claire : même lorsqu’elle n’est pas directement dépendante du brut du Golfe, elle reste exposée à la volatilité mondiale de l’énergie, aux tensions sur les produits raffinés, au renchérissement du fret et aux effets inflationnistes importés. Reuters a indiqué le 31 mars que l’Union européenne demandait à ses États membres de se préparer à une perturbation prolongée des marchés énergétiques liée à la guerre avec l’Iran. Autrement dit, Ormuz n’est pas un sujet lointain. C’est un point de transmission immédiat entre géopolitique, inflation, commerce mondial et souveraineté économique.
Conclusion
Le message envoyé par Téhéran et la reprise partielle de COSCO ne signifient pas un retour à la normale. Ils signalent plutôt l’émergence d’un nouvel équilibre, plus fragile, plus sélectif et plus politique.
Le détroit d’Ormuz ne fonctionne plus seulement comme une voie maritime. Il devient un filtre stratégique, capable de redistribuer les coûts, les avantages concurrentiels et les rapports de force entre puissances commerciales.
Et c’est précisément pour cela que les marchés le surveillent autant : parce qu’aujourd’hui, le prix de l’énergie, le coût du fret et une partie de la stabilité économique mondiale se jouent aussi dans cette zone grise entre sécurité, diplomatie et contrôle des flux.
« Le prix du carbone est souvent perçu comme une simple taxe environnementale. En réalité, il fonctionne comme un véritable marché financier où l’offre, la demande et la rareté déterminent la valeur de la pollution. »
Comprendre ce mécanisme est essentiel, car aujourd’hui le prix du carbone influence directement le coût de l’énergie, des matériaux industriels et, à terme, celui de nombreux produits du quotidien.
Le système européen de quotas carbone, appelé EU ETS (Emissions Trading System), est aujourd’hui l’un des outils centraux de la transition énergétique en Europe.
Comment fonctionne réellement le marché du carbone
Le principe repose sur un mécanisme appelé “Cap and Trade”.
D’un côté, les autorités fixent une limite maximale d’émissions de CO₂ pour certains secteurs industriels comme l’énergie, l’acier, le ciment ou l’aviation. Ce plafond global le cap diminue progressivement chaque année afin de forcer la réduction des émissions.
Pour fonctionner, ce système s’appuie sur des quotas carbone : 1 quota = le droit d’émettre 1 tonne de CO₂.
Les entreprises doivent posséder suffisamment de quotas pour couvrir leurs émissions réelles. Si elles dépassent leur allocation, elles doivent acheter des quotas supplémentaires sur le marché.
À l’inverse, les entreprises qui émettent moins que prévu peuvent revendre leurs quotas excédentaires. C’est cette possibilité d’échanger les quotas le trade qui crée un véritable marché du carbone.
Pourquoi le prix du carbone fluctue
Comme sur les marchés financiers traditionnels, le prix des quotas carbone évolue en fonction de l’offre et de la demande. Plusieurs facteurs influencent ces variations.
D’abord, la météo et le prix de l’énergie jouent un rôle important. Lorsqu’un hiver est particulièrement froid ou que le prix du gaz augmente fortement, certains producteurs d’électricité se tournent vers le charbon, plus polluant. Les émissions augmentent alors, ce qui accroît la demande de quotas carbone.
Ensuite, il y a la rareté organisée. L’Union européenne réduit progressivement le nombre total de quotas disponibles sur le marché. Cette contraction de l’offre vise à augmenter le coût de la pollution pour accélérer la décarbonation de l’économie.
Enfin, il existe un mécanisme de stabilisation appelé MSR (Market Stability Reserve). Cette réserve agit un peu comme une banque centrale du carbone : lorsque trop de quotas circulent sur le marché, une partie est retirée pour éviter un effondrement des prix.
Ces ajustements permettent de maintenir un signal prix suffisamment fort pour encourager les entreprises à réduire leurs émissions.
Quand le prix du carbone influence l’économie réelle
Le prix du carbone ne concerne pas seulement les industries lourdes. Il finit souvent par se diffuser dans toute l’économie.
Lorsque la tonne de CO₂ devient plus chère, les entreprises fortement émettrices voient leurs coûts de production augmenter. C’est notamment le cas dans des secteurs comme l’acier, le ciment, la chimie ou le transport aérien. Ces coûts supplémentaires peuvent ensuite être répercutés dans les prix finaux.
Par exemple, une hausse du prix du carbone peut contribuer à renchérir le coût de construction d’un logement, le prix d’une voiture ou celui d’un billet d’avion.
Ce phénomène est parfois qualifié de “greenflation”, car la transition énergétique peut provoquer certaines pressions inflationnistes à court terme.
Pourquoi cette hausse des coûts est intentionnelle
L’objectif du marché carbone n’est pas seulement de mesurer les émissions. Il vise surtout à modifier les incitations économiques.
En rendant progressivement la pollution plus coûteuse, le système encourage les entreprises à investir dans des technologies plus propres.
Lorsque le prix du CO₂ augmente suffisamment, certaines alternatives deviennent plus compétitives :
les énergies renouvelables
l’hydrogène bas carbone
le recyclage des matériaux
les procédés industriels moins émetteurs
L’idée est simple : faire en sorte que réduire ses émissions devienne économiquement plus rentable que continuer à polluer.
Ce que cela signifie pour l’économie européenne
Avec la montée du marché carbone, le prix de la tonne de CO₂ est devenu un indicateur clé de la transition énergétique en Europe.
Il influence les décisions d’investissement des entreprises, les choix technologiques dans l’industrie et même certaines stratégies énergétiques des États.
Comme les indices boursiers pour les marchés financiers, le prix du carbone agit désormais comme un signal central pour orienter les flux économiques.
Après plusieurs années d’aides massives pour soutenir l’économie pendant la pandémie, la France entre dans une nouvelle phase. Le temps du « quoi qu’il en coûte » est terminé.
Entre prêts garantis par l’État, reports de charges et dispositifs de soutien, l’État français a mobilisé près de 240 milliards d’euros pour éviter un effondrement de l’activité. À cela s’ajoute une hausse d’environ 1 000 milliards d’euros de la dette publique depuis la crise sanitaire.
Ces mesures ont permis d’éviter une vague immédiate de faillites et de préserver une grande partie du tissu économique. Mais trois ans après la fin du Covid, les effets secondaires apparaissent.
Nombre de défaillances (cumul sur les douze derniers mois), décembre 1991 à août 2025
L’évolution des défaillances d’entreprises en Europe montre clairement ce phénomène. Après une chute pendant la pandémie, liée aux aides publiques massives, les faillites repartent fortement à la hausse à partir de 2022 pour atteindre un niveau supérieur à celui d’avant crise.
La fin du « quoi qu’il en coûte »
Pendant la pandémie, de nombreuses entreprises ont survécu grâce aux aides publiques. Les prêts garantis par l’État, les reports de charges ou encore l’activité partielle ont permis de maintenir en vie une grande partie de l’économie.
Mais ces dispositifs étaient temporaires. Depuis 2023, les échéances de remboursement se multiplient et les moratoires prennent fin. Une grande partie des prêts garantis par l’État a déjà été remboursée, obligeant les entreprises à fonctionner sans soutien exceptionnel.
Pour certaines structures déjà fragiles avant la crise, cette transition agit comme un révélateur des difficultés accumulées.
La vague touche différents types d’entreprises. Les PME installées depuis plus de quinze ans sont particulièrement exposées dans des secteurs comme l’industrie, la construction ou la restauration. Les très petites entreprises et certaines activités de services sont également fragilisées.
Dans plusieurs secteurs, la hausse des défaillances a été particulièrement marquée.
Des tensions de trésorerie croissantes
Au-delà des faillites, de nombreuses entreprises rencontrent aujourd’hui des difficultés financières. Une part importante des dirigeants de PME et de TPE déclare faire face à des problèmes de trésorerie.
La hausse des coûts de l’énergie, des transports ou de certaines matières premières a pesé sur les marges. Dans le même temps, la consommation ralentit et l’accès au crédit devient plus coûteux.
Lorsque la trésorerie se dégrade, les entreprises retardent souvent le paiement de leurs fournisseurs. Ce phénomène peut créer un effet domino et fragiliser l’ensemble de la chaîne économique.
Une économie plus prudente
La situation actuelle se caractérise par un paradoxe. L’inflation ralentit mais la croissance reste faible.
Les ménages privilégient l’épargne de précaution face aux incertitudes économiques et politiques. De leur côté, les entreprises hésitent à investir dans un contexte de crédit plus cher et de visibilité limitée.
L’argent reste présent dans l’économie mais circule moins rapidement.
La disparition des entreprises zombies
Une partie des faillites peut aussi s’expliquer par la disparition progressive des entreprises zombies.
Ce terme désigne des entreprises qui survivent grâce à des conditions financières favorables ou à des aides publiques malgré une rentabilité insuffisante. Pendant la crise sanitaire, ces structures ont pu prolonger leur activité grâce aux dispositifs de soutien.
Avec la fin de ces aides et la hausse des taux d’intérêt, certaines ne parviennent plus à maintenir leur équilibre financier.
