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21 août 2025 : résilience et tensions inflationnistes

Géopolitique et tensions internationales

La journée du 21 août a été dominée par une intensification du conflit en Ukraine. Plus de 570 drones et 40 missiles russes ont frappé le pays, tandis que Kiev poursuit ses efforts pour obtenir des garanties de sécurité dans les jours à venir. Washington a annoncé un projet de drones d’une valeur de 50 milliards de dollars sur cinq ans, destiné à renforcer la capacité de production technologique face à Moscou.

Sur le front diplomatique, les perspectives de dialogue restent minces. L’Ukraine refuse toute reconnaissance juridique de l’occupation russe, alors même que Budapest est envisagé comme lieu potentiel de négociation. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a dénoncé l’absence de volonté ukrainienne de parvenir à un accord durable, tandis que Vladimir Poutine a réaffirmé être disposé à rencontrer Volodymyr Zelensky, sous réserve que toutes les questions soient préalablement clarifiées. Ces divergences maintiennent un climat d’incertitude prolongée en Europe de l’Est.

Dynamique économique mondiale

Les publications macroéconomiques de la journée du 21 août mettent en évidence un contraste marqué entre les grandes zones économiques.

  • États-Unis : L’activité repart fortement avec un PMI composite à 55,4, son plus haut niveau en huit mois. Le secteur manufacturier atteint 53,3, un sommet inédit depuis plus de trois ans, et les services se maintiennent à un rythme solide. L’emploi progresse, mais cette vigueur s’accompagne d’une inflation plus marquée : l’indice des prix de sortie grimpe à 59,3, son plus haut en trois ans. La Réserve fédérale fait face à une équation complexe : l’économie reste robuste, mais les pressions inflationnistes limitent toute marge de manœuvre pour un assouplissement rapide.
  • Zone euro : Le PMI composite ressort à 51,1, au plus haut depuis quinze mois, signalant une sortie de contraction industrielle (50,5) et une reprise timide des services (50,7). L’emploi poursuit sa progression, mais les coûts des intrants continuent de peser sur les marges. Pour la BCE, cette dynamique relance le dilemme entre accompagner la reprise et maintenir la pression contre l’inflation.
  • Royaume-Uni : Le PMI composite atteint 53,0, son plus haut en un an, porté par une forte expansion des services (53,6). L’industrie reste en contraction à 47,3, ce qui freine la croissance globale. La Banque d’Angleterre, malgré un regain d’optimisme, pourrait retarder tout mouvement d’assouplissement afin de contenir les tensions inflationnistes.
  • Canada : Les prix à la production progressent de 0,7 % sur un mois et de 2,6 % sur un an, tirés par l’énergie et les matières premières. Le diesel (+6,6 %) et les métaux précieux (+2,7 %) illustrent une tendance haussière qui pourrait alimenter de nouvelles tensions sur les prix finaux. La Banque du Canada devra rester vigilante face à une inflation concentrée mais persistante.
  • Australie et Japon : Les économies affichent une croissance modérée mais stable. En Australie, le PMI composite s’élève à 53,8, porté par les services, tandis que le Japon progresse légèrement à 51,9, soutenu par la demande intérieure.
  • France et Allemagne : Les indicateurs nationaux restent contrastés. En France, le PMI composite ressort à 49,8, traduisant une stagnation économique. En Allemagne, l’indice remonte également à 49,8, son plus haut niveau depuis plusieurs mois, grâce à une stabilisation manufacturière. Toutefois, la demande demeure atone et les perspectives restent prudentes.

Confiance des consommateurs en Europe

Les enquêtes de confiance se dégradent à nouveau, reculant de 0,3 point dans l’Union européenne et de 0,8 point dans la zone euro. Le sentiment des ménages reste affecté par la persistance de l’inflation et l’incertitude sur l’orientation des politiques monétaires, freinant un éventuel rebond de la consommation.

Conclusion

La journée 21 août met en lumière une dynamique mondiale à double vitesse. Les États-Unis confirment une reprise vigoureuse, mais au prix d’un retour marqué des tensions inflationnistes. En Europe, une timide amélioration conjoncturelle se dessine, mais la faiblesse de la demande et l’érosion de la confiance limitent les perspectives. Les banques centrales, de Washington à Francfort et Londres, se retrouvent face au même dilemme : accompagner la croissance ou contenir l’inflation.

La résilience de l’activité économique contraste ainsi avec la persistance de pressions sur les prix, laissant augurer d’une rentrée placée sous le signe de l’incertitude monétaire et géopolitique.

Sources

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Les inégalités économiques : nature ou société ?

L’inégalité économique figure parmi les phénomènes les plus durables et manifestes de nos sociétés modernes. Dans la mesure où les distinctions des revenus et des biens entre les individus, les classes et les pays sont tellement prononcées, elles suscitent des interrogations, de l’indignation et de nombreuses hypothèses.

La méritocratie au cœur de la différentiation

Certains courants, souvent plus ou moins libéraux, considèrent au contraire que les inégalités ne peuvent être qu’une conséquence logique des différences de talents, d’efforts ou de prise de risques. L’économie de marché, sous cet angle, est à l’image de la Nature : elle récompense innovateurs, entrepreneurs ou investisseurs.

Les inégalités ne seraient alors qu’un constat, voire une nécessité à l’effet incitatif d’une “méritocratie” active et dynamique. 

Cette vision s’appuie toutefois sur une hypothèse ignorée : l’inégalité de départ. Personne ne naît avec le même capital éducatif, social, financier. Cette “méritocratie” peut donc tout aussi bien n’être qu’une illusion recoupant des privilèges hérités bien plus que conquis.

Une construction sociale et politique des inégalités

Sous la plume de nombreux sociologues et économistes, de Pierre Bourdieu allant à Thomas Piketty et Amartya Sen, les inégalités économiques ne sont ni naturelles ni inéluctables. Elles dépendent de choix de société : celui du modèle fiscal, de l’éducation, de la redistribution, des politiques salariales, du rapport de force entre capital et travail.

L’État joue alors le rôle clé. Un régime dans lequel la fiscalité est progressive, la redistribution est active et les services publics puissants génèrent inévitablement des inégalités parce que cela ne suffit pas à compenser socialement. À l’inverse, un régime très libéral qui se refuse à la régulation renforce la dynamique de concentration de la richesse entre les mains d’une minorité.

Keynes, en particulier, a plaidé pour une intervention active de l’État afin de réguler les cycles économiques et soutenir la demande, considérant que les marchés livrés à eux-mêmes ne garantissent ni plein emploi ni équité.

Image : John Maynard Keynes

Aujourd’hui, cette tension traverse encore les débats politiques contemporains, illustrée par les propositions de certains politiciens comme de Jean-Luc Mélenchon, qui appelle à une refondation radicale du modèle redistributif.

Inégalité et représentations comme produits culturels et symboliques

En dehors des données numériques, les inégalités jouent également un rôle dans la représentation : il est stigmatisant d’être pauvre et agréable d’être riche. Les normes sociales justifient la structure économique générale : méritocratie, volonté de risquer, moralité du travail. Le symbolique justifie l’inégalité en validant ces inégalités en les vendant comme résultats individuels et non comme produits du choix collectif.

Un contraste entre un pays développé et émergent

Dans le contexte de la lutte des classes, un comparatif intéressant soulignant une inégalité entre un pays développé comme la France et un pays émergent marqué par une histoire politique forte à savoir le Brésil, met en lumière une inégalité structurelle qui mérite une analyse profonde de cette dissonance sociale et historique.  

La pauvreté va au-delà des limitations financières ; elle prive d’opportunités. Des millions de Brésiliens sont confrontés à des obstacles en matière d’éducation, de soins de santé et de mobilité ascendante, perpétuant ainsi des cycles d’inégalités qui se répercutent d’une génération à l’autre.

Que ce soit sur le plan de l’éducation, de la richesse ou encore sur la santé.

En France, l’accès à l’éducation est garanti à tous, avec une  transmission du savoir dès le  plus jeune âge jusqu’à la majorité. Ce système basé sur l’obligation scolaire vise à instaurer une égalité des chances en assurant à chacun une formation commune.

En effet chaque enfant a le droit à l’éducation et à une place dans un établissement scolaire. À contrario dans un pays émergent tel que le Brésil un enfant est souvent confronté à des difficultés en matière d’éducation. La pauvreté du pays donne naissance à des situations auxquelles certains jeunes sont contraints d’aller travailler au lieu de suivre un cursus scolaire.

Le système social de la France donne la possibilité de se faire rembourser nos soins médicaux. De plus, les normes d’hygiène et de soins sont de rigueur dans ces hôpitaux et pour cause la France applique les normes ISO.

Quelle société voulons-nous?

Admettre que ces inégalités sont sociales revêt la possibilité de les modifier. Cela nécessite de revoir notre politique publique, nos aspirations communes, notre rapport à l’emploi, la fortune et le droit.

Devons-nous prétendre à l’égalité totale? Sans doute pas. Mais il apparaît clair que réduire ces inégalités parmi les moins tenables est un préalable à une société moins secouante, encore plus solidaire et libre.

Sources

Thomas Piketty – Site de Paris School of Economics
https://piketty.pse.ens.fr

Amartya Sen – UNDP sur le développement humain
https://hdr.undp.org/fr

OCDE – Éducation et inégalités
https://www.oecd.org/fr/education/

INSEE – Données sur les inégalités en France

https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381474

OMS – Accès aux soins au Brésil
https://www.who.int/fr/countries/bra

Ministère de l’Éducation nationale (France)
https://www.education.gouv.fr

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L’Iran, complètement isolé sur la scène géopolitique face à Israël

Malgré que la Chine soit le principal acheteur du pétrole iranien, près de 1,1 à 1,2 million de barils par jour, représentant environ 90 % des exportations iraniennes, achetés à prix cassé, celle-ci est restée complètement silencieuse face aux frappes israéliennes ciblées contre les infrastructures stratégiques de la République islamique.

Ce silence n’est ni un oubli, ni une passivité inattendue : il s’agit en réalité d’un choix stratégique, révélateur des limites du modèle de puissance que Pékin entend incarner dans l’ordre mondial. Si la Chine affiche en façade une volonté de rééquilibrer le système international, son action concrète montre qu’elle n’est pas prête à sacrifier ses autres relations régionales pour défendre Téhéran. L’Iran n’est pour Pékin qu’un partenaire transactionnel, et non un allié stratégique.

L’une des raisons fondamentales de cette prudence réside dans les intérêts profonds et multisectoriels que la Chine entretient avec d’autres grandes puissances régionales, des partenaires bien plus stables, solvables et influents que l’Iran. À commencer par l’Arabie saoudite. Pékin et Riyad entretiennent une relation énergétique prioritaire : l’Arabie saoudite est, depuis plusieurs années, le premier fournisseur de pétrole brut de la Chine, avec plus de 1,7 million de barils par jour.

Ce lien s’est renforcé par des investissements chinois dans des infrastructures de raffinage et des accords de long terme entre Aramco et des entreprises chinoises comme Sinopec. Mais la relation sino-saoudienne va bien au-delà de l’énergie. Des entreprises comme Huawei sont au cœur du projet futuriste NEOM, mégapole à 500 milliards de dollars voulue par Mohammed ben Salmane, notamment sur les volets 5G, IA, mobilité autonome et smart grids.

En outre, des éléments de coopération militaire ont émergé discrètement, notamment la construction supposée d’une usine de production de missiles balistiques avec soutien technologique chinois. Pékin ne sacrifiera pas cette relation stratégique sur l’autel d’un soutien symbolique à l’Iran.

Les Émirats arabes unis représentent une autre pièce maîtresse du jeu régional chinois. Situés à un carrefour logistique, ils sont devenus une plateforme essentielle pour les Nouvelles Routes de la Soie (BRI), via les ports de Jebel Ali ou Khalifa. Les entreprises chinoises y ont investi massivement, à travers COSCO Shipping, China Harbour Engineering ou ZPMC, tout en multipliant les accords dans les transports, l’énergie et le numérique.

Les Émirats sont également devenus un acheteur actif de drones chinois (Wing Loong), tout en confiant à Huawei l’infrastructure 5G malgré les objections américaines. Cette coopération, très complète et discrète, s’étend même au spatial, avec la participation d’Abu Dhabi au programme de station spatiale Tiangong. Là encore, l’Iran ne peut offrir ni la stabilité institutionnelle, ni la visibilité stratégique nécessaire pour rivaliser avec les EAU dans le cœur chinois.

La Turquie constitue un autre partenaire important de la Chine, notamment dans la vision eurasienne d’intégration continentale. Ankara joue un rôle central dans le corridor médian (Middle Corridor) des Routes de la Soie, qui relie la Chine à l’Europe via l’Asie centrale, le Caucase et le Bosphore.

Des investissements chinois sont visibles dans les infrastructures ferroviaires (ligne Ankara-Istanbul), les autoroutes, les ports et les projets énergétiques renouvelables. Des discussions militaires ont également eu lieu par le passé sur des systèmes de missiles (avec CPMIEC) et se poursuivent dans les domaines de la co-conception de drones ou de radars.

Malgré les tensions liées à la question ouïghoure (le Xinjiang étant culturellement turcophone), la Chine a réussi à maintenir un dialogue pragmatique avec Ankara, préférant contenir les sujets irritants pour préserver une coopération stratégique. S’aligner ouvertement avec l’Iran, ennemi déclaré de la Turquie dans plusieurs théâtres régionaux, compromettrait cette dynamique diplomatique que Pékin cherche à préserver.

Même avec Israël, la Chine entretient une relation économique d’une grande densité, bien qu’empreinte de prudence géopolitique. Depuis deux décennies, Pékin investit dans les infrastructures de transport israéliennes, à l’image du terminal portuaire de Haïfa exploité par Shanghai International Port Group, ou encore des projets de tramway à Tel-Aviv.   La Chine veut un lien physique avec l’Occident. A cet égard, les ports israéliens sont un bon outil de stratégie géopolitique.

Mais l’élément central de la coopération sino-israélienne réside dans la technologie de pointe, notamment dans les semi-conducteurs, les capteurs, l’intelligence artificielle, les logiciels embarqués et la cybersécurité.