La destruction créatrice
Ce phénomène s’inscrit dans une dynamique décrite par l’économiste Joseph Schumpeter : la destruction créatrice.
Les crises provoquent la disparition des entreprises les moins productives, libérant des ressources pour de nouvelles activités plus innovantes. Ce processus peut être douloureux à court terme, mais il contribue aussi au renouvellement du tissu économique.
Une économie plus résiliente qu’il n’y paraît
Malgré ces chiffres élevés, les faillites doivent être replacées dans une perspective plus large. Chaque année, plus d’un million de nouvelles entreprises sont créées en France.
Une grande partie des disparitions correspond à des fermetures naturelles d’activité. Au total, les défaillances représentent une part relativement limitée des entreprises actives.
La période actuelle apparaît donc davantage comme une phase d’ajustement après plusieurs années de soutien exceptionnel que comme un effondrement de l’économie française.
Le nucléaire, symbole ultime de puissance stratégique depuis la Seconde Guerre mondiale, continue de structurer l’équilibre des relations internationales.
Entre dissuasion militaire, diplomatie internationale et enjeux énergétiques, l’atome reste au cœur des tensions géopolitiques.
Pour limiter la diffusion de l’arme nucléaire, la communauté internationale s’est dotée d’un cadre juridique central : le Traité de non-prolifération nucléaire. Signé en 1968 et entré en vigueur en 1970, ce traité constitue depuis plus de cinquante ans la base de la régulation nucléaire mondiale.
Le TNP : la base de l’équilibre nucléaire
Le principe du traité repose sur un compromis entre deux groupes d’États. D’un côté, les puissances officiellement dotées de l’arme nucléaire s’engagent à ne pas aider d’autres pays à l’acquérir et à poursuivre, à long terme, un objectif de désarmement. De l’autre, les États non dotés renoncent à développer l’arme nucléaire. En échange, ils conservent le droit d’accéder au nucléaire civil, notamment pour la production d’énergie, la médecine ou la recherche scientifique. En théorie, ce système devait limiter la prolifération nucléaire et conduire progressivement à un monde moins armé. En pratique, la situation est plus complexe.
Le traité reconnaît officiellement cinq puissances nucléaires : les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni. Ces pays forment ce que l’on appelle souvent le « club des cinq » et sont les seuls États autorisés par le traité à posséder officiellement l’arme nucléaire.
Cependant, malgré l’engagement théorique vers le désarmement, ces puissances ne réduisent plus réellement leurs arsenaux. Elles les modernisent. De nouveaux missiles, sous-marins nucléaires ou systèmes de dissuasion continuent d’être développés, montrant que l’arme nucléaire reste un élément central de la stratégie militaire.
En parallèle, plusieurs pays ont développé la bombe en dehors du cadre du traité. L’Inde et le Pakistan n’ont jamais signé le TNP et disposent aujourd’hui d’arsenaux nucléaires confirmés, alimentant une rivalité stratégique permanente. La Corée du Nord s’est retirée du traité en 2003 et a développé depuis un programme nucléaire et balistique de plus en plus avancé. Enfin, Israël n’a jamais signé le traité et maintient une politique d’ambiguïté stratégique : le pays ne confirme pas officiellement posséder l’arme nucléaire, mais il est largement considéré comme en disposant.
Le cas particulier de l’Iran
Les tensions autour du programme nucléaire de l’Iran illustrent les limites du système actuel. L’Iran est signataire du traité et affirme que son programme nucléaire est exclusivement civil. Cependant, plusieurs puissances occidentales soupçonnent le pays de chercher à atteindre le « seuil nucléaire », c’est-à-dire la capacité technique de fabriquer rapidement une arme atomique. Cette situation a entraîné des sanctions économiques internationales, des négociations diplomatiques et, à plusieurs reprises, des opérations militaires visant à ralentir ou empêcher le développement nucléaire iranien.
La logique de la dissuasion nucléaire crée un paradoxe. Un pays peut chercher à développer l’arme nucléaire pour garantir sa sécurité et éviter d’être attaqué par des adversaires plus puissants. L’arme nucléaire est perçue comme une assurance ultime contre une invasion. Mais cette même recherche peut être interprétée comme une menace majeure par les pays voisins ou les grandes puissances. Cela peut provoquer des sanctions, des pressions diplomatiques ou même des frappes préventives visant à empêcher l’acquisition de la bombe. Ce mécanisme alimente un cercle vicieux : plus un pays cherche à se protéger par l’arme nucléaire, plus ses adversaires peuvent être tentés de l’en empêcher par la force.
L’impact économique et financier
Les tensions nucléaires ne concernent pas seulement la sécurité internationale. Elles ont aussi un impact direct sur l’économie mondiale. Dans un environnement où le droit international est parfois dépassé par les rapports de force, le risque nucléaire devient un facteur d’incertitude pour les marchés financiers. Les crises géopolitiques impliquant des puissances nucléaires peuvent provoquer une forte volatilité des marchés de l’énergie, notamment du pétrole et du gaz, en raison des risques pesant sur les routes commerciales ou les infrastructures stratégiques.
Par ailleurs, les budgets militaires mondiaux connaissent une hausse importante, de nombreux États investissant massivement dans leurs capacités de défense, notamment dans la modernisation des forces nucléaires, les systèmes antimissiles ou les technologies militaires avancées.
Plus de cinquante ans après sa création, le Traité de non-prolifération nucléaire reste l’un des piliers de la sécurité internationale. Pourtant, face à la modernisation des arsenaux et à l’émergence de nouvelles puissances nucléaires, son efficacité est de plus en plus remise en question. La question centrale devient donc la suivante : le système international est-il encore capable de contenir la prolifération nucléaire, ou entre-t-il dans une nouvelle phase d’instabilité stratégique ?
Les déclarations de Marco Rubio devant le Congrès lundi 2 mars resteront, quoi qu’il advienne sur le terrain, comme un moment de vérité diplomatique.
Le secrétaire d’État américain a reconnu, dans un exercice de transparence aussi rare que maladroit, que les États-Unis avaient frappé l’Iran de manière « préemptive et défensive » parce qu’ils savaient qu’Israël allait attaquer, et que Téhéran riposterait automatiquement contre les forces américaines dans la région.
Autrement dit, Washington n’a pas déclenché cette guerre pour protéger ses alliés du Golfe : il l’a déclenchée pour limiter ses propres pertes, entraîné par une décision israélienne sur laquelle il n’a pas exercé de veto.
Ce constat, formulé par l’administration elle-même, suffit à faire trembler l’ensemble de l’architecture sécuritaire qui structure les relations entre les monarchies du Golfe et Washington depuis un demi-siècle. Parce que cette architecture reposait sur un pacte implicite : les pays du Golfe offraient des bases, du pétrole, des investissements et un alignement diplomatique ; en échange, les États-Unis garantissaient leur sécurité. Or, en trois jours de frappes iraniennes sur Bahreïn, le Qatar, les Émirats, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Irak, ce pacte a été vidé de sa substance sous les yeux du monde entier.
Le pari économique, pilier d’une relation devenue transactionnelle
Pour comprendre l’ampleur de l’effondrement stratégique en cours, il faut remonter à la mutation structurelle de la relation américano-golfe. Lorsque les États-Unis sont devenus quasi indépendants sur le plan énergétique grâce à la révolution du gaz et du pétrole de schiste, la raison d’être historique du partenariat “pétrole contre securité” a perdu son fondement matériel. Les monarchies du Golfe l’ont compris plus vite que beaucoup d’analystes. Elles ont alors déployé une stratégie de remplacement à trois volets, visant à recréer une interdépendance suffisante pour maintenir le caractère « spécial » de la relation avec Washington.
Le premier volet était économique. Les pays du Golfe ont massivement investi dans l’économie américaine, non pas par philanthropie, mais pour créer un lien structurel d’intérêt mutuel. Lors de la dernière tournée du président Trump dans le Golfe en mai 2025, les engagements annoncés entre l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis ont atteint un total d’environ 2 000 milliards de dollars, couvrant l’intelligence artificielle, la défense, l’aviation et les infrastructures énergétiques. Ces montants, même s’ils relèvent en partie de promesses à concrétiser, visaient un objectif clair : démontrer que la puissance financière du Golfe pouvait accompagner, voire soutenir, la compétitivité internationale des États-Unis dans un contexte de rivalité avec la Chine.
Le deuxième volet était militaire. L’achat massif de matériel américain remplissait une double fonction. Il répondait à un besoin sécuritaire réel face à la menace iranienne, mais il créait aussi un lien industriel et commercial destiné à ancrer la relation dans la durée. L’Arabie saoudite, premier importateur d’armes américaines, a signé lors de cette même tournée un accord de défense d’environ 142 milliards de dollars. Le Qatar, de son côté, a commandé 210 avions Boeing pour un montant colossal. Le message était limpide : nous achetons votre sécurité et vos produits, garantissez-nous votre protection.
Le troisième volet était diplomatique. Chaque capitale du Golfe, à sa manière, s’efforçait de s’assurer une place de choix à la Maison-Blanche, dans l’espoir de pouvoir, le moment venu, faire pencher la diplomatie américaine en sa faveur. Riyad par son poids géopolitique, Doha par son rôle de médiateur, Abou Dhabi par ses relais technologiques et financiers. L’objectif stratégique n’était pas seulement d’acheter de l’influence, mais de devenir incontournable.
L’échec du lobbying arabe face à la détermination israélienne
Dans les semaines précédant le déclenchement des hostilités, les pays du Golfe ont déployé un effort diplomatique considérable pour empêcher l’option militaire. Tandis qu’Israël exerçait une pression croissante sur l’administration Trump pour entrer en guerre, les monarchies du Golfe, parfois de manière concertée, ont au contraire mené un puissant lobbying auprès de la Maison-Blanche pour privilégier la voie diplomatique. L’Arabie saoudite a officiellement fait savoir qu’elle ne mettrait ni son territoire ni son espace aérien à disposition d’opérations contre l’Iran. Les Émirats, le Qatar, le Koweït et Oman ont communiqué des positions similaires.
Leur argumentation était rationnelle : une guerre risquait de déstabiliser l’ensemble de la région, de compromettre les projets de diversification économique notamment Vision 2030 saoudienne et de provoquer une flambée énergétique dont personne ne sortirait gagnant. Les pays du Golfe, disposant d’un poids économique collectivement supérieur à celui d’Israël, faisant du lobbying auprès de plusieurs capitales occidentales, pensaient pouvoir contrebalancer logiquement la pression israélienne, d’autant qu’au sein même des États-Unis, la majorité de l’opinion publique était hostile à une intervention militaire contre l’Iran.
Les négociations, médiatisées par le Sultanat d’Oman, semblaient progresser. Le ministre des Affaires étrangères omanais, Badr Albusaidi, avait déclaré qu’un accord de paix était « à portée de main » après que l’Iran avait accepté de ne jamais stocker d’uranium enrichi et de se soumettre pleinement aux vérifications de l’AIEA. Plusieurs analystes considéraient que cet engagement représentait une avancée significative par rapport à l’accord de Vienne de 2015. Quelques heures plus tard, les frappes conjointes américano-israéliennes commençaient. Le Premier ministre Netanyahu s’était entre-temps rendu à Washington pour s’assurer que l’option militaire restait sur la table, et l’aveu de Rubio confirme que c’est bien la décision israélienne d’attaquer qui a précipité l’engagement américain.
L’effondrement : sous le feu iranien, sans protection américaine
Dès le début de la guerre, les Gardiens de la Révolution iraniens ont mis à exécution les avertissements qu’ils avaient formulés publiquement et transmis formellement à l’ONU en février : les bases militaires américaines et les intérêts américains dans la région seraient des cibles légitimes. Moins de trente minutes après les premières frappes sur Téhéran, des vagues de drones et de missiles balistiques se sont abattues sur le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie, l’Irak et, de manière plus limitée, le Sultanat d’Oman.
En soixante-douze heures, selon les bilans régionaux, l’Iran a lancé plus de 400 missiles balistiques et près de 1 000 drones vers les États du Golfe. Des aéroports internationaux, Dubaï, Koweït, ont été touchés. Des hôtels de luxe sur la Palm Jumeirah, des immeubles résidentiels à Manama, des installations pétrolières à Ras Tanura ont subi des impacts directs ou des dommages collatéraux liés aux débris d’interception. L’aéroport de Dubaï, plaque tournante mondiale du transport aérien, s’est retrouvé hors service. Pour la première fois de l’histoire, l’ensemble des six États membres du Conseil de coopération du Golfe ont été visés par le même acteur en moins de vingt-quatre heures.
Or le fait le plus marquant de ces trois premiers jours n’est pas l’ampleur des frappes iraniennes. C’est l’absence manifeste de la protection américaine. L’ensemble de ces pays accueillait des bases militaires américaines dans un cadre de coopération défensive, précisément pour bénéficier du soutien et de la protection de la première armée du monde. Cela constituait la pierre angulaire de leur doctrine stratégique, souvent jugée plus importante que leurs propres capacités militaires. Tous avaient en mémoire la guerre du Koweït de 1990-1991, où, après l’invasion irakienne, les Américains étaient immédiatement intervenus pour protéger leurs alliés et repousser l’agresseur.
Mais ce qui s’est passé en février 2026 est l’exact inverse. À Bahreïn, siège de la 5e Flotte américaine, les États-Unis avaient pris soin d’éloigner le porte-avions Abraham Lincoln dans l’océan Indien avant les premières frappes. Au Qatar, qui abrite Al Udeid, la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient, les images satellitaires ont montré que les avions de ravitaillement et une partie significative des appareils avaient été évacués les jours précédents, redéployés en Israël ou en Jordanie. En d’autres termes, Washington ne protégeait pas ses alliés : il protégeait ses actifs, et les redéployait là où ils servaient sa propre stratégie offensive.
Ainsi, tandis qu’une cinquantaine d’avions de combat et des ravitailleurs étaient massés en Israël et en Jordanie pour protéger le territoire israélien des frappes balistiques iraniennes, les pays du Golfe se retrouvaient sous le feu sans couverture aérienne américaine comparable. Les systèmes THAAD américains déployés au Qatar et aux Émirats arabes unis sont arrivés à épuisement. Ces deux pays ont demandé à être réapprovisionnés en munitions. Ils n’ont pour l’instant rien reçu tandis qu’ au moment même le Premier ministre Netanyahu annonçait que d’importants stocks de munitions venaient d’arriver à l’aéroport Ben Gourion.
Deux précédents qui avaient déjà fissuré le pacte
Cette situation ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une séquence de ruptures qui a progressivement érodé la confiance des monarchies du Golfe dans la garantie de sécurité américaine. Le premier précédent date de septembre 2019, lorsque des drones et des missiles de croisière ont frappé les installations de Saudi Aramco à Abqaiq et Khurais, réduisant temporairement de moitié la production pétrolière saoudienne. L’attaque, attribuée à l’Iran ou à ses relais, a provoqué un choc mondial sur les marchés de l’énergie, mais la réponse américaine a été inexistante. Washington n’a pas bougé. Riyad en a tiré une leçon stratégique majeure : la stabilité régionale passait davantage par un rapprochement avec l’Iran que par un accord de défense avec les États-Unis. L’accord de normalisation sino-brokéré entre l’Arabie saoudite et l’Iran en mars 2023 en a été la traduction directe.
Le second précédent est plus récent et plus brutal. En septembre 2025, Israël a bombardé le Qatar pour tenter d’assassiner des dirigeants du Hamas qui s’y trouvaient en pleine discussion d’une proposition de cessez-le-feu américaine. L’attaque a visé un complexe résidentiel gouvernemental dans un quartier diplomatique de Doha, tuant des membres du Hamas, un agent de sécurité qatari et des civils. Or au Qatar, les américains disposent d’un système de surveillance radar aérien de très haute performance opérant dans un rayon considérable, ce qui suggère que les Américains étaient au courant de l’opération israélienne et ont choisi de ne pas intervenir, de ne pas dissuader Israël et de ne pas prévenir leur allié qatari. Trump lui-même a déclaré ne pas être « ravi » par cette frappe, tout en qualifiant l’élimination du Hamas d’« objectif légitime ». Le message reçu par Doha était sans ambiguïté : Washington ne protégera pas les pays du Golfe contre Israël.
La mort de la Pax Americana en quelques jours
Il est évidemment impossible de tirer des conclusions définitives au bout de trois jours de guerre, tant les évolutions opérationnelles et stratégiques sur le terrain peuvent encore modifier profondément la donne. Mais on peut déjà affirmer, avec un degré de certitude raisonnable, que l’Iran a tué en quelques jours la Pax Americana vieille de cinquante ans dans le Golfe.
Ce que les frappes iraniennes ont révélé aux capitales du Golfe, ce n’est pas seulement leur vulnérabilité physique. C’est une vérité structurelle que beaucoup pressentaient mais que personne n’avait formulée aussi brutalement : les bases militaires américaines et l’équipement acheté à prix d’or ne servent pas la sécurité des pays hôtes. Ils servent les intérêts stratégiques des États-Unis. Et quand ces intérêts divergent, comme c’est le cas dans ce conflit où Washington a clairement fait le choix d’Israël, les pays du Golfe cessent d’être des alliés protégés pour devenir des cibles collatérales.
Cette prise de conscience va reconfigurer durablement la politique étrangère et de défense des monarchies du Golfe. Comme l’a formulé un analyste du Gulf International Forum, la diplomatie régionale passera désormais par la construction de capacités propres de dissuasion plutôt que par des alliances. Les quelque 2 000 milliards de dollars d’investissements promis aux États-Unis il y a dix mois apparaissent aujourd’hui sous un jour différent : non pas comme un levier de protection, mais comme le prix exorbitant d’une garantie qui n’a jamais existé.
Dans un Moyen-Orient où les hôtels de Dubaï sont en flammes, où les aéroports du Golfe sont fermés, où le détroit d’Ormuz est sous tension, et où les pays qui ont fait le plus pour empêcher cette guerre en subissent les conséquences les plus directes, la question n’est plus de savoir si le système de sécurité régional va se transformer. C’est de savoir ce qui viendra le remplacer.