Israël est une “Silicon Valley du Moyen-Orient”, un écosystème que la Chine veut exploiter à des fins de montée en gamme industrielle. Même si certaines ventes sensibles ont été restreintes sous la pression américaine, Pékin tient à conserver cet accès technologique, tout en ménageant Washington. Soutenir l’Iran de manière trop explicite reviendrait à s’aliéner à la fois Israël et les États-Unis, un calcul que Pékin refuse.

Ainsi, la Chine marche sur des oeufs, cherchant à la fois à ménager ses relations avec Israël et les pays arabes. Alliée de ces derniers pendant la Guerre froide, soutien de la cause palestinienne et des mouvements de libération dans les années 1960 et 1970, la Chine a longtemps refusé d’établir des relations diplomatiques avec Israël.

Cet ostracisme a pris fin en 1992 et les échanges se sont depuis multipliés. Pour la Chine, Israël est un important fournisseur de technologies, lui offrant une alternative face à l’embargo américain sur les semi-conducteurs de pointe.

Plus de la moitié des exportations israéliennes vers la Chine sont des composants électroniques, notamment des puces, selon une étude de l’Institut d’études sur la sécurité nationale de l’Université de Tel Aviv.

À ce titre, les échanges bilatéraux sont passés de 51 millions de dollars en 1992, début des relations diplomatiques, à 14 milliards en 2018. L’enjeu est technologique, à travers leurs investissements dans des sociétés israéliennes, et plus particulièrement des start-up, l’implantation de centres R&D, la participation dans plusieurs gros chantiers d’infrastructures, et la coopération scientifique universitaire. 

Aujourd’hui, nombre de grandes entreprises chinoises (Lenovo, Fosun, Xiaomi, Baidu, Huawei, Haier, Alibaba) ont installé un centre de R & D en Israël. En 2018, le fondateur d’Alibaba, Jack Ma, y a fait deux visites. Cela a donné un nouveau signal au monde d’affaires chinois qui continue d’investir dans une myriade de start-up de la high-tech israélienne.

En 2019, Huawei s’est notamment lancé dans l’énergie solaire et Shenzhen Hifuture Information Technology a injecté 50 millions de dollars dans Xjet, société d’impression en 3D de métal et céramique. Les entreprises chinoises ont également pris des participations dans des sociétés israéliennes de premier plan : celle de la China National Chemical Corporation dans Makhteshim, spécialiste d’engrais, est l’une des premières (2011) et des plus importantes (3,8 milliards de dollars) et celle de Bright Food dans Tnouva, en 2015, l’une des plus symboliques.

Alors, la Chine est devenue un partenaire prioritaire voire stratégique pour Israël et les Etats-Unis ne pourront rien y changer. Certains ingénieurs israéliens qui travaillaient dans des centres de R & D d’entreprises américaines travaillent désormais pour leurs équivalents chinois.

Avant la crise du coronavirus, Edouard Cukierman, président de Cukierman & Co. Investment House, ne constatait « aucune baisse d’activité entre Israéliens et Chinois. Il n’y a que trois domaines réservés où le gouvernement peut bloquer un contrat : la défense, les télécoms, les services financiers, banque et assurance. Tout le reste relève de la liberté d’entreprendre.

Et puis, les hommes politiques israéliens ont souvent été favorables à la Chine. Dans les années 1930, David Ben Gourion et Moshe Sharett étaient déjà convaincus que la Chine s’éveillerait et que l’Occident ne serait pas éternellement le maître du monde. En 1949, le jeune Etat hébreu fut l’un des premiers pays à reconnaître la République populaire de Chine. Responsables israéliens et chinois aiment à souligner que leurs civilisations sont toutes deux plurimillénaires.

Dans ce contexte, la Chine adopte une stratégie d’équilibre froid : elle entretient des relations économiques solides avec presque tous les rivaux régionaux, tout en évitant de s’engager politiquement ou militairement. Ce choix renforce sa position comme puissance commerciale incontournable, mais affaiblit sa crédibilité comme acteur stratégique capable de soutenir ses partenaires dans les moments critiques.

En refusant de soutenir l’Iran, Pékin démontre qu’elle privilégie la stabilité de ses relations avec les autres puissances du Golfe et du Levant, plutôt que la fidélité à un régime isolé sous sanctions.

Ce retrait diplomatique et sécuritaire reflète les limites du modèle chinois de puissance, fondé sur la non-ingérence, l’interdépendance économique et la neutralité tactique. Contrairement aux États-Unis, qui disposent d’un réseau d’alliances militaires et de bases régionales leur permettant de projeter leur puissance, la Chine n’a ni les moyens, ni l’intention pour l’instant de jouer un tel rôle.

Sa seule base régionale est à Djibouti, et son armée n’a pas d’expérience en matière d’opérations extérieures dans des théâtres aussi instables que le Moyen-Orient. En somme, la Chine dénonce l’unilatéralisme américain tout en s’en accommodant, car elle ne souhaite pas, ou ne peut pas, réellement le concurrencer sur le plan sécuritaire.

Cette position prudente, presque passive, laisse l’Iran seul face à Israël, dont la supériorité militaire est renforcée par un soutien tacite mais décisif des États-Unis. Pékin, malgré ses ambitions déclarées de remodeler l’ordre mondial, se contente d’un activisme diplomatique de façade, sans engagement opérationnel.

Ce retrait revient à laisser aux Etats-Unis le rôle primordial que la Chine leur conteste pourtant. Il y a une forme d’activisme diplomatique de la Chine en façade, mais derrière il n’y a pas grand-chose. L’interventionnisme ne fait pas pour l’instant partie de la conception de la puissance qu’ont les Chinois, parce qu’ils pensent qu’ils auraient beaucoup à perdre à s’engager dans une crise, qui plus est sur un sujet aussi complexe.

Mais Pékin ne souhaite pas trop s’avancer, tant pour préserver la qualité des relations avec le reste de la région et le respect des normes de non-prolifération que pour éviter d’ajouter aux contentieux avec les Etats-Unis, ce qui différencie grandement l’aide apportée à l’Iran de l’équipement complet, avions de chasse, missiles, radars, fourni par la Chine au Pakistan.

Restant ainsi en retrait tout en dénonçant les travers d’un monde américano-centré, la Chine ne peut que constater les limites de son propre modèle de puissance.

Ce choix stratégique révèle une vérité : la Chine, pour l’instant, n’a pas de véritables alliés au Moyen-Orient, mais seulement des partenaires commerciaux. Ce qui, en cas de crise, limite profondément son pouvoir d’influence.

On voit également le même sujet pour la Russie, de fait, l’Iran a aidé le Kremlin avec des drones en lui fournissant des drones kamikazes Shahed-131 et Shahed-136, qui ont permis de compenser les lacunes industrielles de Moscou face à l’attrition militaire. Ce transfert de technologie s’est accompagné de coopérations croisées en matière de munitions, d’armements terrestres et de drones à longue portée, parfois même produits sur le sol russe.  

En effet, l’Iran a aidé Moscou à construire une usine essentielle pour fabriquer des drones dans son pays et a signé un nouveau traité de partenariat stratégique cette année avec Poutine, annonçant des liens plus étroits, y compris dans le domaine de la défense.

Mais cinq mois après la signature de ce traité, le gouvernement iranien est confronté à une grave menace pour son règne en raison des attaques d’Israël. Et la Russie, au-delà des appels téléphoniques et des déclarations de condamnation, est introuvable.

Les installations nucléaires et énergétiques iraniennes ont été endommagées et de nombreux hauts dirigeants militaires du pays tués, dans une vaste offensive israélienne qui a commencé vendredi et s’est étendue depuis, sans aucun signe que Moscou viendra en aide à Téhéran.

Ce retrait diplomatique contraste avec l’image d’un axe Moscou-Téhéran resserré, notamment depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. Loin de constituer une véritable alliance militaire, le partenariat russo-iranien est, en réalité, asymétrique, circonstanciel et tactique, fondé davantage sur la convergence d’intérêts contre l’Occident que sur une solidarité géopolitique réelle.

La situation reflète un calcul politique impartial de Moscou, qui donne la priorité à sa propre guerre contre l’Ukraine, ainsi qu’à son besoin de maintenir des relations chaleureuses avec d’autres partenaires au Moyen-Orient, qui ont aidé Moscou à survivre aux sanctions économiques occidentales.

De plus, Poutine ne veut pas que l’Iran ait des armes nucléaires et veut également continuer à améliorer ses relations avec le président Trump. Qui plus est, la Russie bénéficie également d’une flambée des prix du pétrole depuis le début de l’attaque.

En plus de cela, sur le théâtre moyen-oriental, la Russie n’a aucun intérêt à entrer en confrontation directe avec Israël, puissance régionale dotée de capacités militaires et de renseignement redoutables. Depuis l’intervention militaire de Moscou en Syrie en 2015, les deux pays ont mis en place un mécanisme de déconfliction militaire permanent, permettant à Israël de frapper des positions iraniennes et du Hezbollah en Syrie sans provoquer de riposte russe. Cette coordination tacite mais régulière est une ligne rouge que Moscou ne veut pas franchir, de peur de déclencher un conflit ouvert dans une région qu’elle cherche à stabiliser selon ses propres intérêts.

Il faut rappeler que la Russie et Israël entretiennent des liens diplomatiques et économiques complexes, mais réels. Plus d’un million d’Israéliens sont d’origine russe, et les deux pays coopèrent dans les domaines de la cybersécurité, de l’agriculture, de la médecine et des technologies civiles.

Moscou souhaite maintenir ce canal ouvert, notamment dans le contexte où elle est de plus en plus isolée sur la scène occidentale. Soutenir trop ouvertement l’Iran, en particulier dans des opérations contre Israël risquerait de remettre en cause l’équilibre délicat que la Russie maintient en Syrie, et plus largement dans le Levant.

La Russie est aussi consciente que l’Iran ne constitue pas un partenaire parfaitement aligné. Si les deux régimes convergent dans leur opposition à l’Occident et leur critique de l’ordre international, ils poursuivent des agendas parfois divergents au Moyen-Orient. L’Iran vise l’hégémonie chiite régionale via ses réseaux au Liban, en Irak, au Yémen et en Syrie, tandis que Moscou cherche plutôt à stabiliser les régimes en place, même autoritaires, sans nécessairement favoriser l’expansion idéologique iranienne.

Par conséquent, il est peu probable que Poutine s’implique militairement dans le conflit ou qu’il arme Téhéran de manière trop agressive. Cette prudence découle aussi en partie de la crainte de s’aliéner les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, deux partenaires de plus en plus importants pour Moscou qui n’accueilleraient pas un Iran plus puissant. Mais c’est aussi parce que ses forces sont déjà bloquées en Ukraine.

La Russie entretient depuis longtemps des relations solides avec l’Iran, devenant le plus grand investisseur étranger du pays l’année dernière. Il a fourni des armes à l’Iran pendant des années, mais n’a pas fourni la gamme complète d’armes que Téhéran veut.

« L’Iran demande des armes à la Russie depuis quelques années », a déclaré Nikita Smagin « Il a demandé des avions, des systèmes de défense aérienne. La Russie n’a pratiquement rien donné. »

Aujourd’hui, l’Iran a du mal à se défendre.

« Dans l’ensemble, cela conduit bien sûr à l’affaiblissement des positions de la Russie au Moyen-Orient », a déclaré Nikita Smagin, un expert des relations russo-iraniennes.

Ce retrait dans un moment critique souligne une vérité fondamentale : l’Iran est seul. Même ses partenaires les plus proches, la Chine et la Russien ne sont pas prêts à mettre en péril leurs propres équilibres géopolitiques pour le défendre. L’axe anti-occidental formé par Moscou et Téhéran, bien que puissant en apparence, repose sur une solidarité conditionnelle, non inconditionnelle.

Dans un monde multipolaire encore dominé par la supériorité militaire américaine et le parapluie stratégique israélo-occidental au Moyen-Orient, ni la Chine ni la Russie ne sont aujourd’hui capables, ni désireuses, de briser cette architecture par une action directe.

En somme, l’inaction de la Russie face à l’affaiblissement iranien n’est pas une surprise, mais une démonstration des limites structurelles du camp révisionniste. Elle rappelle que la puissance ne se mesure pas seulement à la rhétorique ou aux alliances tactiques, mais à la capacité à protéger ses partenaires dans les moments critiques, ce que Moscou, pour l’instant, n’est pas en position de faire.

L’Iran, isolé, reste un pivot stratégique vulnérable, dont la résilience repose davantage sur ses capacités asymétriques que sur un quelconque soutien international solide.

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La dégradation des finances publiques américaines

Les finances publiques des États-Unis affichent une trajectoire de plus en plus préoccupante. En 2025, le déficit fédéral s’élève à environ 7 % à 8 % du PIB, soit plus de 2 000 milliards de dollars, avant même l’éventuelle adoption de nouvelles lois fiscales ou budgétaires.

La dette publique brute dépasse les 34 000 milliards de dollars, représentant 122 % du PIB, selon les projections du FMI. Hors contexte de crise comme celle de 2020, il s’agit du niveau le plus élevé jamais enregistré dans l’histoire économique du pays.

Ces chiffres traduisent un désalignement croissant entre les dépenses publiques, structurellement élevées, et des recettes fiscales qui peinent à suivre.

Les déséquilibres budgétaires américains trouvent leurs racines dans plusieurs causes durables. La première est démographique : le vieillissement de la population pèse fortement sur les programmes sociaux, notamment Social Security (retraites) et Medicare (santé des seniors). En parallèle, les dépenses liées à Medicaid, le programme de couverture pour les plus modestes, continuent de croître après son extension sous l’administration Obama.

À cela s’ajoute une contrainte fiscale héritée des baisses d’impôts de 2017, qui ont réduit la base imposable sans compensation suffisante. Enfin, la remontée rapide des taux d’intérêt menée par la Réserve fédérale depuis 2022 a provoqué une explosion du coût de la dette, qui représente désormais 3,2 % du PIB, un niveau supérieur à celui observé après le choc Volcker dans les années 1980. Dans ce contexte, le Congressional Budget Office projette un ratio dette/PIB supérieur à 140 % d’ici 2035, même sans choc externe majeur.