Le pétrole, l’or noir convoité depuis la révolution industrielle, fait souvent rêver les financiers.
Entre trading à court et long terme, marchés de gré à gré, contrats spot ou futures, il existe de nombreuses façons de créer de la valeur avec le pétrole.
Le baril d’or noir échangé sur les marchés n’a pas qu’une valeur financière, il est aussi un facteur de tensions géopolitiques et économiques. D’autant plus qu’il est présent dans le monde entier, avec plus de 160 types de pétrole.
Sur les marchés financiers, le pétrole est représenté par trois indices majeurs :
Le Brent, pétrole de la mer du Nord, référence pour environ deux tiers des transactions mondiales
Le West Texas Intermediate (WTI), référence pour le pétrole américain
Le Dubai Light, référence pour le marché asiatique et le Moyen-Orient
Il n’existe donc pas un seul prix mondial du pétrole. Néanmoins, une organisation joue un rôle important dans la régulation du marché : l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, plus connue sous le nom d’OPEP.
Elle regroupe une quinzaine de pays, dont l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak ou encore le Venezuela, représentant environ 40 % de la production mondiale. Son objectif est de coordonner les politiques de production afin d’éviter une chute des prix et de préserver les revenus des pays producteurs. En 2016, son influence s’élargit avec la création de l’OPEP+, qui inclut d’autres producteurs majeurs comme la Russie, le Mexique ou la Malaisie.
Ces organisations influencent donc les exportations et, indirectement, le prix du pétrole qui dépend principalement de l’offre et de la demande, elles-mêmes influencées par des facteurs économiques, géopolitiques et financiers.
Comment l’offre de pétrole influence-t-elle les prix ?
La logique économique est simple : tout ce qui réduit la production mondiale tend à faire monter les prix.
Dans ce sens, les guerres ou les instabilités politiques dans des pays producteurs peuvent perturber la production ou les exportations, faisant grimper les prix, notamment lorsque le pétrole devient prioritaire pour la consommation intérieure du pays concerné. Les sanctions économiques peuvent produire le même effet, en limitant les exportations d’un pays producteur et en réduisant l’offre disponible sur le marché mondial.
Les catastrophes naturelles, comme les ouragans dans le golfe du Mexique, peuvent aussi endommager des plateformes ou des raffineries, réduisant temporairement la production et poussant les prix à la hausse.
Les quotas de production, notamment décidés par l’OPEP, jouent également un rôle clé. Si l’OPEP décide de réduire la production, l’offre mondiale diminue et les prix montent. Un exemple historique reste l’embargo pétrolier de 1973 mené par plusieurs pays producteurs contre les États-Unis et leurs alliés, événement que l’on appelle aujourd’hui le premier choc pétrolier.
À l’inverse, lorsque l’OPEP augmente ses quotas de production, l’offre mondiale progresse et les prix ont tendance à baisser. Cette baisse peut aussi être provoquée par l’exploitation de nouveaux gisements ou par l’amélioration des technologies d’extraction, qui augmentent la production disponible sur le marché.
Comment la demande de pétrole influence-t-elle les prix ?
La logique reste celle de l’offre et de la demande : lorsque la consommation mondiale augmente, les prix montent.
Une forte croissance économique entraîne une hausse de la production industrielle et des transports, ce qui augmente la consommation de pétrole. Une croissance démographique peut également accroître la demande énergétique globale, donc faire croître les prix du pétrole. Les périodes hivernales jouent aussi un rôle, car les besoins en chauffage augmentent la consommation d’énergie, donc la demande et le prix.
À l’inverse, des hivers doux réduisent les besoins énergétiques, entraînant une baisse de la demande et donc des prix. Les crises économiques peuvent produire un effet similaire. La crise financière de 2008, par exemple, a ralenti l’activité mondiale : moins de production, moins de transport, donc une baisse de la consommation de pétrole et une chute des prix.
La crise du Covid en 2020 illustre encore plus fortement ce phénomène. Les confinements ont provoqué un effondrement de la demande mondiale. Faute de capacités de stockage suffisantes, le prix du pétrole américain est même devenu temporairement négatif, les vendeurs payant pour se débarrasser de leurs stocks.
Enfin, le développement des énergies alternatives contribue aussi à réduire la demande de pétrole. Lorsque des pays utilisent davantage d’énergie nucléaire, solaire, éolienne ou développent les véhicules électriques, la consommation de pétrole diminue, ce qui pèse sur les prix.
Les facteurs financiers : des amplificateurs de prix
Le prix du pétrole ne dépend pas uniquement de l’offre et de la demande physique. Comme tout actif financier, il est aussi influencé par la spéculation.
Les investisseurs anticipent les évolutions futures du marché. Si l’on pense que la demande va diminuer, les prix peuvent baisser avant même que cette baisse ne se produise réellement. Par exemple, l’annonce de la construction de nombreuses centrales nucléaires ou le développement massif des énergies renouvelables peut pousser les investisseurs à anticiper une moindre consommation future de pétrole, ce qui entraîne une baisse des prix sur les marchés.
Les devises jouent également un rôle important, car le pétrole est coté en dollars américains. Lorsque le dollar baisse, le pétrole devient moins cher pour les pays utilisant d’autres monnaies, ce qui stimule la demande et peut entraîner une hausse des prix du pétrole.
Finalement, le prix du pétrole résulte d’un équilibre complexe entre offre, demande et anticipations financières, constamment influencé par l’économie mondiale et les événements géopolitiques.
Le « déclin » japonais dans les semi-conducteurs est souvent raconté comme une fable morale : hubris des années 1980, choc du Plaza Accord en 1985, éclatement de la bulle, sclérose des conglomérats, puis effacement face à la Silicon Valley, Taïwan et la Corée. Ce récit est séduisant parce qu’il est simple.
L’industrie des semi-conducteurs n’est pas un marché unique ; c’est une superposition de couches : matériaux, chimie, équipements, procédés, fabrication, design, logiciels, intégration système. Lire l’histoire japonaise uniquement à travers les parts de marché finales revient à ignorer cette stratification.
L’âge d’or : la victoire par la discipline industrielle
Historiquement, la domination japonaise s’est ancrée dans un modèle spécifique : l’État développeur, la coopération étroite entre administrations, banques et keiretsu, et une obsession de la qualité industrielle.
Dans les années 1970-1980, la victoire dépend avant tout de la discipline de procédé, du rendement, du contrôle qualité et des volumes. La DRAM la mémoire est alors le « pétrole » de la première ère informatique : une commodité indispensable, tirée par des cycles massifs d’investissement.
C’est le terrain naturel du Japon : industrialisation rigoureuse, sous-traitance ultra spécialisée, culture du zéro défaut, accumulation de savoir tacite. À la fin des années 1980, le Japon dépasse 50 % de parts de marché mondiales. En 1989, six des dix plus grands fabricants de puces sont japonais. NEC, Toshiba et Hitachi dominent la mémoire mondiale.
La véritable rupture intervient dans les années 1990. La valeur se déplace de la mémoire commoditisée vers la logique, où l’avantage compétitif repose de plus en plus sur la conception, les architectures, les outils logiciels et les écosystèmes.
C’est le passage d’un capitalisme de la machine à un capitalisme de la propriété intellectuelle.
Taïwan perfectionne le modèle fabless/foundry à grande échelle : la fabrication devient un service. Les États-Unis consolident leur avance en design, en EDA et en capital-risque. La Corée industrialise la mémoire avec une agressivité capitalistique exceptionnelle.
Le Japon, fidèle à son modèle d’intégration verticale, tarde à s’adapter à cette nouvelle logique de plateforme. Il perd du terrain sur la logique et les produits grand public donc la vitrine.
La retraite stratégique vers les intrants critiques
Pourtant, parler d’effacement est trompeur. Le Japon change de terrain.
Plutôt que de s’épuiser dans une compétition défavorable, il se repositionne sur les intrants critiques : chimies ultra pures, photo-résines, wafers, découpe de précision, inspection de masques, métrologie, équipements de dépôt et de gravure, contrôle des contaminants.
Ces segments sont difficiles à commoditiser. Ils reposent sur des décennies de savoir-faire tacite et d’itérations invisibles. Le Japon ne quitte pas l’industrie : il change d’étage.
Ce déplacement, longtemps interprété comme un recul, apparaît aujourd’hui comme une relocalisation stratégique vers les goulots d’étranglement de la chaîne mondiale. On ne fabrique pas de puces de pointe sans intrants japonais. Le Japon ne disparaît pas : il devient indispensable.
Géopolitiquement, il s’agit d’un déplacement du pouvoir. Au lieu de vendre le produit final, le Japon devient indispensable au produit final.
Plus la production se concentre dans quelques hubs notamment à Taïwan plus la dépendance envers certains intrants augmente. À mesure que les nœuds technologiques avancent (EUV, tolérances atomiques, exigences de pureté extrême), l’importance des fournisseurs de « chokepoints » grandit.
Plus l’industrie se sophistique, plus le Japon redevient central, car la sophistication est précisément son terrain.
Un nouveau point d’inflexion géopolitique
L’architecture géopolitique qui a permis à Taïwan de devenir la fonderie centrale du monde démocratique paraît aujourd’hui fragile. Le « bouclier de silicium » ressemble de plus en plus à une cible.
Ce moment n’est pas une simple histoire de rattrapage japonais, mais une fenêtre d’opportunité. Les vents géopolitiques, les arbitrages énergétiques et la réactivation de la politique industrielle créent les conditions d’un pivot structurel.
C’est dans ce contexte qu’émerge le projet Rapidus, consortium soutenu par l’État visant la production de puces de 2 nanomètres à Hokkaidō.
Certes, la part de marché japonaise est passée de plus de 50 % à la fin des années 1980 à environ 10 % en 2019. Aucun groupe japonais ne figure aujourd’hui parmi les dix premiers mondiaux en revenus. Mais cette lecture masque une réalité plus nuancée.
Le Japon demeure compétitif dans plusieurs segments clés : mémoire NAND, semi-conducteurs de puissance, microcontrôleurs, capteurs d’image CMOS. Surtout, il conserve une position dominante dans de nombreux intrants critiques.
L’histoire n’est donc pas celle d’un effondrement, mais d’une mutation : le passage d’une puissance visible de produits finis à une puissance structurelle des infrastructures invisibles. Dans un monde où la résilience des chaînes d’approvisionnement devient stratégique, cette invisibilité pourrait bien redevenir un avantage décisif.
La panique américaine face à la montée japonaise
Le volume massif de production japonaise dans les années 1970-1980 était si écrasant qu’il déclencha une véritable panique à Washington. À mesure que le Japon gagnait en dynamisme économique, les décideurs américains commencèrent à le percevoir comme un concurrent stratégique majeur.
Ils s’inquiétaient notamment du fait que des entreprises japonaises, soutenues par des subventions à l’exportation, inondaient le marché américain de puces et d’électronique grand public afin d’évincer les acteurs américains, tout en maintenant un accès limité au marché japonais.
L’accord de 1986 : un commerce administré
Face au mécontentement croissant, les États-Unis firent pression sur Tokyo, aboutissant à l’Accord nippo-américain sur les semi-conducteurs.
Cet accord autorisait Washington à imposer des prix minimums sur les puces vendues aux États-Unis et exigeait que la part étrangère du marché japonais des semi-conducteurs passe de 10 % à 20 %.
Conçu comme un accord de commerce administré visant à empêcher le « dumping », il eut un double effet : il affaiblit la compétitivité japonaise à l’export et facilita l’ascension de concurrents américains, sud-coréens et taïwanais.
Les entreprises américaines, se recentrant sur la conception, commencèrent progressivement à confier leur production à des fondeurs comme TSMC.
L’effet domino : l’électronique grand public en crise
Selon Shuhei Yamada, professeur à l’université J.F. Oberlin de Tokyo, une autre cause du déclin réside dans la perte de compétitivité des géants japonais de l’électronique grand public comme Toshiba et Hitachi.
Engagées dans une guerre des prix avec la Chine, ces entreprises virent leurs ventes chuter ce qui réduisit simultanément la demande interne pour leurs propres semi-conducteurs.
Les divisions électronique et semi-conducteurs, interdépendantes, « se tiraient mutuellement vers le bas ». Faute de capitaux suffisants, les groupes hésitaient à se spécialiser ou à abandonner certaines activités, freinant leur adaptation.
L’industrie des semi-conducteurs est soumise à des cycles violents hauts et bas tous les trois à quatre ans exigeant des investissements massifs et continus.
Même en période de ralentissement, les leaders mondiaux poursuivent leurs investissements pour ne pas perdre de temps technologique.
Les entreprises japonaises, plus prudentes, peinaient à soutenir cette stratégie agressive. Comme l’expliqua Jim Hamajima, président de SEMI Japon et ancien dirigeant de Tokyo Electron, investir massivement dans les puces paraissait risqué comparé à leurs activités traditionnelles.
Pendant ce temps, les acteurs coréens comme Samsung Electronics et SK Hynix adoptaient une stratégie d’investissements massifs, avec des décisions plus rapides et des coûts plus bas.
Des fusions sans leadership
Dans les années 1990, les entreprises japonaises tentèrent de survivre par la consolidation. Mais les fusions échouèrent souvent faute de leadership fort.
Les entités fusionnées continuaient d’agir comme deux entreprises distinctes, ralentissant les décisions stratégiques dans un secteur où la vitesse était devenue cruciale.
À la fin des années 1990, le modèle dominant évolua : on passa d’entreprises verticalement intégrées à des acteurs spécialisés, soit dans la conception, soit dans la fabrication.
Fondée en 1987, TSMC initia le modèle de la fonderie « pure-player », séparant conception et production.
Pour les entreprises japonaises, habituées au modèle intégré concevoir et fabriquer cette séparation paraissait presque hérétique. Pourquoi concevoir un produit que l’on ne fabrique pas soi-même ?
Pendant que la Silicon Valley, avec Intel, et Taïwan redéfinissaient la structure de l’industrie, le Japon continuait d’optimiser le rendement manufacturier.
Résultat : le pays perdit progressivement le marché de la logique, puis celui de la mémoire standardisée.
Le véritable coup fatal : le dilemme de l’innovateur
Le problème central ne fut pas seulement commercial, mais stratégique : le dilemme de l’innovateur.
Les keiretsu japonais étaient des géants intégrés produisant aussi bien des puces que des aspirateurs ou des centrales nucléaires. Lorsque l’avantage compétitif passa de la discipline industrielle à l’architecture et au logiciel, ils restèrent focalisés sur l’excellence matérielle.
Ils perfectionnaient le hardware pendant que l’écosystème mondial réécrivait les règles du jeu.
Pourtant, le Japon ne disparut pas. Il remonta dans la chaîne de valeur.
Plutôt que de mener une guerre perdue sur les puces standardisées, les entreprises japonaises se concentrèrent sur les équipements et matériaux difficiles à standardiser, reposant sur le savoir tacite — le monozukuri.
Aujourd’hui, le Japon détient plus de 50 % du marché mondial des matériaux pour semi-conducteurs. Dans certains segments critiques, comme les résines photosensibles EUV, cette part frôle les 100 %.
On ne peut pas produire une puce avancée chez TSMC sans les matériaux de Shin-Etsu Chemical. On ne peut pas traiter un wafer sans Tokyo Electron. On ne peut pas découper un lingot de silicium sans Disco Corporation.
Le Japon n’a donc pas quitté l’industrie : il en contrôle désormais les fondations invisibles.
Par exemple, le Japon détient 88 % de part de marché mondiale pour les coatters/révélateurs (Tokyo Electron, Screen Holdings), 53 % pour les plaquettes en silicium (Shin-Etsu Chemical, Sumco) et 50 % pour les photorésistans (Shin-Etsu, JSR, Tokyo Ohka Kogyo).
En effet, il ne faut pas enterrer les compétences exceptionnelles du Japon en matière d’outils et de matériaux nécessaires aux techniques de fabrication de puces les plus avancées, les fournisseurs japonais figurant souvent parmi les meilleurs au monde dans leurs domaines de spécialisation.
Lithographie EUV : le Japon produit une grande partie des équipements qui rendent possible l’utilisation de la lithographie ultraviolette extrême (EUV) pour la fabrication de puces aux nœuds technologiques avancés. Tokyo Electron (TEL), entreprise japonaise, détient la quasi-totalité du marché mondial des systèmes de revêtement/développement en ligne pour l’EUV, la technique de lithographie que Rapidus utilisera pour fabriquer des puces de 2 nm.
Empilage de puces : TEL collabore étroitement avec IBM pour permettre la première empilage de puces au monde sur des plaquettes de 300 mm. TEL est fortement implantée au sein du Centre des sciences et de l’ingénierie à l’échelle nanométrique d’Albany (CNSE), à Albany, dans l’État de New York, en y détachant des centaines d’employés.
Photomasques : les entreprises japonaises JEOL et NuFlare détiennent 91 % du marché mondial de la fabrication de masques pour la lithographie EUV.
Traitement des résines photosensibles : les entreprises japonaises TEL et SCREEN détiennent 96 % du marché mondial des équipements nécessaires au traitement des résines photosensibles.
Résines photosensibles haut de gamme : Quatre entreprises japonaises, Shin-Etsu Chemical, Tokyo Ohka Kogyo, JSR et Fujifilm Electronic Materials, représentent 75 % de la production mondiale de résines photosensibles haut de gamme destinées à la fabrication de puces de pointe et détiennent un quasi-monopole sur les résines photosensibles nécessaires à la fabrication de dispositifs par lithographie EUV. Une cinquième entreprise japonaise, Sumitomo Chemicals, est récemment entrée sur le marché de la production de résines photosensibles.
Usinage de cristaux sur plaquettes : Les entreprises japonaises Accretech, Okimoto, Toyo et Disco détiennent 95 % du marché mondial des équipements nécessaires à l’usinage de cristaux sur plaquettes. Les entreprises japonaises Rorze, Daifuku et Muratech détiennent quant à elles 88 % du marché mondial des équipements de manipulation de plaquettes.