Le cadre institutionnel américain, quant à lui, ajoute une instabilité politique permanente aux tensions financières. Le plafond de la dette, qui limite juridiquement le volume d’endettement fédéral, a de nouveau été atteint début 2025. Le Trésor américain recourt depuis à des mesures exceptionnelles et puise dans son compte auprès de la Réserve fédérale, dont l’épuisement est attendu autour d’août 2025. Sans accord du Congrès pour relever ce plafond, les États-Unis pourraient techniquement se retrouver en situation de défaut sur leurs engagements financiers. Ce scénario serait d’autant plus explosif que les investisseurs surveillent déjà de près la soutenabilité de la dette américaine.

Par ailleurs, le projet de loi budgétaire proposé par Donald Trump, surnommé « Big, Beautiful Bill », pourrait aggraver considérablement la situation. Cette réforme prévoit l’extension des baisses d’impôts de 2017 jusqu’en 2028, de nouvelles exonérations ciblées, ainsi que des coupes dans les dépenses sociales à partir de 2029. Le CBO (Congressional Budget Office) estime que ce plan ferait grimper le déficit de 2 300 milliards de dollars supplémentaires sur dix ans, avec un pic attendu entre 2026 et 2028. Si elle était adoptée dans son intégralité, cette réforme porterait le déficit au-delà de 9 % du PIB hors période de récession, un niveau sans précédent.

Cette trajectoire soulève des risques macroéconomiques majeurs. D’une part, le ratio dette/PIB pourrait continuer à croître structurellement si les déficits primaires se maintiennent et si les taux d’intérêt restent supérieurs à la croissance nominale. D’autre part, la dépendance croissante du financement aux investisseurs étrangers, en particulier japonais et chinois – expose les États-Unis à un risque de désaffection. Des adjudications récentes de bons du Trésor ont déjà montré une demande plus faible, traduisant une montée du « term premium ». De plus, le récent abaissement de la note de crédit par Moody’s (de Aaa à Aa1 en mai 2025) reflète une dégradation de la confiance dans la trajectoire fiscale américaine.

Enfin, les États-Unis sont désormais vulnérables au moindre choc macroéconomique externe. En cas de récession, les recettes fiscales chuteraient, les stabilisateurs automatiques joueraient à plein régime, et le déficit dépasserait facilement 10 % du PIB, risquant de déclencher une crise de financement.

Le scénario d’un emballement de la courbe des taux et d’un désordre financier mondial, déjà évoqué dans le contexte japonais, devient alors crédible, surtout si les taux longs s’emballent et que le Trésor américain se retrouve contraint dans ses capacités d’émission.

Pour l’instant, les États-Unis conservent plusieurs leviers de résilience : leur capacité unique à émettre en monnaie de réserve mondiale (USD), une croissance encore positive, et une maturité moyenne de la dette relativement courte, qui permet des ajustements rapides en cas de besoin. Toutefois, sans réforme fiscale ou discipline budgétaire crédible, le pays s’expose à une crise de confiance majeure.

D’ailleurs, c’était dans cet objectif que Trump a créer le DOGE et a lancé à plusieurs reprises l’idée d’un « External Revenue Service », dans le cadre duquel le pays supprimerait l’impôt sur le revenu et s’appuierait plutôt sur les taxes aux frontières, les étrangers finançant, du moins en théorie, le gouvernement américain.

Cependant, les droits de douane ont de nombreux points négatifs. Les économistes déplorent les distorsions qu’ils infligent au commerce. Ils sont généralement payés non pas par des entreprises « extérieures », mais par les consommateurs nationaux. En 2020, un rapport de la Réserve fédérale de New York, a constaté que la quasi-totalité des taxes imposées par Trump lors de son premier mandat étaient finalement supportées par les entreprises américaines, sous la forme de marges plus faibles, et par les acheteurs, sous la forme de prix plus élevés.

De plus, les accords avec la Grande-Bretagne et la Chine ont réduit le niveau global des droits de douane par rapport aux sommets récents, ce qui réduira les recettes qu’ils génèrent. Leurs niveaux continueront de baisser à mesure que les États-Unis concluront de nouveaux accords.

Pourtant, les droits de douane imposés par Trump continueront de rapporter des sommes considérables. À quel point ? L’an dernier, sur les 4 900 milliards de dollars perçus par le gouvernement fédéral, seuls 100 milliards provenaient des droits de douane. Or, ce chiffre est déjà en hausse. Les données quotidiennes du Trésor montrent une forte hausse. Au 13 mai, les recettes douanières brutes avaient atteint 47 milliards de dollars depuis le début de l’année, soit environ 15 milliards de dollars de plus que l’an dernier.

Il est difficile de déterminer dans quelle mesure cela est dû aux dernières taxes imposées par Trump et dans quelle mesure les entreprises se précipitent pour importer des marchandises en prévision de nouvelles hausses ; la deuxième hypothèse est probablement en grande partie imputable à cette dernière. Plusieurs économistes ont néanmoins tenté de prévoir les recettes douanières.

Peter Navarro, président du conseil économique de Trump, affirme que les taxes aux frontières pourraient générer plus de 6 000 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie, soit 600 milliards de dollars par an. Son calcul est d’une simplicité déconcertante : prendre les 3 300 milliards de dollars d’importations de marchandises de l’année dernière et appliquer un tarif effectif de 20 %.

Une telle approche ignore la dynamique économique. Des droits de douane plus élevés réduisent la demande de biens étrangers, rétrécissant ainsi l’assiette fiscale. Ils réduisent également les recettes fiscales et salariales, annulant jusqu’à 25 % des gains, selon la plupart des estimations. Si l’on ajoute à cela les représailles et l’évasion fiscale, les recettes anticipées chutent encore davantage. Les projections de M. Navarro, qui tablent sur des milliards de dollars, reposent sur un fantasme de stagnation, dans lequel acheteurs, vendeurs et partenaires commerciaux ignorent les signaux de prix.

Les estimations indépendantes des recettes douanières sont bien inférieures. Le modèle budgétaire de Penn Wharton estime que l’ensemble des tarifs proposés, y compris les prélèvements « réciproques » actuellement suspendus, rapporterait environ 290 milliards de dollars par an au cours de la prochaine décennie.

Ses calculs tiennent compte d’une demande d’importations plus faible, ainsi que de ses effets sur les recettes fiscales des sociétés et des salaires. D’autres prévisions sont encore plus basses. Le Budget Lab de Yale, un centre de recherche non partisan, prévoit des recettes annuelles de 180 milliards de dollars ; la Tax Foundation, un groupe de réflexion, estime ce chiffre à environ 140 milliards de dollars.

En outre, le DOGE a été un échec total que reconnaît aujourd’hui Elon Musk. Cette agence avait pour objectif de couper de 2000 milliards de dollars dans les dépenses publiques américaines, mais depuis sa création, celle-ci n’a réussit à couper que pour 160 milliards de dollars et donc le projet semble être mort-né. Pour rappel, en 2024, les dépenses s’élevaient à 5 870 milliards de dollars (20 % du PIB), auxquels il faut ajouter 880 milliards de paiements d’intérêts nets. Une part importante (4 060 milliards) est constituée de dépenses dites obligatoires, puisqu’il s’agit de transferts vers les ménages liés au système social et de santé.

Ainsi, une combinaison de taux élevés, d’un blocage politique sur le plafond de la dette, et d’une baisse des souscriptions aux adjudications du Trésor pourrait provoquer une correction violente des marchés financiers avec répercussions globales.

On voit justement les taux mondiaux qui montent de plus en plus. On voit les rendements de la dette publique américaine à 30 ans qui dépassent les 5%, et le 10 ans qui se rapproche des 4,7%. Ce dernier bond est survenu peu avant que la Chambre des représentants n’adopte, par une seule voix, le projet de loi budgétaire du président Donald Trump, qui creuse le déficit. Conjugué à l’élaboration chaotique des politiques ces derniers mois et aux menaces de Trump contre les institutions américaines, cela a remis en question le statut autrefois incontestable de valeur refuge des bons du Trésor.

Mais pour les gérants de fonds cherchant à diversifier leurs placements, un autre casse-tête se présente. La dette des autres États apparaît également risquée, avec des rendements à long terme en hausse dans une grande partie du monde riche. Le coût de l’emprunt britannique à 30 ans a atteint 5,5 %, son plus haut niveau depuis 1998, hormis un pic en avril. À 3,1 %, celui de l’Allemagne est à deux doigts de son plus haut niveau depuis la crise de la dette de la zone euro au début des années 2010. Le 21 mai, en séance, le rendement des obligations d’État japonaises à 30 ans a atteint près de 3,2 %, établissant un nouveau record.

Tout cela s’explique en partie par le fait que ce qui se passe aux États-Unis ne reste pas aux États-Unis. L’économie américaine est si importante, représentant 26 % de la production mondiale, que son déficit public démesuré déséquilibre l’épargne et l’investissement à l’échelle mondiale, augmentant ainsi le coût du capital.

La hausse des rendements des bons du Trésor pourrait également inciter les traders à les préférer aux autres dettes souveraines, à moins qu’ils ne rapportent eux aussi davantage. Par ailleurs, les politiques de Trump ne menacent pas uniquement l’économie américaine. L’incertitude entourant les droits de douane, par exemple, brouille les perspectives d’inflation et de croissance partout dans le monde, incitant les investisseurs à exiger une prime de risque plus élevée. Certains pourraient également en conclure que les responsables politiques d’autres pays seront tentés d’imiter la prodigalité américaine.

Pourtant, le reste du monde est tout à fait capable d’exercer sa propre pression. Une partie de cette pression provient de bonnes nouvelles plutôt que de mauvaises. La hausse des coûts d’emprunt allemands a en grande partie suivi l’annonce, début mars, d’un investissement considérablement accru du gouvernement dans les infrastructures et la défense. L’opinion populaire ayant longtemps soutenu que l’Allemagne dépensait trop peu plutôt que trop, cela a renforcé les attentes quant à sa croissance future, et donc au rendement de sa dette souveraine.

En Grande-Bretagne et au Japon, les rendements augmentent pour des raisons plus inquiétantes. L’une d’elles est que l’inflation a de nouveau connu une hausse surprenante. Les prix à la consommation au Royaume-Uni ont augmenté de 3,5 % sur un an jusqu’en avril, soit plus rapidement que prévu par le marché et bien au-dessus des 2,6 % du mois précédent.

Au Japon, les prix à la consommation « de base » ont augmenté de 3,5 % sur un an jusqu’en avril, soit la plus forte hausse depuis la poussée inflationniste de 2022 et 2023. L’inflation incite les traders à surenchérir sur les rendements obligataires, à la fois parce qu’elle érode la valeur de leurs coupons et du remboursement du principal, et parce qu’elle les conduit à anticiper des taux d’intérêt plus élevés de la part des banques centrales.

De plus, au Japon, depuis plusieurs semaines, les tensions sur le marché obligataire japonais s’intensifient. De fait, en 45 jours, le rendement des obligations d’État japonaises à 30 ans a bondi de 100 points de base, atteignant un niveau record de 3,20 %. Cette poussée de taux reflète une défiance croissante des investisseurs à l’égard de la trajectoire budgétaire et monétaire du pays.

Cette rupture de confiance s’est matérialisée par une adjudication désastreuse de titres à 20 ans, qualifiée par certains acteurs comme la pire depuis 1987. Dans le même temps, des institutions financières soulignent que les « fissures » observées dans les marchés obligataires mondiaux pourraient bien être en train de se transformer en fractures systémiques.

Le point de bascule vient d’un changement radical de politique monétaire. Après des années d’interventionnisme massif, notamment via l’achat d’obligations souveraines pour contrôler la courbe des taux, la Banque du Japon (BoJ) a brusquement cessé ces achats. Ce retrait a laissé un vide béant sur le marché primaire, provoquant un afflux d’offre et une envolée des taux.

Aujourd’hui, la BoJ détient encore 52 % de l’ensemble des obligations d’État japonaises, soit 4 100 milliards de dollars d’actifs publics. À titre de comparaison :

– Les assureurs-vie détiennent 13,4 %,
– Les banques : 9,8 %,
– Les fonds de pension : 8,9 %.

La dette publique totale du Japon atteint 7 800 milliards de dollars, avec un ratio dette/PIB supérieur à 260 %. Le Premier ministre japonais lui-même a récemment reconnu que la situation budgétaire du pays était pire que celle de la Grèce.

Les signaux économiques sont de plus en plus contradictoires : le Japon entre dans une phase de stagflation, où la croissance ralentit tandis que l’inflation accélère.
– PIB réel (T1 2025) : -0,7 % (vs -0,3 % attendu), première contraction depuis un an.
– Inflation (avril 2025) : 3,6 %, avec un bond de +0,7 % mensuel sur l’IPC hors produits frais, la plus forte hausse depuis octobre 2023.
– Salaires réels : -2,1 % sur un an, la pire chute depuis plus de deux ans.

Autrement dit : les ménages perdent en pouvoir d’achat alors que les prix montent. Cela place la Banque du Japon dans une impasse : relever les taux pour freiner l’inflation pourrait asphyxier une économie déjà en récession technique, mais ne rien faire alimente la spirale de défiance sur les marchés de la dette.

Depuis des décennies, les investisseurs institutionnels japonais, portés par des taux domestiques quasi nuls, ont utilisé les marchés étrangers comme relais de rendement via d’immenses carry trades. Ils empruntaient à taux très bas au Japon pour acheter des bons du Trésor américain, des obligations européennes, ou des actions internationales. Mais si les rendements japonais remontent, ces flux pourraient s’inverser massivement. Cela pourrait provoquer un risque de revalorisation brutale sur les marchés d’actifs américains et une chute des actifs risqués.

Dans le même temps, écrivent les analystes de la banque Goldman Sachs, une source structurelle de demande de dette publique à long terme se tarit. Les « gestionnaires actif-passif », c’est-à-dire des institutions comme les fonds de pension à prestations définies qui utilisent les flux de revenu fixe des obligations pour garantir leurs engagements futurs, sont depuis longtemps d’importants acheteurs.

Mais les rendements sont désormais suffisamment élevés pour leur permettre de bloquer ces flux de trésorerie à des prix attractifs pendant des années, ce qui signifie que beaucoup peuvent se permettre de se retirer du marché. L’offre d’obligations restant élevée, alimentée par les déficits budgétaires et la réduction des bilans des banques centrales, cela ouvre la voie à une nouvelle hausse des coûts d’emprunt à long terme.

Cette pression s’applique aussi bien aux bons du Trésor américain qu’à la dette publique d’autres pays. Pendant des années, l’idée reçue parmi les négociants en obligations était que le rendement à 30 ans « ne pouvait » pas dépasser 5 %, ni s’y maintenir longtemps. L’argument était qu’à ce niveau, les investisseurs à long terme, comme les fonds de pension et les fonds de dotation universitaires, s’empareraient de toutes les obligations qu’ils pourraient trouver.

Or, c’est là que se situent actuellement les rendements à 30 ans. Si les gros acheteurs ont déjà fait le plein, les inquiétudes budgétaires actuelles pourraient s’aggraver considérablement.

Ces incertitudes sont dues notamment aux événements en lien avec le plafond de la dette et le risque de fermeture des services de l’État américain faute d’accord parlementaire sur le budget (government shutdown), devenus plus fréquent ces dernières années. Enfin, l’absence de progrès sur le rétablissement des finances publiques pourrait finir par réduire l’attrait des Bons du Trésor américains et, plus généralement, des actifs américains aux yeux des investisseurs étrangers.

Cela pourrait affaiblir le dollar et exercer une pression à la hausse sur l’inflation et les taux d’intérêt aux États-Unis, ce qui compliquerait encore les efforts de consolidation budgétaire. En conclusion, pour des raisons ayant trait à des facteurs tant nationaux qu’internationaux, il importe que l’objectif d’assainissement des finances publiques figure parmi les priorités politiques les plus urgentes des États-Unis.

Les marchés commencent à en prendre conscience.

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Géopolitique: La puissance militaire des Houthis au Yémen

Le Yémen est l’un des pays les plus pauvres du monde. Il est dévasté par la guerre civile depuis 2014, lorsque le mouvement musulman chiite des Houthis s’est emparé de la capitale Sanaa.

Cependant, les Houthis ont démontré leur capacité à menacer de perturber le transport maritime depuis novembre 2023 en soutien à la cause palestinienne, et le Royaume-Uni et les États-Unis ont riposté.

Les Houthis exercent une influence stratégique majeure sur plusieurs points clés du Yémen, illustrant à la fois leur pouvoir politique et militaire ainsi que l’importance géographique de leur implantation. Depuis 2014, ils dominent la capitale, Sanaa, centre politique et administratif du pays, ce qui leur confère non seulement une légitimité de facto, mais aussi un levier important face aux gouvernements reconnus internationalement. Le contrôle de Sanaa symbolise ainsi leur capacité à imposer leur vision et à consolider leur position dans l’arène politique yéménite.

Le fief traditionnel des Houthis, Saada, constitue également un pilier stratégique. Située dans le nord du Yémen, cette région, proche de la frontière saoudienne, est le berceau historique du mouvement houthi, notamment lié aux traditions zaydites. Saada représente un centre logistique crucial pour la mobilisation des forces et le ravitaillement, ce qui renforce l’endurance militaire du groupe dans la région.

Pour Laurent Bonnefoy, politologue, il est nécessaire de revenir sur la situation des Houthis au Yémen, leur ancrage idéologique et leur montée en puissance. Il rappelle que « ce groupe, dont on entend parler épisodiquement, existe depuis une vingtaine d’années et a d’abord combattu le pouvoir central avant de prendre le contrôle de Sanaa, où vit une grande partie de la population. » Leur idéologie repose sur le zaïdisme, une branche spécifique du chiisme, et sur une valorisation des descendants du prophète, ce qui les inscrit dans la continuité de la monarchie yéménite renversée en 1962. 

De plus, sur le plan maritime et économique, le contrôle de ports comme Hodeïda revêt une importance capitale. Ce port, stratégiquement situé sur la mer Rouge, permet aux Houthis de gérer l’approvisionnement en armes, carburant et nourriture, tout en générant des revenus considérables par le biais du contrôle des douanes et du commerce maritime.

La proximité du détroit de Bab el-Mandeb, un passage névralgique pour le commerce pétrolier mondial, accentue encore leur potentiel de pression sur le trafic maritime international, même si le contrôle direct de ce point reste l’apanage de forces extérieures. De fait, le détroit de Bab el-Mandeb, situé à 2 250 kilomètres au sud du canal de Suez, est la troisième voie maritime la plus importante au monde.

En outre, la région nord-ouest, incluant des zones comme Hajjah, Al Mahwit, Dhamar et Amran, joue également un rôle stratégique. Ces territoires, riches en ressources agricoles et dotés d’une forte densité de population, offrent aux Houthis non seulement une base de recrutement solide, mais aussi un soutien logistique important pour leur campagne militaire.

Parallèlement, leur disposition sur les frontières nord permet d’installer des réseaux de missiles et drones dans des zones montagneuses difficiles d’accès, utilisés pour mener des attaques contre l’Arabie saoudite et d’autres cibles dans la région.

En somme, le contrôle stratégique des Houthis se déploie sur plusieurs axes du territoire yéménite, depuis le cœur politique de Sanaa et le bastion traditionnel de Saada, jusqu’aux ports vitaux de la mer Rouge et aux zones rurales du nord-ouest, leur conférant ainsi une capacité multifacette d’influence tant sur le plan politique qu’économique et militaire.

Lors des récentes attaques contre des navires en mer Rouge, les Houthis ont utilisé des missiles de croisière, des missiles balistiques, des drones et des navires de surface sans équipage (USV). L’instabilité politique au Yémen a permis aux Houthis de se fournir en armes dans les stocks de l’armée. À ce titre, ils possèdent des chars et des camions, ainsi que des mines, des missiles antichars, des pièces d’artillerie lourde et légère et des missiles de fabrication russe et nord-coréenne.

Ils ont mis en place une production de drones à grande échelle vers 2018, en s’appuyant sur les transferts de technologie iraniens, et ont remporté des succès militaires remarquables, notamment en contraignant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à accepter un cessez-le-feu en avril 2022.

Les Houthis ont officiellement dévoilé les drones polyvalents Sammad-4 et Rujum en mars 2021.

Le Rujum est un drone hexacoptère polyvalent introduit par les Houthis en 2021. Adapté à partir de drones civils chinois, il est capable de transporter jusqu’à six petites charges explosives, telles que des obus de mortier de 60 mm. Avec une portée opérationnelle de 10 à 30 kilomètres, il est principalement utilisé pour des attaques de précision sur des cibles proches du front. Grâce à l’utilisation de drones commerciaux modifiés, le coût de production du Rujum est relativement bas, estimé entre 10 000 et 20 000 dollars par unité.

Quant au Sammad-4, il est conçu pour des missions de frappe stratégique à longue distance. Il est doté d’une envergure d’environ 5 mètres et peut transporter une charge utile d’environ 50 kilogrammes. Sa portée opérationnelle dépasse les 2 000 kilomètres, ce qui lui permet de frapper des cibles éloignées. Le drone est équipé d’un moteur plus puissant que ses prédécesseurs, lui conférant une vitesse maximale estimée à 200 km/h. Il est également conçu avec des caractéristiques de furtivité avancées pour échapper aux systèmes de défense aérienne modernes. ​

Le coût de production du Sammad-4 est difficile à estimer précisément en raison du manque d’informations publiques détaillées. Cependant, en se basant sur les coûts des modèles précédents et sur les composants utilisés, on peut estimer que le coût de production d’un Sammad-4 se situe entre 50 000 et 100 000 dollars par unité. Cette estimation prend en compte l’utilisation de matériaux composites, d’un moteur plus puissant et de systèmes de guidage avancés.​

Nous avions eu également la révélation du Mudhud-1, du Mersad-1 et Mersad-2. Le e Mudhud-1 est un drone de reconnaissance utilisé par les Houthis. Il s’agit d’un appareil léger, probablement dérivé de modèles commerciaux, adapté pour des missions de surveillance à courte portée. Ses caractéristiques spécifiques, telles que la portée et l’autonomie, ne sont pas largement documentées, mais il est conçu pour des opérations de collecte d’informations sur le champ de bataille.​ En raison de sa simplicité et de l’utilisation probable de composants commerciaux, le coût de production du Mudhud-1 est estimé entre 5 000 et 10 000 dollars par unité.

Les Mersad-1 et Mersad-2 sont des drones de reconnaissance développés par les Houthis, probablement basés sur le drone américain RQ-21 Blackjack. Le Mersad-1 a été introduit en 2021, suivi du Mersad-2 en 2022. Ces drones ont une portée de 93 kilomètres et une vitesse maximale de 170 km/h. Le Mersad-2 est une version améliorée avec des capacités de décollage et d’atterrissage verticaux (VTOL), facilitant son déploiement depuis des zones non préparées. ​En raison de leur complexité accrue et de l’intégration de technologies avancées, les coûts de production des Mersad-1 et Mersad-2 sont estimés entre 50 000 et 100 000 dollars par unité.​

Deux tendances apparaissent depuis un an qui pourraient constituer des violations de l’embargo, imposé en 2015 dans ce pays par l’ONU : la première est le transfert aux Houthis de pièces détachées accessibles dans le commerce dans des pays industrialisés, comme des moteurs de drones, et qui sont livrés aux Houthis via une série d’intermédiaires ; la deuxième est la poursuite de la livraison aux Houthis de fusils d’assaut, de grenades, de missiles anti-chars, et de systèmes de missiles de croisière plus sophistiqués.

« Certaines de ces armes ont des caractéristiques techniques similaires à des armes fabriquées en Iran », notent les experts sans pouvoir confirmer que l’armement dont sont dotés les Houthis a été livré par le gouvernement iranien. Ce dernier a toujours démenti fournir des armes aux Houthis. Tant les pièces civiles que les armes « semblent suivre un chemin de contrebande qui passe par Oman et la côte sud du Yémen, via des régions sous contrôle du gouvernement yéménite, jusqu’à Saana » sous domination des Houthis, précise le rapport.

Sur le plan naval, les Houthis disposent de bateaux rapides et armés, ainsi que d’autres, piégés et guidés, très efficaces dans les attaques contre les navires marchands. Outre les missiles anti-navires, comme le C-802 de fabrication chinoise, le groupe utilise des mines sous-marines et dispose d’une unité de plongeurs de combat.

Le C-802 est un missile de croisière antinavire d’origine chinoise, qui a été exporté à plusieurs pays, notamment l’Iran, qui en a produit des versions locales appelées Noor. Ce missile est également présent dans l’arsenal des Houthis, probablement grâce à des transferts indirects depuis l’Iran. Le C-802 est capable de frapper des cibles navales jusqu’à 120 kilomètres (et jusqu’à 180 km pour certaines versions améliorées).

Il vole à basse altitude (vol rasant) pour éviter les radars et utilise un système de guidage radar actif en phase terminale. Il transporte une ogive de 165 à 190 kg, suffisante pour endommager sérieusement un navire de guerre ou commercial. C’est l’un des principaux missiles utilisés par les Houthis pour menacer la navigation en mer Rouge et autour de Bab el-Mandeb. Son coût est estimé entre 500 000 et 800 000 dollars l’unité, ce qui reste relativement abordable par rapport à la valeur stratégique des navires visés.

Les drones ou « drones kamikazes » que les Houthis ont déployés seraient des drones Qasef, ainsi que des Samads à plus longue portée. Les drones utilisés par les Houthis, notamment les Qasef et les Samad, ont joué un rôle central dans leur stratégie militaire contre l’Arabie saoudite de 2015 à 2022 et leurs autres ennemis régionaux. Ces drones sont devenus des armes de choix en raison de leur faible coût, de leur capacité à frapper à distance et de la difficulté qu’ils posent aux systèmes de défense antiaérienne.

Le Qasef est un drone de type kamikaze, destiné principalement à des frappes directes contre des cibles précises. Les modèles principaux, comme le Qasef-1 et le Qasef-2K, sont dérivés de drones iraniens, notamment de l’Ababil-T. Ce drone est conçu pour transporter une charge explosive modeste et voler directement vers sa cible pour exploser à l’impact.

Sa portée est relativement limitée, environ 100 à 150 kilomètres, ce qui en fait un outil tactique pour des frappes locales sur des bases militaires, des radars ou des véhicules ennemis. Simples dans leur conception, les Qasef sont fabriqués avec des matériaux légers comme de la fibre de verre et utilisent des moteurs civils modifiés.

Leur simplicité permet une production rapide et à faible coût. Ainsi, ils sont estimés à un coût de production compris entre 10 000 et 20 000 dollars par unité.

Le drone Samad, quant à lui, représente une catégorie plus avancée et plus stratégique. Il existe plusieurs variantes : le Samad-1, utilisé principalement pour la surveillance, ainsi que les Samad-2 et Samad-3, capables de mener des attaques à longue portée. Visuellement, ces drones sont reconnaissables à leur empennage en forme de V inversé.

Le Samad-2 peut parcourir plusieurs centaines de kilomètres, tandis que le Samad-3, plus sophistiqué, est capable de frapper des cibles situées à plus de 1 000 kilomètres, et le Samad-4 peut aller jusqu’à 2500 kilomètres. Ces drones peuvent être équipés de caméras pour la reconnaissance et de systèmes de navigation GPS pour guider les frappes à distance.

Les drones Samad, plus grands et technologiquement plus complexes, coûtent entre 20 000 et 50 000 dollars pièce selon les versions et les équipements embarqués. Même à ce niveau, les drones Samad restent des armes très économiques si on les compare aux missiles de croisière classiques ou aux coûts d’interception par des systèmes de défense modernes, qui mobilisent des missiles coûtant plusieurs centaines de milliers de dollars.

La production de ces drones repose souvent sur des ateliers clandestins, où les Houthis adaptent des pièces civiles ou récupèrent des équipements militaires. Cela leur permet de contourner les blocus et les sanctions internationales et d’assurer un approvisionnement relativement constant en matériel de guerre, malgré les opérations de blocus menées par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite.

En outre, selon le Washington Institute for Near East Policy, les Houthis possèdent aujourd’hui plusieurs types de missiles de croisière antinavires, avec des portées variant entre 80 et 300 kilomètres. Parmi les missiles mentionnés figurent notamment le Sayyad et le Sejjil, deux modèles utilisés pour frapper des cibles maritimes dans des zones stratégiques comme la mer Rouge.