Matériaux semi-conducteurs : Le Japon est le premier producteur mondial de matériaux semi-conducteurs, un statut qu’il occupe depuis des décennies, détenant plus de 50 % des parts de 14 des matériaux les plus critiques nécessaires à la fabrication de puces, notamment les photomasques, la photorésine et les plaquettes de silicium.
Conditionnement 3D des puces : Les fournisseurs japonais de matériaux pour semi-conducteurs, dont Nissan Chemical et Showa Denko, investissent massivement dans le développement et la production des matériaux nécessaires au conditionnement 3D des puces. En 2024, Nissan Chemical lancera la production en série d’un adhésif de collage temporaire utilisé dans le conditionnement 3D pour maintenir les plaquettes de silicium sur les substrats de verre pendant le polissage et l’empilement, tout en permettant leur retrait sans dommage.
Plaquettes de silicium : les entreprises japonaises de matériaux SUMCO et Shin-Etsu Chemical détiennent à elles deux 60 % du marché mondial des plaquettes de silicium, essentielles à la fabrication des puces.
L’erreur consiste à supposer que parce que le Japon a perdu la guerre B2C des puces, il a perdu les compétences. Ce n’est pas le cas.
La « mémoire musculaire » de l’ingénierie de précision est toujours là, encapsulée dans les entreprises de matériaux, d’équipements et de procédés. Le projet Rapidus vise précisément à libérer cette capacité latente et à la réappliquer à la fabrication de puces logiques avancées.
Pourquoi maintenant ? La tarification du risque systémique
Pourquoi le gouvernement japonais injecte-t-il soudainement des milliers de milliards de yens dans un secteur qu’il semblait avoir délaissé ?
La réponse tient en un mot : le risque.
Pendant quarante ans, la chaîne d’approvisionnement mondiale des semi-conducteurs a été optimisée pour l’efficacité. Le « Juste-à-Temps » était la doctrine dominante. Peu importait le lieu de production, tant que les puces étaient fiables et peu coûteuses.
Cette logique a concentré près de 90 % de la production de puces avancées sur une île que la Chine considère comme une province renégate.
Puis survint la pandémie de COVID-19. Puis les pénuries de puces, qui forcèrent notamment Toyota à interrompre ses chaînes de production. Puis la prise de conscience à Washington comme à Tokyo : si le détroit de Taïwan se ferme, l’économie mondiale s’arrête.
Nous sommes passés du « Juste-à-Temps » au « Juste-au-Cas ».
La théorie du « bouclier de silicium » selon laquelle Taïwan serait trop stratégique pour être attaquée s’est inversée. La concentration extrême des capacités de production est désormais perçue comme un risque systémique.
Bien avant la pandémie, le ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) avait engagé, dès 2019, des discussions pour attirer TSMC au Japon.
Le risque de conflit en Asie de l’Est, ainsi que la possibilité d’instrumentaliser les interdépendances via des contrôles à l’exportation, ont transformé la production nationale de semi-conducteurs en enjeu de sécurité nationale.
De la résilience industrielle à la sécurité économique
Le Japon disposait déjà d’une culture de gestion du risque forgée par les catastrophes naturelles. Après le COVID, les entreprises ont renforcé leurs systèmes de gestion de chaîne d’approvisionnement : multi-approvisionnement, partage accru d’informations avec les fournisseurs, constitution de stocks stratégiques.
Au niveau national, la politique industrielle s’inscrit désormais dans une vision plus large de sécurité économique.
En juin 2021, le METI a annoncé une nouvelle stratégie pour les industries des semi-conducteurs et du numérique. Elle repose sur trois piliers :
Création de bases de production nationales.
Alliances technologiques de nouvelle génération avec les États-Unis.
Développement de technologies d’avenir révolutionnaires.
Les projets internationaux de TSMC offrent un test comparatif éclairant.
L’usine de Kumamoto (annoncée en octobre 2021) a atteint la production de masse en décembre 2024 environ 38 mois.
L’usine d’Arizona (annoncée en mai 2020) n’a atteint la production initiale qu’au début de 2025 environ 57 mois, soit 50 % plus lent, malgré des subventions plus importantes.
Les difficultés rencontrées aux États-Unis pénuries de main-d’œuvre, frictions culturelles, complexité réglementaire illustrent combien il est difficile de recréer une culture manufacturière avancée.
Les États-Unis conservent des leaders du design comme Nvidia et Apple, mais ont largement externalisé le monozukuri.
Le Japon comme pivot du « friend-shoring »
Le Japon représente un arbitrage stratégique idéal :
Alliée politique des États-Unis.
Système institutionnel stable.
Yen faible rendant les investissements attractifs.
Écosystème industriel encore intact.
Dans cette logique de « friend-shoring », Tokyo attire désormais précisément les entreprises étrangères qui avaient supplanté ses propres champions.
Ces dernières années, des subventions publiques substantielles ont convaincu des acteurs majeurs comme TSMC, Micron Technology et Samsung Electronics d’investir au Japon. Pour certains projets notamment celui de Samsung le soutien gouvernemental représente environ 50 % de l’investissement total.
Dans ce contexte, Rapidus incarne l’ambition la plus audacieuse : réintroduire au Japon la fabrication de puces logiques de pointe (2 nm).
Il ne s’agit pas simplement de subventions, mais d’un repositionnement stratégique face à la fragmentation géopolitique.
Le Japon n’essaie pas de recréer le monde des années 1980. Il tente de devenir le nœud redondant indispensable d’une infrastructure informatique occidentale désormais pensée en termes de résilience plutôt que d’efficacité pure.
L’histoire n’est donc pas celle d’un retour nostalgique, mais celle d’une revalorisation stratégique d’un savoir-faire qui n’avait jamais disparu.
Parmi les nouveaux investisseurs étrangers figure le fabricant américain de puces mémoire Micron, qui a annoncé en 2023 investir jusqu’à 3,7 milliards de dollars dans son usine de puces mémoire dynamique à accès aléatoire (DRAM) à Hiroshima au cours des prochaines années, une préfecture occidentale sur l’île principale du Japon.
Samsung de Corée du Sud a annoncé à la fin 2023 qu’elle installerait un centre de recherche et développement à Yokohama, une ville côtière près de Tokyo, estimant y dépenser 280 millions de dollars dans les cinq prochaines années.
DerDernièrement, en février 2026, la décision de TSMC de produire des puces 3 nanomètres dans sa deuxième usine de Kumamoto, sur l’île de Kyushu, a marqué une rupture qualitative dans la stratégie japonaise des semi-conducteurs.
Initialement pensée pour des nœuds intermédiaires (6–12 nm) à destination de l’automobile et des télécommunications, cette implantation bascule désormais dans le champ des technologies avancées, directement mobilisables pour l’intelligence artificielle, la robotique et les systèmes autonomes.
Pourquoi le 3 nm change la donne
La technologie 3 nanomètres est l’ancêtre direct de la technologie 2 nanomètres, dont la commercialisation est actuellement en compétition entre TSMC et Samsung. Des lignes de circuit plus fines permettent de réduire la consommation d’énergie et d’accélérer la vitesse de traitement.
Le passage au 3 nm ne relève pas d’un simple saut incrémental. Il s’agit d’un nœud “leading edge”, exigeant une maîtrise industrielle avancée (EUV, rendements élevés, supply chain ultra-spécialisée) et permettant des gains substantiels en densité de transistors, en performance et en efficacité énergétique.
Bien que TSMC produise déjà des puces encore plus avancées (2 nm) à Taïwan, le 3 nm demeure une technologie clé pour les usages IA à grande échelle.
Cette annonce doit être lue avec prudence sur le plan temporel : la montée en puissance industrielle à Kumamoto prendra plusieurs années, avec des livraisons en volume plutôt attendues vers 2028.
Le Japon ne capte donc pas l’avant-garde immédiate, mais sécurise une capacité avancée future ce qui est précisément l’horizon pertinent en matière de sécurité économique.
Kumamoto comme preuve d’efficacité industrielle
TSMC a achevé la construction de sa première usine dans la préfecture de Kumamoto en 2024, lançant ainsi la production en série de semi-conducteurs 12 nanomètres.
D’après des éléments rapportés par la presse économique asiatique, TSMC estime que ses expansions au Japon ont de meilleures chances d’atteindre le seuil de rentabilité plus tôt que certains investissements comparables aux États-Unis et en Europe, en raison d’un meilleur “fit” opérationnel : efficacité de la chaîne d’approvisionnement, intégration industrielle locale, accès aux talents, satisfaction client.
Et contrairement à d’autres environnements, le Japon dispose d’une main-d’œuvre qui comprend culturellement les exigences de la fabrication de semi-conducteurs.
Rapidus est le pari lunaire du gouvernement japonais. L’objectif est de produire en masse des puces de 2 nanomètres d’ici 2027.