Le missile Sayyad est souvent associé aux missiles iraniens de défense aérienne modernisés et adaptés par les Houthis pour être utilisés contre des navires. Le terme « Sayyad » désigne plusieurs types de missiles iraniens (par exemple le Sayyad-2 et le Sayyad-3), mais dans le contexte houthi, il s’agirait d’une version adaptée de missiles sol-air ou antinavires existants.

Ces missiles, une fois modifiés, sont capables de voler à moyenne altitude et de cibler des navires militaires ou commerciaux dans un rayon d’environ 100 à 150 kilomètres. Ils sont dotés de systèmes de guidage relativement simples, souvent basés sur des radars ou sur un guidage inertiel combiné au GPS.

Le missile Sejjil, quant à lui, est d’origine iranienne et désigne normalement un missile balistique à longue portée. Toutefois, dans l’arsenal houthi, le terme « Sejjil » pourrait désigner une version locale modifiée ou une adaptation pour une utilisation antinavire à moyenne portée. Cette version « Sejjil » utilisée par les Houthis semble avoir une portée plus courte (proche de 200 à 300 kilomètres) et vise à menacer les lignes de navigation en mer Rouge, en particulier celles transitant près du détroit de Bab el-Mandeb.

Concernant leur coût, la fabrication locale ou l’assemblage de ces missiles au Yémen reste relativement économique comparé aux armes occidentales de haute technologie. Le coût de production d’un missile tel que le Sayyad, adapté localement, pourrait être estimé entre 50 000 et 100 000 dollars l’unité, en fonction de la sophistication du système de guidage embarqué. Pour le Sejjil houthi adapté, le coût serait plus élevé, pouvant atteindre 150 000 à 250 000 dollars par missile, en particulier si des composants sophistiqués (comme des gyroscopes importés ou des systèmes GPS militaires) sont nécessaires.

Ces coûts sont relativement modestes à l’échelle militaire moderne, surtout si l’on considère que la défense contre un seul missile peut mobiliser des systèmes comme le Patriot ou d’autres dispositifs de défense antiaérienne, dont chaque interception peut coûter plusieurs millions de dollars. La stratégie des Houthis repose donc sur un rapport coût-efficacité particulièrement favorable : ils utilisent des missiles relativement bon marché pour provoquer des pertes économiques, militaires et psychologiques importantes chez leurs adversaires.

Mais ce sont les USV qui sont « exceptionnellement inquiétants« , estime l’historien maritime Sal Mercogliano « parce qu’ils frappent le navire au niveau de la ligne de flottaison, ce qui signifie qu’ils pénètrent et inondent le navire, et donc le coulent« .

Qui plus est, la formation utilise également des drones iraniens Shahed-136 d’une portée de 2.000 kilomètres. Elle affirme par ailleurs assurer sa propre production de drones. Ils utilisent aussi des hélicoptères et des avions de chasse de type Mig-29 et, pour la défense, des missiles antiaériens Barq-2.

Le Shahed-136 est un drone kamikaze iranien, connu pour sa longue portée et son faible coût de production. Utilisé par l’Iran, la Russie (en Ukraine), et transmis aux Houthis, il est conçu pour voler de manière autonome vers une cible programmée, grâce à un système de guidage GPS. Le Shahed-136 a une portée d’environ 2 000 kilomètres, ce qui en fait une arme stratégique permettant de frapper des cibles bien au-delà des frontières yéménites.

Il transporte une charge explosive d’environ 30 à 50 kg, destinée à détruire des cibles fixes comme des infrastructures, des radars ou des dépôts de carburant. Le drone vole à basse altitude et lentement, ce qui le rend difficile à détecter pour les systèmes radar classiques. Son coût de production est estimé à environ 20 000 à 30 000 dollars, ce qui le rend extrêmement économique par rapport à des missiles classiques ou à des frappes aériennes.

Ensuite, le Barq-1 et Barq-2 sont des missiles sol-air utilisé par les Houthis pour la défense aérienne. Peu d’informations techniques officielles sont disponibles, car ce système est largement basé sur des technologies importées ou récupérées. Ils sont probablement inspirés ou dérivé de systèmes iraniens ou soviétiques anciens modifiés localement. Ils ont pour rôle d’intercepter des avions, drones ou missiles ennemis.

Le Barq-2 fonctionnerait avec un système de guidage optique ou radar semi-actif, avec une portée estimée à environ 70 kilomètres, tandis que le Barq-1 a environ une portée de 50 kilomètres. Ce type de missile est particulièrement utilisé pour défendre des positions sensibles comme des aéroports, des dépôts d’armes ou des centres de commandement. Le coût de production est estimé entre 50 000 et 100 000 dollars par unité, selon la disponibilité des composants et la complexité du guidage.

Les experts et les observateurs estiment généralement que les Barq-1 et Barq-2 sont au moins basés sur la famille iranienne de missiles sol-air à guidage radar de moyenne portée Taer.

Par la suite, concernant les missiles balistiques, les Houthis ont un arsenal diversifié. Nous avons le missile balistique antinavire Asif, dévoilé en 2022, est conçu pour cibler les navires à longue distance. Il est considéré comme l’équivalent yéménite du missile iranien Khalij Fars. Il peut atteindre une portée de 400 kilomètres et transporte une charge utile importante de 500 kilogrammes, ce qui en fait un vecteur de menace sérieux pour les routes maritimes stratégiques comme le détroit de Bab el-Mandeb.

Puis, le Burkan-1 est un missile balistique d’origine houthiste dévoilé en 2016, dérivé du missile iranien Shahab-1. Il dispose d’une portée allant jusqu’à 800 kilomètres et d’une charge utile de 500 kilogrammes. Ce missile a été utilisé pour frapper des cibles en Arabie saoudite, marquant l’entrée des Houthis dans une guerre de longue portée.

Le Burkan-2, apparu en 2017, est une amélioration du modèle précédent et serait l’équivalent du missile iranien Qiam-1. Il offre une portée augmentée à 1 000 kilomètres mais avec une charge utile réduite à 250 kilogrammes, favorisant ainsi la distance au détriment de la charge explosive.

En 2019, les Houthis ont dévoilé le Burkan-3, également connu sous le nom de Zulfiqar. Ce missile serait inspiré à la fois du Qiam et du Rezvan iraniens. Sa portée maximale atteint 1 200 kilomètres, avec une charge utile de 250 kilogrammes, le positionnant comme un missile balistique de théâtre capable de frapper profondément dans le territoire saoudien.

En outre, le Hatem, dévoilé en septembre 2022, représente une nouvelle génération de missiles balistiques à longue portée. Il est l’équivalent houthiste du Kheibar Shekan iranien. Il peut frapper des cibles jusqu’à 1 450 kilomètres de distance avec une charge utile conséquente de 500 kilogrammes. Cela permet aux Houthis de viser des objectifs bien au-delà de la péninsule arabique. Le Hatem-2, une version plus récente dévoilée en septembre 2024, serait une autre variante du Kheibar Shekan, mais ses caractéristiques techniques, telles que la portée exacte et la charge utile, restent pour l’instant inconnues.

Parallèlement, les Houthis ont aussi développé le Karar, un missile balistique de courte portée révélé en 2022. Inspiré du Fateh-110 iranien, il peut atteindre 300 kilomètres avec une charge utile de 500 kilogrammes. Il est conçu pour des frappes plus ciblées et rapprochées, tout en conservant une grande puissance de feu.

À côté de cela, le Mohit, également dévoilé en 2022, s’inscrit dans la catégorie des missiles balistiques antinavires. Équivalent du Ghadir iranien, il dispose d’une portée de 300 kilomètres et transporte une charge utile de 165 kilogrammes, ce qui le rend adapté aux frappes contre des bâtiments navals dans la mer Rouge.

En outre, le missile Tankeel, apparu en 2023, serait basé sur le Zoheir iranien. Il affiche une portée estimée à 500 kilomètres. Bien que les détails sur sa charge utile soient peu documentés, il s’inscrit dans la continuité des efforts houthis pour diversifier leur gamme de missiles balistiques intermédiaires.

Le missile Toofan, quant à lui, marque un véritable tournant stratégique. Dévoilé en septembre 2023, il s’inspire du Shahab-3 iranien et possède une portée impressionnante de 1 950 kilomètres, avec une charge utile de 800 kilogrammes. Il constitue à ce jour l’un des missiles les plus puissants de l’arsenal houthi, capable de menacer des cibles au-delà de la région du Golfe.

Du côté des missiles de croisière, le Rubezh représente un modèle d’origine russe (P-21/P-22) saisi à l’armée yéménite. Bien que sa portée soit limitée à 80 kilomètres, il conserve un intérêt tactique en raison de sa capacité à voler à basse altitude et à éviter les radars. Sa charge utile demeure inconnue.

En complément, le missile de croisière antinavire Al Mandab-1, également capturé dans les stocks de l’armée yéménite, s’inspire du C-801 chinois. Il possède une portée de 40 kilomètres et une charge utile de 165 kilogrammes. Ce missile est principalement utilisé dans la zone hautement stratégique du détroit de Bab el-Mandeb.

Enfin, le Quds-4, dévoilé en 2019, est l’un des missiles de croisière les plus avancés dans l’arsenal houthi. Basé sur le Projet 351/Paveh iranien, il dispose d’une portée pouvant atteindre 2 000 kilomètres, ce qui le rend apte à frapper des cibles situées très loin du territoire contrôlé par les Houthis, notamment dans les pays du Golfe.

Les responsables américains ont aussi confirmé l’utilisation active au combat, un curieux modèle fourni par l’Iran, celui qui a fait l’objet du plus grand examen public. Plus communément appelé simplement « 358 » , et parfois maintenant SA-67 , et propulsé par un petit turboréacteur, ce missile sol-air est généralement décrit comme un missile « à réaction », bien que ses capacités exactes restent floues. Les missiles sol-air classiques utilisent des moteurs-fusées à propergol solide pour leur propulsion.

Le 358, partage divers composants, notamment un système de guidage par système de navigation inertielle assisté par satellite, un gyroscope vertical et une unité de données aériennes, avec plusieurs types de drones kamikazes présents dans les inventaires iraniens et houthis.

Lorsque les Houthis ont renversé le gouvernement internationalement reconnu du Yémen en 2014, le groupe s’est également emparé de divers systèmes de missiles sol-air spécialement conçus à cet effet datant de l’ère soviétique, notamment des missiles fixes S-75 (SA-2 Guideline) et chenillés 2K12 Kub (SA-6 Gainful), tous deux à guidage radar, ainsi que des missiles portables Strela (SA-7) à tête chercheuse thermique . À titre de base, le 2K12/SA-6 représente une menace mobile particulièrement sérieuse, capable d’engager des avions à réaction pilotés volant à haute altitude.

Divers radars de défense aérienne, notamment les radars de surveillance aérienne P-18 de conception soviétique , les radars de surveillance aérienne et d’acquisition de cibles P-19 et les radars de recherche d’altitude PRV-13 , sont également passés entre les mains des militants yéménites.

Enfin, le 15 septembre 2024, les houthis ont lancé un missile balistique sur Israël, l’attaque la plus longue portée du groupe sur le territoire israélien à ce jour. Dans les heures qui ont suivi l’attaque, les dirigeants houthis ont avancé des affirmations extravagantes au sujet de la frappe, affirmant notamment qu’il s’agissait d’un missile hypersonique, terme désignant des missiles capables de se déplacer à au moins Mach 5. Cette affirmation est inquiétante, et pas seulement pour leur vitesse élevée : contrairement aux missiles balistiques traditionnels qui suivent une trajectoire prévisible, les missiles hypersoniques peuvent manœuvrer en vol, ce qui les rend difficiles à intercepter par les systèmes de défense antimissile.

Alors qu’un responsable des Forces de défense israéliennes (FDI) a nié que le missile puisse atteindre des vitesses hypersoniques, des responsables houthis ont par la suite rapporté que le missile avait parcouru plus de 2 000 kilomètres à une vitesse de Mach 9. De plus, les Houthis ont réitéré leur insistance et publié une vidéo de deux minutes les montrant en train de lancer le missile, baptisé Palestine-2, sur lequel le mot « hypersonique » était clairement écrit en anglais sur le côté de l’arme. Ils ont également affirmé que le missile Palestine-2 avait une portée allant jusqu’à 2 150 kilomètres, fonctionnait avec un combustible solide à deux étages, disposait d’une forme de « technologie furtive » et pouvait atteindre des vitesses allant jusqu’à Mach 16. Les Houthis ont également affirmé que le système était capable d’échapper aux systèmes de défense aérienne les plus avancés, y compris le Dôme de Fer israélien.

Les affirmations des Houthis concernant cette technologie avancée doivent être accueillies avec beaucoup de scepticisme. À l’heure actuelle, seuls les États-Unis, la Chine, l’Inde et la Russie ont démontré des capacités hypersoniques. L’arme hypersonique la plus rapide, le missile russe Zircon, ne peut atteindre qu’une vitesse de Mach 8 et une portée de 1 000 kilomètres.

Compte tenu des sanctions internationales et des embargos sur les armes imposées aux Houthis et à l’Iran, il est peu probable que les rebelles, ou leurs soutiens à Téhéran, puissent développer un système environ deux fois plus puissant que celui développé par les Russes.

Même si l’Iran avait réussi à développer des capacités hypersoniques, il est peu probable qu’il ait transféré de telles armes aux Houthis. Les coûts élevés associés au développement de ces systèmes et à la production en masse d’une telle technologie signifieraient qu’une arme aussi sophistiquée serait en quantité limitée et réservée à l’usage du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI).

Si le CGRI décidait de transférer une partie de son stock limité, ces armes ne seraient probablement pas destinées aux Houthis. Malgré le soutien du régime depuis plus d’une décennie, comme en témoignent les attaques transfrontalières des Houthis contre les Émirats arabes unis (EAU) en 2022, malgré un récent rapprochement entre l’Iran et les EAU, les Houthis conservent une certaine indépendance vis-à-vis de l’Iran. Si ces armes étaient transférées, elles iraient probablement à un autre groupe plus directement sous le contrôle du régime, comme le Hezbollah au Liban.

Mais cela n’a pas empêché les Houthis et le CGRI de prétendre le contraire. En mars, un rapport russe affirmait que les Houthis basés au Yémen possédaient un missile hypersonique fonctionnant au combustible solide et capable d’atteindre une vitesse de Mach 8. Il affirmait également que le groupe avait l’intention de commencer à fabriquer le système pour l’utiliser dans des attaques contre des navires en mer Rouge et le territoire israélien.

De son côté, le CGRI affirme depuis au moins 2022 avoir développé une arme hypersonique capable d’atteindre une vitesse de Mach 15 et une portée de 1 400 kilomètres. Bien qu’aucun rapport n’ait fait état de tests de la première version d’une telle arme, le CGRI a dévoilé une version « améliorée » de son missile hypersonique Fattah un peu plus d’un an plus tard.

Certains médias ont même affirmé que l’Iran avait tiré ces missiles Fattah lors de son attaque du 14 avril contre le territoire israélien et que les systèmes avaient échappé aux systèmes de défense aérienne israéliens. Il convient de noter que les images de la roquette Palestine-2 des Houthis ressemblent beaucoup à celles du Fattah iranien, ce qui serait logique compte tenu de l’histoire de Téhéran en matière de fourniture d’armes et de composants d’armes aux rebelles.

Mais ce n’est pas parce que le missile n’était pas hypersonique qu’il faut négliger l’attaque. En réalité, trois détails cruciaux en font un tournant important dans l’offensive des Houthis contre Israël et ses intérêts. Premièrement, ce missile a constitué la plus longue attaque enregistrée sur le territoire israélien depuis le Yémen ; même des rapports non houthis estiment que le missile a parcouru plus de 1 900 kilomètres avant de s’écraser, mettant à sa portée de nouvelles cibles israéliennes.

Deuxièmement, le système a pu éviter au moins partiellement les systèmes de défense aérienne israéliens, les premières évaluations de l’armée de l’air israélienne ayant révélé que son système Arrow avait atteint le missile, sans toutefois le détruire complètement.

Enfin, entre autres, les Houthis ont affirmé à plusieurs reprises que le système utilisait du combustible solide, ce qui est significatif si c’est vrai, car les missiles à combustible solide sont plus rapides à installer et à tirer que ceux à combustible liquide, ce qui les rend plus difficiles à cibler pour les États-Unis et leurs alliés.

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L’Algérie : vers une nouvelle puissance économique et diplomatique

L’Algérie, longtemps perçue uniquement à travers le prisme de sa rente pétrolière, amorce depuis quelques années une véritable transformation économique, diplomatique et régionale.

Située stratégiquement entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe, l’Algérie cherche aujourd’hui à redéfinir sa place dans le jeu mondial.

L’histoire économique de l’Algérie ne peut être comprise sans évoquer l’héritage de la colonisation. De 1830 à 1962, la France coloniale a structuré l’économie algérienne autour de ses propres intérêts : accaparement des terres agricoles, exploitation des ressources minières et marginalisation des populations locales dans les circuits économiques.

Cet héritage a laissé des traces profondes dans la structure sociale et économique du pays, notamment une dépendance aux exportations de matières premières, une désindustrialisation forcée et une faible autonomie productive.

Depuis l’indépendance, l’Algérie a cherché à reprendre le contrôle de ses ressources, à travers des politiques de nationalisation et de planification économique. Ces efforts se poursuivent aujourd’hui dans le contexte de la mondialisation, portés par une volonté claire de rompre avec le modèle extractiviste hérité de la période coloniale.

Le modèle économique algérien est longtemps resté basé sur les exportations d’hydrocarbures, qui représentent encore aujourd’hui environ 90 % des recettes extérieures. Mais la chute des prix pétroliers en 2014 a agi comme un électrochoc, forçant l’État à réfléchir à un modèle économique plus résilient.

Depuis, des efforts ont été entrepris pour développer d’autres secteurs clés :

  • L’agriculture : Avec plus de 8 millions d’hectares de terres cultivables, l’Algérie investit dans l’irrigation, les semences locales et les coopératives pour assurer une autosuffisance alimentaire durable.
  • L’innovation : Le gouvernement mise sur la jeunesse en facilitant la création d’entreprises innovantes, en développant des technopoles, en créant des fonds de soutien à l’innovation et en poursuivant la digitalisation progressive de l’administration.
  • L’industrie : Le tissu industriel est en pleine mutation, avec un retour de la production nationale dans des domaines comme l’agroalimentaire, le textile, ou encore la transformation des ressources minières.

Une politique d’investissement revisitée

Dans le cadre de l’ouverture progressive de l’Algérie à l’économie mondiale, divers obstacles réglementaires et structurels ont été levés. L’une des plus marquantes est l’abolition de la règle 51/49 %, qui limitait jusqu’à présent la part détenue par des capitaux étrangers dans les entreprises nationales.

Désormais, les investisseurs étrangers peuvent détenir la majorité des actions dans la plupart des secteurs. Des zones industrielles dédiées sont également créées, notamment dans le sud du pays, avec des avantages fiscaux et des infrastructures logistiques modernisées. Cette ouverture suscite un intérêt croissant de la part d’acteurs économiques étrangers, notamment chinois, turcs, qataris, émiratis et européens.

Un rôle régional affirmé

L’Algérie s’impose aujourd’hui comme une puissance régionale indépendante et médiatrice en Afrique du Nord et au Sahel. Elle joue un rôle déterminant dans plusieurs dossiers sensibles :

  • Mali : Participation aux Accords de paix d’Alger en 2015 ;
  • Libye : Promotion d’une solution politique indépendante des ingérences étrangères ;
  • Sahara occidental : L’Algérie soutient une solution basée sur le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, tandis que le Maroc revendique la souveraineté sur ce territoire.

Sa diplomatie, à la fois pacifique et ferme, renforce son poids au sein de l’Union africaine, où l’Algérie est l’un des membres les plus écoutés en matière de sécurité et de développement.

La relance de la diplomatie énergétique

La crise ukrainienne pousse l’Europe à diversifier ses sources d’approvisionnement en gaz. Dans ce contexte, l’Algérie retrouve une place stratégique, grâce à ses gisements comme Hassi R’mel et ses pipelines transméditerranéens.

Des accords ont ainsi été renforcés avec l’Italie, via ENI, pour augmenter les volumes de livraison. Parallèlement, le réseau de transport gazier est modernisé pour garantir une meilleure fiabilité.

L’Algérie s’engage également dans la diversification énergétique, en développant des projets autour du solaire et de l’hydrogène vert, en partenariat avec des acteurs internationaux. L’objectif : transférer des savoir-faire et réussir une transition énergétique tout en renforçant sa souveraineté.

Carte des bassins sédimentaires de l’Algérie
Source : Ministère de l’énergie d’Algérie

Les limites persistantes

Malgré ces avancées, plusieurs défis restent à relever. Le poids de l’économie informelle et la persistance de la bureaucratie freinent encore le plein potentiel du pays.

En dépit de la croissance des revenus hors hydrocarbures, l’économie demeure encore largement dépendante du secteur énergétique. De plus, la réforme des politiques publiques reste instable, impactant la gouvernance économique, l’efficacité administrative et l’amélioration du système éducatif.

Conclusion : La puissance algérienne de demain

L’Algérie ne peut se contenter de son rôle traditionnel de fournisseur d’énergie. Elle ambitionne de devenir une nation dynamique, pleinement investie dans son rôle économique, diplomatique et stratégique.

La puissance de l’Algérie est encore en construction, mais les fondations sont posées : une volonté politique affirmée, une jeunesse mobilisée et une ouverture modernisée dessinent les contours d’un nouveau chapitre.

Une nation déterminée à défendre ses intérêts, à capitaliser sur ses atouts et à s’imposer comme un acteur clé au Moyen-Orient et en Méditerranée.

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Une première rencontre « constructive » entre l’Iran et les Etats-Unis à Oman

Après une réunion de deux heures et demie à Oman le samedi 12 avril entre les délégations iraniennes et américaines, l’émissaire de Donald Trump, Steve Witkoff, et Abbas Aragchi, le ministre des Affaires étrangères iranien ont annoncé qu’ils vont poursuivre leurs discussions indirectes sur le délicat dossier nucléaire.

La Maison-Blanche a salué « un pas en avant » et des discussions « très positives et constructives  ». L’Iran a également qualifié les pourparlers de « constructifs », tenus dans une « atmosphère très respectueuse ».

Dimanche, les médias iraniens ont largement salué ces rares discussions comme un « tournant décisif » dans les relations entre les deux ennemis de longue date. Le quotidien conservateur iranien Javan a félicité les États-Unis pour « ne pas chercher à étendre les négociations à des questions non nucléaires ».

Le journal iranien, soutenu par le gouvernement, a qualifié les discussions de « constructives et respectueuses », citant Araghchi. Dans le même temps, le journal réformateur Shargh a déclaré qu’il s’agissait d’un « tournant décisif » dans les relations irano-américaines.

De plus, le journal radical Kayhan, qui était largement sceptique dans les jours précédant les négociations, a déploré que l’Iran n’ait pas de « plan B » alors qu’il n’y avait « aucune perspective claire d’accord avec Donald Trump ». Elle a toutefois salué le fait que la partie américaine n’ait pas évoqué « le démantèlement des installations nucléaires » et « la possibilité d’une attaque militaire » lors des discussions.

D’ailleurs, à la fin, Steve Witkoff et Abbas Aragchi ont eu quelques minutes d’entretien en face-à-face. Ce qui n’était pas prévu, compte tenu de l’hostilité affichée, jusque-là, par le Guide suprême de la République islamique l’ayatollah Ali Khamenei, notamment après la sortie unilatérale de Trump du JPCOA en 2018, ainsi que par l’assassinat le 3 janvier 2020 du général iranien, et commandant de la Force Al-Qods du corps des gardiens de la révolution islamique, Qassem Soleimani.

L’accord de 2015 (JPCOA) sous l’administration Obama avait imposé des limites strictes à l’enrichissement de l’uranium, aux stocks de matières nucléaires et à la recherche et développement de l’Iran en échange de la levée des sanctions des Nations Unies. L’accord ne limitait pas le programme de missiles iranien ni le soutien apporté aux acteurs non étatiques au Moyen-Orient ; Téhéran refusait d’envisager l’un ou l’autre de ces éléments dans le cadre des négociations.

Mais l’accord qui en résulta imposait néanmoins de sérieuses limites au comportement de l’Iran. Le pays a plafonné son enrichissement et son stockage d’uranium, et a ouvert ses installations nucléaires à une surveillance internationale rigoureuse.

Toutefois, dans un entretien avec des médias iraniens, et pour ne pas s’attirer les foudres des ultraconservateurs à son retour à Téhéran, Abbas Araghchi a minimisé cet échange avec Steve Witkoff, affirmant qu’à sa sortie des discussions, il est tombé sur la délégation américaine. « Suivant le protocole diplomatique, a-t-il dit, on a poliment échangé pendant quelques minutes en disant : hello comment ça va ? ». Le ministre a pris soin de préciser qu’il n’y avait eu « aucun langage inapproprié » au cours de ces discussions indirectes, assurant que les deux camps veulent un « accord global rapidement, acceptable par les deux parties ».

Washington et Téhéran se sont donc entendus pour poursuivre samedi 19 avril leurs discussions toujours sous médiation omanaise, un pays habitué à jouer ce rôle entre l’Iran et les États-Unis. « Le fait d’enchaîner les rencontres à ce rythme est un bon signe, cela montre que les choses avancent sérieusement », confie un diplomate omanais. Ces nouveaux pourparlers se poursuivront de façon « indirecte », a fait savoir dimanche Téhéran, mais le lieu reste à déterminer. Il est fort probable que se soit Vienne ou Genève ou même à Rome.

« L’objet de ce premier round n’était pas de produire un accord mais de définir un cadre voire un contenu des prochains pourparlers », rappelle Nicole Grajewski, spécialiste de l’Iran aux États-Unis.

Dimanche, Téhéran a affirmé que les prochaines discussions auront pour « seul » sujet le nucléaire et la levée des sanctions. En effet, le gouvernement iranien a exigé que son programme balistique ainsi que ses relations avec les membres de « l’Axe de la Résistance » ne soient pas intégrés aux négociations.

D’ailleurs, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baqaei, lors d’une interview à la télévision d’État l’a bien confirmé en déclarant que les discussions porteraient uniquement sur « la question nucléaire et la levée des sanctions » et que l’Iran « n’aura aucune discussion avec la partie américaine sur aucune autre question ».

C’est pour cela que pour l’Iran, le premier cycle de négociations avec les États-Unis s’est déroulé aussi bien qu’on pouvait l’espérer. L’Iran peut affirmer que deux de ses principales conditions pour franchir une nouvelle étape dans les négociations ont été remplies : Washington a maintenu l’accent sur son programme nucléaire, du moins pour l’instant, et n’a pas évoqué le démantèlement de ses installations nucléaires ni sa politique régionale avec des groupes militants mandatés par lui comme le Hamas, le Hezbollah et les Houthis.

Concernant le nucléaire, ces dernières semaines, certains responsables américains, poussés par le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, assuraient que l’objectif final des États-Unis était le démantèlement complet des installations nucléaires iraniennes, ainsi que l’arrêt de l’aide iranienne apportée à ses relais au Moyen-Orient, notamment en Irak et au Yémen.

Le gouvernement israélien estime que Téhéran va étendre son programme nucléaire et cherche à le détruire.

« L’accord avec l’Iran n’est acceptable que si les sites nucléaires sont détruits sous la supervision des États-Unis », a déclaré cette semaine le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. « Sinon, l’option militaire est la seule option. »

Cependant, samedi, Steve Witkoff n’aurait pas fait référence à de telles exigences maximalistes. Il semble que Trump ne compte pas exiger le démantèlement complet du programme nucléaire, comme le réclament Mike Waltz et Netanyahou. Il est peu probable que l’Iran aurait accepté de poursuivre les négociations si Araghchi avait pensé que les États-Unis exigeaient l’élimination complet du programme nucléaire iranien.

Dans le même temps, Hadi Borhani, expert des affaires israéliennes en Iran, a cherché à rassurer l’opinion publique dans une interview accordée à Khabar Online, affirmant qu’Israël devait désormais agir dans les limites fixées par le président Trump. Il a ajouté que le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait probablement été pris au dépourvu par les propos de Trump concernant l’ouverture de négociations avec l’Iran. Néanmoins, Borhani a souligné qu’Israël restait fermement opposé aux négociations à Oman.