Rapidus se positionnera comme une fonderie de pointe, mais ne cherchera pas à concurrencer frontalement TSMC et Samsung sur le marché des composants grand public. Elle se concentrera plutôt sur des technologies de niche spécialisées, lui permettant de justifier des prix plus élevés.
Son atout principal résidera dans sa capacité à livrer rapidement des dispositifs sur mesure à des utilisateurs finaux spécifiques. Le volume de production initial est estimé à 50 000 plaquettes par mois.
Pour situer le contexte : les puces les plus avancées fabriquées aujourd’hui au Japon sont des puces logiques en 40 nanomètres, une technologie d’environ quinze ans. Rapidus vise donc à sauter près de vingt ans de développement en cinq ans.
La rapidité et la personnalisation sont les caractéristiques clés du système de production poursuivi par Rapidus, notamment pour répondre aux besoins flexibles de domaines innovants comme l’IA.
Le processus de fabrication comprend (1) la conception du circuit, (2) le processus front-end (formation du circuit sur la plaquette), et (3) le procédé back-end (découpe, assemblage, packaging).
Comme ces procédés sont souvent répartis entre plusieurs entreprises, même des puces 3 nm peuvent nécessiter près de deux ans entre développement et production. Rapidus veut internaliser davantage (front-end et back-end) et soutenir la conception en exploitant les données industrielles du front-end, afin d’accélérer drastiquement l’itération « comme la différence entre un train classique et un train à grande vitesse ».
Pour réussir, Rapidus doit créer un cluster complet. Des organisations de R&D et des équipementiers mondiaux se positionnent déjà autour du site, afin de soutenir des domaines clés comme l’EUV et les procédés avancés.
Cela correspond à l’évolution du marché : l’ère de l’IA fragmente la demande, avec un passage des CPU généralistes vers des architectures spécifiques à un domaine (ASIC, NPU). L’avenir appartient souvent à des acteurs qui n’ont pas besoin de centaines de millions d’unités, mais d’itérations rapides et de puces spécialisées.
Le goulot d’étranglement : le talent
Le plus grand obstacle reste le capital humain. Les ingénieurs qui ont bâti la domination des années 1980 partent à la retraite, et la longue “période hivernale” du secteur a raréfié la base de compétences.
Certains analystes soulignent qu’une fab exige des centaines d’ingénieurs expérimentés, mais qu’une partie de ceux qui reviennent aujourd’hui dans l’industrie ont déjà plus de cinquante ans, car beaucoup avaient migré vers d’autres secteurs.
Rapidus tente un arbitrage : recruter des profils seniors (les “derniers avant-gardistes”) capables d’apporter un savoir tacite non écrit, tout en formant une nouvelle génération.
En parallèle, Rapidus envoie des jeunes ingénieurs se former à Albany, dans l’État de New York, dans le cadre d’une coopération avec IBM.
IBM a été à l’origine de travaux sur la technologie 2 nm Gate-All-Around (GAA), considérée comme une évolution majeure de l’architecture transistor (nanosheets) permettant un meilleur contrôle électrique que le FinFET.
La relation est symbiotique : IBM apporte de la propriété intellectuelle et des briques technologiques, le Japon cherche à réinjecter la discipline industrielle pour mettre ces innovations à l’échelle.
Le programme japonais repose aussi sur une collaboration étroite entre industrie, gouvernement et universités.
Rapidus bénéficiera du soutien du LSTC (créé fin 2022 pour coordonner la recherche japonaise sur les semi-conducteurs), appuyé par des organismes publics comme l’AIST, Riken et l’Université de Tokyo.
Les thèmes annoncés s’alignent avec les objectifs de Rapidus :
conception de circuits de pointe,
transistors GAA,
production de masse à délai d’exécution rapide (TAT),
packaging 3D,
matériaux avancés pour GAA et packaging,
formation spécialisée de chercheurs et étudiants.
Pourquoi construire à Chitose, Hokkaidō, plutôt qu’à Kyūshū (près de TSMC) ou dans le cœur industriel d’Aichi ?
Votre texte met en avant quatre facteurs structurants :
Eau : les fabs consomment énormément d’eau ultra-pure. Hokkaidō dispose de réserves abondantes et de sources adaptées, offrant une “prime de sécurité” dans un monde plus contraint hydriquement.
Électricité : une fab 2 nm exige une énergie de base stable. Hokkaidō combine des options (éolien/solaire, potentiel géothermique, et débat local autour de capacités pilotables).
Logistique et talents : proximité de Sapporo et d’un aéroport international facilitant l’aller-retour d’ingénieurs, d’équipementiers et de clients.
Sécurité : éloignement relatif des points chauds immédiats en Asie de l’Est, et accent sur la protection des infrastructures critiques (votre texte souligne même la proximité d’une base aérienne, comme signal de sécurisation physique).
Conclusion : une renaissance par la résilience
En définitive, la renaissance japonaise des semi-conducteurs n’est pas une tentative nostalgique de recréer les volumes des années 1980. C’est une évolution stratégique adaptée à la réalité des années 2020 : la résilience remplace l’efficacité comme vertu première.
Le Japon a pivoté de l’assemblage final vers la maîtrise des intrants et des goulots d’étranglement de la chaîne mondiale, puis tente désormais avec Rapidus de “boucler la boucle” en revenant sur la fabrication avancée.
Le succès de Rapidus se mesurera commercialement, mais sa logique profonde est aussi géopolitique : réduire les risques, recréer une capacité souveraine, et repositionner le pays sur la prochaine vague d’innovation (IA, calcul haute performance, systèmes autonomes), tout en assumant une trajectoire risquée, coûteuse, et encore incertaine.
Le récit selon lequel le Japon a “perdu la guerre des semi-conducteurs” était prématuré : il jouait un jeu plus long, plus discret et le monde recommence à valoriser exactement ce qu’il offre.
La Chine n’a pas simplement gravi les échelons de l’industrie mondiale. Elle a changé d’échelle, puis changé les règles. En 2004, elle ne représentait encore que moins de 9 % de la production manufacturière mondiale.
Vingt ans plus tard, elle en concentre près de 29 %, soit davantage que les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et l’Inde réunis.
Mais cette domination ne se limite pas aux volumes. Elle s’exprime dans le commerce mondial, dans la structuration des chaînes de valeur, et désormais dans les rapports de force géopolitiques. En Amérique latine, les principales économies du continent importent aujourd’hui davantage de biens chinois que de biens américains, illustrant un déplacement silencieux du centre de gravité économique mondial.
La clé de cette ascension ne réside pas seulement dans une main-d’œuvre abondante ou des coûts bas. Elle repose sur la maîtrise systémique des intrants critiques, des capacités de transformation et de la montée en gamme technologique. Terres rares, batteries, panneaux solaires, équipements électriques, composants industriels, semi-conducteurs matures : Pékin contrôle les segments où se crée la dépendance stratégique.
Plus de 70 % des terres rares importées par les États-Unis proviennent de Chine. Un avion F-35 ou un sous-marin nucléaire de classe Virginia mobilise des matériaux raffinés quasi exclusivement en Chine. La supériorité militaire américaine repose ainsi, en partie, sur des chaînes de valeur chinoises.
La souveraineté par la production : la leçon stratégique
La souveraineté technologique et géopolitique repose moins sur la finance ou les brevets que sur la capacité à produire, raffiner et déployer à grande échelle. Depuis quarante ans, la Chine a méthodiquement investi ce terrain, devenant successivement l’atelier, l’ingénieur, puis l’architecte du système industriel mondial.
Le revenu par habitant est passé de quelques centaines de dollars à la fin des années 1970 à plus de 13 000 dollars aujourd’hui. Mais le secteur de l’énergie révèle encore mieux l’ampleur du basculement. La Chine représente plus de la moitié des installations solaires mondiales et domine également l’éolien. Environ les trois quarts des projets d’énergie renouvelable en cours dans le monde sont en Chine ou menés par des entreprises chinoises.
Si la Chine génère près de 30 % des émissions mondiales, elle concentre également une part majeure de la croissance des technologies de décarbonation. Elle a démontré que le déploiement massif pouvait rendre les énergies renouvelables compétitives à l’échelle mondiale.
L’innovation comme doctrine nationale
Le 4e plénum récent a acté un durcissement stratégique autour de l’innovation technologique, désormais pilier central du modèle de développement. Pékin vise l’autonomie dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, le numérique et les biotechnologies.
L’innovation n’est plus pensée comme un simple effort scientifique, mais comme un système intégré reliant recherche fondamentale, industrialisation et marché intérieur. Cette orientation structurera le 15e plan quinquennal (2026-2030), faisant de la maîtrise technologique un levier de résilience et de souveraineté.
Le système chinois combine confucianisme, léninisme, autoritarisme technocratique, capitalisme d’État et mécanismes de marché. Il s’agit d’un modèle hybride visant l’efficacité stratégique plus que la pure orthodoxie idéologique.
La vision financière de Xi Jinping : morale et puissance
Xi Jinping a récemment appelé à ce que le yuan acquière le statut de monnaie de réserve mondiale. Sa vision d’un « système financier moderne aux caractéristiques chinoises » repose non seulement sur des structures institutionnelles, mais aussi sur une culture morale.
Selon lui, règles et institutions ne suffisent pas : la stabilité exige une éthique intériorisée. S’inspirant d’un débat ancien entre légalistes et confucéens, il affirme que les règles seules produisent des experts en contournement ; seule la vertu garantit la durabilité.
Les cinq principes qu’il énonce honnêteté, droiture, prudence, innovation ancrée dans l’économie réelle et respect strict de la loi visent à éviter les excès observés en Occident comme en Chine (banque parallèle, spéculation immobilière, corruption). Il reconnaît d’ailleurs que le système chinois est « grand mais pas fort », ce qui fait de ce discours une correction plutôt qu’un triomphe.
Le paradoxe américain : vers une hybridation des modèles
Alors que Washington critique le capitalisme d’État chinois, les États-Unis adoptent progressivement des outils similaires : droits de douane, subventions ciblées, politique industrielle assumée, sécurisation des chaînes d’approvisionnement.
Sous Biden puis lors du second mandat de Trump, la coordination État-industrie s’est intensifiée. Le projet « Vault », visant à constituer des réserves stratégiques de minerais critiques (lithium, cobalt, nickel, terres rares), illustre cette mutation. Les États-Unis élargissent désormais la logique de stock stratégique au-delà du pétrole.
La rivalité sino-américaine ne mène pas à la victoire d’un modèle sur l’autre, mais à une hybridation. En cherchant à contenir la Chine, Washington adopte certaines de ses méthodes.
Le défi psychologique et civilisationnel
La Chine remet en cause l’idée selon laquelle modernité, innovation et prospérité durable seraient intrinsèquement liées au capitalisme libéral-démocratique. Ses succès industriels et technologiques sont souvent réduits à l’intervention de l’État, minimisant ses capacités substantielles.
Cette remise en question intervient alors que de nombreuses démocraties occidentales traversent des crises internes. La légitimité politique doit-elle reposer uniquement sur la procédure démocratique, ou inclure performance, efficacité et résilience ?
La Chine a démontré sa capacité à innover sous pression, à absorber la coercition économique et à mobiliser massivement des ressources pour la transition énergétique.
Un monde post-occidental ?
Des signes de reconnaissance émergent aux États-Unis. Certains intellectuels et entrepreneurs admettent la nécessité d’un État plus capable de construire et d’orienter. Les jeunes générations se montrent moins anxieuses face à l’ascension chinoise que leurs aînés.
Dans le Sud global, la trajectoire chinoise élargit les horizons : développement dirigé par l’État, planification à long terme, infrastructures massives, intégration sélective aux marchés mondiaux.
Le monde n’est plus structuré autour d’un seul récit de modernité. Plusieurs voies vers la prospérité coexistent désormais.
Conclusion : adaptation ou déni
Faire face à cette réalité ne signifie pas abandonner ses valeurs, mais reconnaître que la modernité n’est plus exclusivement occidentale. Le choix pour l’Occident n’est pas entre résistance et capitulation, mais entre adaptation lucide et déni obstiné.
Pendant plus de vingt ans, le pétrole vénézuélien a constitué bien davantage qu’une simple source d’énergie pour Cuba. Il a été un amortisseur macroéconomique, un outil de stabilité sociale et un pilier géopolitique de l’architecture régionale anti-américaine construite autour de La Havane et Caracas.
Cette relation s’enracine dans l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez en 1999. Proche de Fidel Castro, Chávez transforme le pétrole en instrument de solidarité idéologique. En 2000, un accord de coopération énergétique prévoit que le Venezuela fournisse du brut à des conditions concessionnelles, tandis que Cuba envoie des milliers de médecins, enseignants et conseillers.
En 2004, la création de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) institutionnalise cette alliance comme contrepoids à l’influence américaine en Amérique latine. Entre 2005 et 2013, Caracas livre jusqu’à 115 000 barils par jour à Cuba, couvrant près de 60 % des besoins énergétiques de l’île. Le pétrole devient alors une véritable subvention extérieure, permettant à l’économie cubaine de fonctionner malgré une faible productivité et un accès restreint aux marchés financiers.
Au-delà de l’économie, l’échange consolide une alliance politique. Après la tentative de coup d’État de 2002 contre Chávez, Cuba renforce l’appareil sécuritaire vénézuélien. Chaque baril contribue indirectement à la stabilité des deux régimes.
L’érosion du modèle sous Nicolás Maduro (2014-2024)
La mort de Chávez en 2013 marque un tournant. Sous Nicolás Maduro, le Venezuela entre dans une crise profonde : effondrement des prix du pétrole en 2014, sous-investissement chronique de PDVSA, sanctions américaines.
La production vénézuélienne chute drastiquement, réduisant les livraisons à Cuba de plus de 100 000 barils par jour à environ 35 000 ces dernières années. Cette baisse révèle la fragilité structurelle du système énergétique cubain.
Cuba consomme environ 110 000 barils par jour, mais n’en produit qu’environ 40 000, un brut lourd et soufré principalement destiné aux centrales thermiques vieillissantes. La production domestique, stable entre 50 000 et 60 000 barils par jour entre 2003 et 2014, est tombée à environ 33 000 barils en 2023, alors que la consommation restait supérieure à 118 000 barils par jour. Ce déficit structurel ne peut être absorbé ni en volume ni en qualité.
Des alternatives insuffisantes : Mexique et Russie
Face au recul vénézuélien, Cuba s’est tournée vers le Mexique et la Russie. En 2025, les livraisons mexicaines atteignaient environ 20 000 barils par jour, et la Russie fournissait près de 10 000 barils quotidiens.
Cependant, ces flux ne bénéficient ni des mêmes conditions financières concessionnelles ni du même degré d’intégration politique que l’accord chaviste. Exposées aux pressions américaines et aux risques commerciaux, ces alternatives se sont révélées précaires. La suspension des livraisons mexicaines et le durcissement des contrôles maritimes ont conduit début 2026 à des périodes où l’île ne recevait pratiquement plus de pétrole.
Le choc énergétique de 2026 : rupture de continuité
L’intervention américaine au Venezuela et la chute de Maduro désarticulent l’axe énergétique régional qui soutenait Cuba depuis deux décennies. Il ne s’agit plus seulement de sanctions bilatérales classiques, mais d’une stratégie en réseau : frapper un nœud le Venezuela pour affaiblir un autre Cuba.
Le système électrique cubain, dépendant à 95 % du fuel importé, s’effondre rapidement. Les coupures atteignent parfois vingt heures par jour dans certaines régions. L’économie fonctionne par à-coups : usines à l’arrêt, commerces fermés, services publics réduits.
Le canal logistique est également touché : pénuries de diesel, transports publics réduits, chaînes du froid rompues, agriculture mécanisée au ralenti. Les pénuries deviennent physiques autant que monétaires, alimentant inflation et marchés parallèles.
L’effet multiplicateur sur l’économie
Le tourisme, représentant environ 10 % du PIB, est directement frappé. Déjà affaibli par la pandémie et les sanctions, il n’a attiré que 1,8 million de visiteurs l’an dernier contre 4,7 millions en 2018. Les pannes d’électricité et les difficultés d’avitaillement en kérosène aggravent les annulations de vols et la chute des recettes en devises.
La crise devient circulaire : moins d’énergie signifie moins de tourisme, donc moins de devises, donc moins de capacité à importer du carburant.
Selon le Centre d’études de l’économie cubaine, le PIB se serait contracté d’environ 5 % en 2025, prolongeant une chute cumulée supérieure à 15 % depuis 2020. L’inflation dépasse 30 %, le déficit commercial demeure élevé et les recettes extérieures tourisme, missions médicales, exportations traditionnelles sont en déclin.
Le président Miguel Díaz-Canel a instauré des mesures d’urgence : rationnement accru, semaine de travail réduite dans les entreprises d’État, priorisation énergétique pour la santé et l’alimentation.
Une crise sociale et politique
Les ménages subissent une triple pression : absence d’électricité et d’eau, inflation de pénurie, destruction d’emplois dans le tourisme et les services. Des manifestations sporadiques ont été signalées, tandis que les autorités renforcent les dispositifs de sécurité et mobilisent les structures de surveillance locales.
L’énergie agit comme un multiplicateur de fragilités : chaque baril manquant signifie moins de transport, moins de production, plus d’inflation et davantage de mécontentement social.
Une dépendance réduite… mais plus dangereuse
Paradoxalement, Cuba dépend aujourd’hui moins du Venezuela en valeur absolue qu’au pic des années 2000. Mais cette dépendance résiduelle est devenue plus périlleuse : le pétrole vénézuélien était historiquement intégré au système cubain et fourni à des conditions concessionnelles.
Sa disparition transforme une relation stabilisatrice en talon d’Achille économique. La crise actuelle n’est pas conjoncturelle, mais systémique. Dans une économie insulaire fortement dépendante des importations énergétiques, un choc pétrolier se transforme mécaniquement en crise économique, puis sociale.
Tant que cette dépendance structurelle ne sera pas réduite ce qui suppose investissements, réformes et accès durable aux devises chaque rupture énergétique restera une menace existentielle pour l’île.