Witkoff a élaboré un programme apparemment similaire à l’intention derrière l’accord nucléaire de 2015, mais qui devra également tenir compte du fait que depuis 2018, l’Iran a accumulé un important stock d’uranium enrichi à 60 %, une pureté supérieure à celle requise pour un programme nucléaire civil.

Effectivement, des responsables iraniens ont déclaré souhaiter un assouplissement rapide des sanctions américaines liées au nucléaire, qui ont paralysé l’économie de Téhéran, dans le cadre d’un nouvel accord. Ils souhaitent également avoir accès aux milliards de dollars gelés à l’étranger et mettre fin à la pression américaine sur les acheteurs chinois de pétrole de Téhéran, dans le cadre d’un assouplissement des restrictions, ont déclaré des responsables iraniens et arabes.

La monnaie iranienne a chuté de 95 % par rapport à son pic lors de la signature de l’accord nucléaire en 2015. L’inflation dépasse désormais les 30 % par an, faisant de produits de première nécessité comme la viande un produit de luxe. Les pénuries d’énergie ont entraîné la fermeture de cimenteries et d’usines pharmaceutiques, et même d’écoles dans certaines régions du pays.

En échange, l’Iran serait prêt à revenir aux mêmes niveaux d’enrichissement nucléaire autorisés par le pacte de 2015 dont Trump a retiré les États-Unis au cours de son premier mandat de président, selon des responsables iraniens et européens qui leur ont parlé.

L’ancien chef de la sécurité iranienne, Ali Shamkhani, a souligné la valeur stratégique du programme nucléaire du pays dans un message publié sur X : « La capacité nucléaire pacifique de l’Iran est une chaîne complète, de la mine au produit fini ; il ne s’agit pas seulement d’une prouesse scientifique, mais d’un moteur essentiel pour la médecine, l’énergie, l’agriculture et l’environnement. Cette technologie nationale est stabilisée, irréversible et indestructible. »

Qui plus est, même le journal Javan, proche des gardiens de la révolution est favorable à une réduction de l’enrichissement de l’uranium iranien. « Cela ne doit pas être considéré comme un recul de la part de l’Iran. Maintenir l’industrie nucléaire et l’enrichissement à un pourcentage qui réponde à nos besoins non liés à l’armement, c’est ce que nous disons et souhaitons depuis des années ».

Toutefois, celui-ci se montre sceptique quant à l’engagement américain en expliquant que les expériences passées ont également montré que l’Amérique n’est pas engagée, et la façon dont les choses fonctionnent doit donc changer. Il s’agit de la partie la plus difficile et la plus complexe des négociations, c’est pourquoi son processus risque d’être long, voire non concluant, ou de de pas durer toute la vie de cette administration américaine. 

Par la suite, le même journal a bien confirmé que ce qui concerne les missiles, l’Iran n’entamera certainement aucun dialogue, qu’il se poursuive ou non. « C’est là que les négociations pourraient s’arrêter, et peut-être l’Amérique l’a-t-elle inclus dans les discussions dans ce but précis, c’est-à-dire pour rendre les négociations non concluantes ». En ce qui concerne les forces régionales, il a déjà été dit que l’Iran demandera probablement aux États-Unis de négocier eux-mêmes avec ces forces. 

Un autre problème est celui des avantages économiques que les deux parties tirent l’une de l’autre. Si les intérêts économiques de l’Iran sont atteints par le biais de négociations, il est possible que certaines entreprises américaines trouvent l’opportunité d’investir ou de vendre leurs produits en Iran. En fait, si les sanctions sont levées, ce sont les entreprises elles-mêmes qui accueilleront favorablement les échanges commerciaux ou les investissements, et il est peu probable que l’Iran refuse. 

Néanmoins, il est peu probable que Washington accepte de lever ses sanctions sans un nouvel engagement de Téhéran à réduire ses activités nucléaires. L’administration Trump n’a pas encore accepté que l’Iran ait le droit d’enrichir de l’uranium dans le cadre d’un nouvel accord. Une surveillance étroite serait également requise. 

Toutefois, selon Dana Stroul, qui était la plus haute responsable de la politique au Moyen-Orient au Pentagone pendant l’administration Biden :  « Le président ne veut vraiment pas utiliser l’armée ici »,

Elle a souligné que Trump prévoyait de se rendre au Qatar, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis dès le mois prochain. « Ce qu’il entend de tous les dirigeants arabes avec lesquels il s’entretient, c’est qu’ils ne veulent pas de nouvelles guerres », a-t-elle déclaré.

D’ailleurs, le 26 octobre 2024, J.D. Vance, alors candidat républicain à la vice-présidence, a pris ses distances avec Israël face à l’escalade de la situation au Moyen-Orient. Lors du Tim Dillon Show , il a reconnu le droit d’Israël à se défendre, mais a averti que « les intérêts des États-Unis seront parfois différents de ceux d’Israël. Parfois, nos intérêts se chevaucheront, parfois, ils seront distincts. » Il a également précisé que l’intérêt des États-Unis « est avant tout de ne pas entrer en guerre avec l’Iran ». Une telle guerre, a souligné Vance, « serait une énorme distraction de ressources ; elle coûterait extrêmement cher à notre pays. »

S’opposer à une guerre contre l’Iran accrédite l’idée que la nouvelle retenue du Parti républicain pourrait être plus qu’un simple acte partisan opportuniste. Cette impression est renforcée par les déclarations d’autres républicains influents, comme Elbridge Colby, ancien haut fonctionnaire du Pentagone et l’actuel sous-secrétaire à la Défense, qui s’est lui-même déclaré « un fervent hostile de l’idée d’une politique étrangère hyper-agressive et extrêmement expansive qui nous entraînerait dans de nombreuses guerres – et les perdrait ».   

En revanche, Trump et ses collaborateurs, ainsi que de hauts dirigeants israéliens, ont toutefois averti à plusieurs reprises que l’Iran serait massivement bombardé s’il refusait d’accéder à leurs exigences concernant son programme nucléaire. Israël demeure le principal opposant à tout éventuel accord entre l’Iran et les États-Unis.

Les dirigeants américains et israéliens ont suggéré que les principales installations nucléaires, les raffineries et les infrastructures civiles comme les centrales électriques seraient attaquées si les négociations échouaient.

Pour Vali Nasr, spécialiste de l’Iran à l’université Johns Hopkins, les États-Unis auraient assuré que leur « seul intérêt » était que Téhéran n’acquiert pas la bombe, lui reconnaissant le droit à un certain niveau d’enrichissement d’uranium pour des activités nucléaires civiles.

Selon le site d’informations Amwaj, Abbas Araghchi a transmis à Steve Witkoff « les lignes rouges » de Téhéran, en soulignant que « la dénucléarisation n’était pas sur la table ».

Il faut rappeler qu’il y a les sanctions américaines mais également que les puissances européennes parties à l’accord de 2015, à savoir la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, avaient également imposé des sanctions à l’Iran, à la fois en raison de ses avancées nucléaires après le retrait de Trump et en raison des tensions liées à la guerre entre la Russie et l’Ukraine.

Or, la clause de retour aux sanctions de l’accord de 2015 expire en octobre 2025. Si les négociations échouent, la France, l’Allemagne et le l’Angleterre pourraient l’invoquer en juillet, acculant l’Iran. La Chine et la Russie pourraient vouloir bloquer son entrée en vigueur, mais leur droit de veto habituel au Conseil de sécurité de l’ONU ne s’appliquerait pas dans ce cas (grâce à une disposition explicite de l’accord nucléaire).  La mise en œuvre du « snapback » est un processus qui prend 90 jours, ce qui signifie qu’il devrait être lancé en juin ou juillet s’il est retenu.

Dans ce contexte, l’Iran et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) devraient intensifier leur collaboration dans les semaines à venir, d’autant plus que l’agence de l’ONU pour l’énergie nucléaire est sous pression de l’Europe pour produire un « rapport complet » sur le programme nucléaire iranien, une étape largement considérée comme un signe avant-coureur du « snapback ».

Ainsi, la visite prévue en Iran du directeur général de l’AIEA plus tard ce mois-ci pourrait marquer un nouveau tournant dans la saga nucléaire iranienne.

L’Iran, pour sa part, a menacé de se retirer du Traité de non-prolifération si les sanctions étaient rétablies, ce qui ouvrirait la voie à Téhéran pour réduire la quasi-totalité de la surveillance officielle de son programme. Trump, de son côté, subirait une pression encore plus forte de la part des dirigeants israéliens et des faucons de Washington pour qu’il frappe. Israël pourrait même envisager d’attaquer seul, ce qui entraînerait presque certainement l’intervention des États-Unis.

Pourtant, comme nous l’avions expliqué dans un précédent article, même une attaque américaine et israélienne massive ne suffirait probablement pas à mettre un terme au programme nucléaire iranien. La République islamique possède tout simplement trop de matières enrichies et stocke trop de centrifugeuses sophistiquées dans trop d’endroits pour que les armées américaine et israélienne puissent les détruire avec une certitude absolue.

Elle dispose également de nombreux experts nucléaires qui pourraient être chargés de relancer un programme nucléaire. Les propres estimations des services de renseignement américains prévoient que le recul du programme nucléaire à la suite d’une attaque militaire serait de courte durée, peut-être de quelques mois seulement.

Pour stopper véritablement un programme nucléaire par la force, les États-Unis devraient soit répéter des frappes militaires fréquentes, soit tenter de mener une campagne de changement de régime pour briser ce cycle, avec des résultats dévastateurs et très incertains.

Frapper l’Iran pourrait également provoquer une escalade régionale majeure. Le réseau d’alliés de l’Iran est peut-être affaibli, mais le pays dispose encore d’options, notamment par l’intermédiaire des Houthis ou des groupes soutenus par l’Iran en Irak, ainsi que de ses propres stocks de missiles balistiques.

Il pourrait riposter contre Israël et contre les actifs, les troupes et les intérêts américains. Comme l’a souligné une récente évaluation des services de renseignement américains, malgré les blessures et les blessures infligées par l’année écoulée, l’Iran conserve la capacité d’« infliger des dommages importants à un attaquant, de mener des frappes régionales et de perturber le transport maritime ». L’Iran pourrait même s’en prendre aux infrastructures pétrolières du Golfe, faisant grimper les prix du pétrole.

Ces faits sont tous clairement sombres. Mais personne ne tirerait profit d’une guerre entre les États-Unis et l’Iran, et chacun a donc intérêt à l’éviter. Cela donne une chance à la diplomatie.

Selon Nicole Grajewski, « tout nouvel accord devra aborder les questions délicates des inspections intrusives pour restaurer la surveillance par l’Agence internationale à l’énergie atomique, des limitations strictes des niveaux d’enrichissement d’uranium, la réduction des stocks d’uranium enrichi à des niveaux élevés et avoir une vue générale sur la production et le déploiement des centrifugeuses avancées ».

Alors que Trump navigue entre ouvertures diplomatiques et postures stratégiques, le scepticisme d’Israël à l’égard des négociations pourrait engendrer des frictions, notamment si l’administration parvient à un accord qui ne répond pas aux exigences sécuritaires israéliennes. La fenêtre de deux mois pour les négociations diplomatiques se refermant, la capacité des alliés à concilier leurs divergences sera déterminante pour déterminer si l’approche américaine penche finalement vers l’engagement ou l’escalade.

En tout cas le temps presse. Interrogées sur la durée des négociations envisagées par Trump, plusieurs sources américaines, israéliennes et arabes ont donné la même réponse : quelques mois. Le JCPOA a duré deux ans. Lorsque John Kerry s’est rendu à Vienne pour négocier l’accord, il était souvent accompagné d’Ernest Moniz, le secrétaire à l’Énergie. Physicien nucléaire de formation, M. Moniz a contribué à en peaufiner les détails techniques. L’administration Trump manque encore d’une telle expertise.

De fait, Witkoff a admis qu’il ne disposait pas d’une expertise technique en matière de programmes de désarmement nucléaire civil, mais Trump fait implicitement confiance à son jugement.

Ryan Costello, directeur des politiques du Conseil national irano-américain, a déclaré : « Il est désormais important pour les États-Unis et l’Iran de protéger l’environnement apparemment positif des négociations de ceux qui veulent saboter une avancée vers un accord. »

Chaque partie doit faire preuve de retenue. Pour les États-Unis, cela pourrait signifier réduire leurs menaces militaires. Le président Trump devra également veiller à ce qu’Israël n’agisse pas dans le dos de l’administration et ne prenne pas de mesures provocatrices susceptibles de faire dérailler les négociations, y compris des actes de sabotage, comme nous l’avons vu en 2021.

« Pour l’Iran, signaler une plus grande ouverture aux négociations directes et cesser de mettre en garde contre les options d’armement peut contribuer à créer une dynamique et à mettre une percée à portée de main. » a déclaré Ryan Costello. 

Alors que l’économie iranienne est en chute libre et que les Iraniens subissent des coupures d’électricité, le président du pays, Massoud Pezeshkian, a toujours privilégié les négociations avec les États-Unis comme moyen d’échapper à la « cage des sanctions », mais il s’est heurté à la résistance des parlementaires conservateurs et d’une partie du groupe autour du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei.

Mais le ministère iranien des Affaires étrangères, favorable aux négociations, a persuadé Khamenei que son régime, déjà affaibli par les revers en Syrie, au Liban et à Gaza, pourrait s’effondrer s’il ne négociait pas. Trump a également menacé d’autoriser Israël à bombarder les sites nucléaires iraniens.

Afin de préserver la dignité de l’Iran, Khamenei a insisté pour que les discussions initiales soient au moins indirectes, mais les États-Unis exerceront des pressions pour autoriser des discussions directes.

Pezeshkian, cherchant à reprendre le langage transactionnel de Trump, a déclaré la semaine dernière : « Son Excellence [Khamenei] n’a aucune objection à ce que des investisseurs américains investissent en Iran. Investisseurs américains : venez investir. »

Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères chargé des Affaires politiques, Majid Takht-Ravanchi, qui participe à des discussions parallèles avec les dirigeants européens, a déclaré : « Si la partie américaine ne soulève pas de questions et d’exigences superflues et renonce aux menaces et à l’intimidation, il y a de fortes chances de parvenir à un accord. La République islamique d’Iran croit au dialogue et à l’interaction fondés sur le respect mutuel, et toute intimidation ou coercition est inacceptable à nos yeux. »

Trump a lui aussi assoupli sa rhétorique et peut-être ses exigences. Vendredi 12 avril, il a déclaré : « Je ne demande pas grand-chose ; ils ne peuvent pas avoir l’arme nucléaire », ajoutant : « Je veux qu’ils prospèrent. Je veux que l’Iran soit un pays grand, merveilleux et heureux. » Trump et Witkoff ont également cruellement besoin d’une percée diplomatique, leurs efforts de paix à Gaza et en Ukraine ayant jusqu’à présent été des échecs cuisants. Les États du Golfe, dont l’Arabie saoudite, s’opposent farouchement à une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

Personne ne devrait souhaiter une guerre entre l’Iran et les États-Unis. Si Washington frappe les installations nucléaires de Téhéran, cela pourrait retarder temporairement le programme. Mais l’Iran pourrait alors redoubler d’efforts pour se doter de l’arme nucléaire. L’Iran riposterait également immédiatement par des attaques régionales, ce qui aggraverait encore davantage le Moyen-Orient. Ce n’est pas pour rien que Trump a déclaré que « tout le monde s’accorde à dire qu’un accord serait préférable à l’évidence ».

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La première rencontre entre l’Iran et les Etats-Unis depuis 2015

Lundi 8 avril, alors que le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahou était à la Maison Blanche pour essayer de réduire ou d’éliminer les droits de douane de 17 % imposés à Israël, Donald Trump en a profité pour faire une annonce « surprise ».

En effet, celui-ci a déclaré que les diplomates américains et iraniens se rencontreront à Oman ce samedi 12 avril pour avancer sur la question nucléaire iranienne.

Selon des fonctionnaires au fait de la planification des négociations, la délégation iranienne pour les pourparlers indirects de samedi avec les États-Unis à Oman devrait être dirigée par le ministre iranien des affaires étrangères, Abbas Araghchi, tandis que la délégation américaine sera dirigée par l’envoyé spécial des États-Unis pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff. Les discussions se dérouleront dans des salles séparées, en présence d’un médiateur qui transmettra des notes entre les délégations.

Il a également rajouté : “Espérons que ces discussions auront du succès. Si elles n’aboutissent pas, je pense que l’Iran sera en grand danger. C’est dans le meilleur intérêt de l’Iran. Tout le monde peut s’accorder sur le fait qu’un accord serait préférable à l’évidence”, a déclaré Donald Trump. “Il n’a pas précisé ce qu’il entendait par évidence”, souligne le Washington Post. Toutefois, on peut supposer qu’avec la préparation militaire en cours, Trump affirme de nouveau sa position de force en faisant passer le message que soit la diplomatie fonctionne, sinon la force militaire sera potentiellement utilisée.

En effet, selon le site spécialisé dans les affaires du Moyen-Orient Al-Monitor, “l’armée américaine a déployé (ces dernières semaines) plusieurs bombardiers B-2” sur la base Diego Garcia, dans l’océan Indien, située à 5 300 kilomètres de l’Iran. Avec une portée pouvant atteindre 11 000 kilomètres, ces avions sont “conçus pour transporter la ‘mère de toutes les bombes’, pesant 900 kilos et […] capable de détruire les installations nucléaires souterraines iraniennes”, précise le site.

De son côté, l’Iran cherche aussi à montrer ses muscles. Deux hauts responsables ont ainsi effectué le 4 avril une visite dans la zone de défense aérienne du sud-est du pays, dans la ville portuaire de Bandar Abbas, la plus proche de la base américaine de Diego Garcia, pour “une évaluation opérationnelle de la préparation au combat”. Un haut général des Gardiens de la révolution, Alireza Sabahifard, a affirmé à cette occasion que l’Iran se préparait à une “réponse décisive et écrasante” en cas d’“agression” américaine, rapporte Al-Monitor.

Malgré le récent renforcement militaire, une attaque militaire américaine contre l’Iran ne semble pas imminente et sert plutôt d’outil par lequel Trump peut pousser l’Iran à la table des négociations et parvenir rapidement à l’accord qu’il recherche.

Étant donné la vaste étendue des bases de défense aérienne de l’Iran, davantage d’équipements, d’avions et de main-d’œuvre semblent nécessaires si les États-Unis décident finalement de lancer une frappe qui pourrait paralyser les installations nucléaires du pays et immobiliser ses centres militaires pour contrecarrer une réponse de représailles immédiate.

La question de savoir si les États-Unis vont intensifier leurs déploiements pour une guerre à grande échelle, au-delà de simples gestes de flexion, dépend encore largement de la manière dont l’Iran choisira de répondre aux menaces de Trump.

Par ailleurs, un haut responsable iranien a déclaré dimanche 6 avril à Reuters que l’Iran avait averti ses voisins qu’ils pourraient devenir des cibles s’ils autorisaient les États-Unis à utiliser leur territoire ou leur espace aérien pour attaquer ses installations nucléaires.

Selon le rapport, l’avertissement a été adressé aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, à la Turquie, au Koweït et à l’Irak, précisant que tout soutien à une frappe américaine, y compris l’utilisation de l’espace aérien ou du territoire (par exemple, le Qatar abrite la plus grande base américaine de la région), serait considéré comme un acte hostile.

Un tel acte « entraînerait de graves conséquences pour eux », a averti le responsable, ajoutant que le guide suprême iranien, Ali Khamenei, avait placé les forces du pays « en état d’alerte maximale », selon le rapport.

“Si Trump veut placer l’Iran devant le dilemme ‘capitulation ou guerre’, […] les intérêts occidentaux dans les champs énergétiques, les voies de transport internationales et les bases militaires situées dans les pays du golfe Persique risquent de ne plus être en sécurité”, a ainsi mis en garde le quotidien Javan, proche des Gardiens de la révolution.

Les États-Unis comptent au moins 40 000 soldats au Moyen-Orient. La majorité d’entre eux sont déployés dans les États pétroliers du Golfe, où ils sont basés sur une série de bases aériennes et navales stratégiques.

La base aérienne Prince Sultan, en Arabie saoudite, abrite la 378e escadre expéditionnaire aérienne américaine, qui exploite des chasseurs F-16 et F-35. Les États-Unis exploitent des drones MQ-9 Reaper et des chasseurs à réaction depuis la base aérienne d’Al Dhafra, aux Émirats arabes unis. La base aérienne d’Ali al-Salem, au Koweït, abrite la 386e escadre expéditionnaire aérienne.

La base aérienne d’Al Udeid, au Qatar, abrite le quartier général régional du Commandement central américain. Le royaume insulaire de Bahreïn abrite environ 9 000 soldats américains appartenant au quartier général du commandement central des forces navales américaines et à la cinquième flotte américaine.

En réponse, l’Arabie Saoudite et d’autres États du Golfe ont interdit aux avions de guerre américains d’utiliser leurs aérodromes ou leur ciel pour attaquer l’Iran après que le président américain Donald Trump a menacé ce week-end de bombarder le pays.

L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar et le Koweït ont tous déclaré aux États-Unis qu’ils ne permettraient pas que leurs espaces aériens ou leurs territoires soient utilisés comme rampe de lancement contre l’Iran, y compris pour des opérations de ravitaillement et de sauvetage, a déclaré un haut responsable américain à Middle East Eye.

Cependant, si les États-Unis utilisent Diego Garcia pour attaquer l’Iran, ils pourraient éviter complètement l’espace aérien des États du Golfe, ou à tout le moins, donner aux monarques du Golfe une possibilité plausible de nier leur implication dans les frappes. Cela réduit les possibilités pour l’Iran de dissuader les frappes américaines ou israéliennes en menaçant le Golfe.

En outre, Trump a déclaré que les États-Unis s’engageraient dans des négociations « directes », alors que dans une publication sur les réseaux sociaux, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a confirmé que des discussions auraient lieu samedi à Oman, mais a précisé qu’elles seraient indirectes, ce qui signifie que des intermédiaires collaboreraient avec les deux parties.

En effet, sur ordre de son guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, l’Iran a récemment écarté toute négociation directe avec les États-Unis sous Trump, qui non seulement s’est retiré de l’accord nucléaire de 2015, mais a aussi ordonné l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani durant son premier mandat.

Néanmoins, certains initiés politiques à Téhéran suggèrent en privé que la porte pourrait être ouverte à des pourparlers directs, en fonction de l’évolution des choses à Mascate. La composition des délégations souligne également que la République islamique a chargé le ministère des Affaires étrangères de mener les négociations avec les États-Unis.

Alors, Trump brûle-t-il les étapes en révélant prématurément une diplomatie discrète encore embryonnaire ? Ou bien brouille-t-il volontairement la frontière entre messages indirects et véritables négociations pour revendiquer une dynamique et créer une pression ?

Il est notable qu’en 2012 et 2013, des pourparlers directs et secrets entre les États-Unis et l’Iran à Oman avaient discrètement préparé le terrain pour l’accord nucléaire en 2015. Ces rencontres ont abouti parce qu’elles étaient discrètes, sérieuses et fondées sur des objectifs clairs : l’Iran voulait une levée des sanctions. Les États-Unis voulaient empêcher l’Iran d’obtenir la bombe nucléaire.

Cette même dynamique pourrait être à l’œuvre aujourd’hui, mais dans un environnement politique encore plus hostile qu’en 2015. Dans les deux pays, les partisans de la ligne dure ont passé des décennies à alimenter la méfiance. Beaucoup craignent la diplomatie non pas parce qu’elle échoue, mais parce qu’elle pourrait réussir.

Pour la direction iranienne, et en particulier son Guide suprême, être perçu comme faisant des compromis avec Trump pourrait être un cauchemar politique, à moins que cela ne soit fait « dans les règles ». Il ne peut pas se permettre de paraître faible aux yeux de sa base, surtout après que Trump a déchiré le précédent accord et tué Soleimani.

De plus, le changement de ton de Trump pourrait s’expliquer par la préparation d’une visite de haute importance en Arabie saoudite, où il espère relancer des accords régionaux. Pour cela, il aurait besoin d’un calme à Gaza, d’un cessez-le-feu au Yémen, et d’une réduction des tensions avec l’Iran.

Le vrai test, c’est ce que Trump exige réellement. S’il s’agit du modèle maximaliste de la « Libye » que les néoconservateurs autour de lui préconisent, soit un démantèlement total du programme nucléaire iranien, alors les discussions seront probablement vouées à l’échec, et la probabilité d’un conflit militaire sera très élevée.

Le conseiller à la sécurité nationale de l’administration Mike Waltz a parlé de « démanteler » le programme nucléaire iranien. C’est aussi ce que Netanyahou évoque quand il exige le « modèle libyen », ce qui signifie que l’Iran devrait démanteler et expédier hors du pays l’intégralité de son infrastructure nucléaire.

Or, une grande partie des équipements d’enrichissement nucléaire libyens n’avaient jamais été déballés avant leur remise aux États-Unis en 2003 ; l’infrastructure nucléaire iranienne fonctionne depuis des décennies et est répartie sur tout le territoire, en grande partie sous terre.

Cela signifierait la fermeture du site d’enrichissement nucléaire de Natanz, attaqué par les États-Unis et Israël avec la cyber-arme Stuxnet il y a quinze ans, et saboté épisodiquement depuis par Israël. Cela impliquerait la destruction du site d’enrichissement de Fordow, situé au cœur d’une montagne sur une base militaire. Et cela impliquerait le démantèlement de plusieurs autres installations réparties dans tout le pays, sous l’œil vigilant des négociateurs internationaux.

Mais cela donnerait lieu à une négociation très brève : c’est une impasse pour l’Iran (le modèle libyen est peu attrayant quand on pense au sort final de Kadhafi). Il est quasiment certain que l’Iran résistera au démantèlement de l’ensemble de son infrastructure nucléaire, qui lui a donné la capacité de produire le combustible nécessaire à une bombe en quelques semaines, voire une arme complète en quelques mois.

De nombreux Iraniens ont commencé à évoquer ouvertement la nécessité pour le pays de se doter d’une arme, après s’être révélé relativement vulnérable lors d’une série d’échanges de missiles avec Israël l’année dernière.

Mais l’approche belliciste de Trump envers l’Iran a déclenché un débat furieux dans le monde MAGA sur la direction de la politique étrangère de la nouvelle administration et sur la question de savoir si de nouveaux engagements militaires au Moyen-Orient en valent la peine.

Trump a doté son administration de faucons iraniens de premier plan, comme le conseiller à la sécurité nationale Mike Waltz et le secrétaire d’État Marco Rubio, mais aussi de personnalités qui souhaitent que les États-Unis se retirent de toute intervention militaire au Moyen-Orient. Leurs affrontements sont devenus très virulents et très médiatisés ces dernières semaines , ce qui pourrait affecter l’approche américaine envers Israël et sa campagne de pression sur l’Iran.

Cependant, si l’objectif de Trump est de vérifier que le programme nucléaire iranien reste pacifique, comme certains rapports le suggèrent, alors un accord est encore possible, et cela correspond à ce que les responsables iraniens ont dit être prêts à envisager. Steve Witkoff, l’envoyé spécial des États-Unis au Moyen-Orient, de son côté, a évoqué un programme de « vérification » pour s’assurer que l’Iran ne construit pas de bombe, et c’est aussi le cas de nombreuses figures influentes du monde MAGA.

D’ailleurs, Witkoff a ces dernières semaines fait la une des journaux en affichant une préférence apparemment simple pour s’engager avec l’Iran. La semaine dernière, il s’est retrouvé dans l’eau chaude après avoir écrit « Great » en réponse à un tweet d’Araghchi soulignant que l’Iran a respecté son engagement dans le cadre de l’accord nucléaire de 2015 de ne jamais développer d’armes atomiques, même si Trump s’est unilatéralement retiré de l’accord en 2018.

Au milieu des tirs nourris des voix opposées à la diplomatie avec l’Iran, Witkoff a supprimé son tweet peu de temps après.

Witkoff a également fait des vagues à Téhéran le 21 mars, lorsqu’il a suggéré dans une interview avec le journaliste et animateur conservateur Tucker Carlson que les États-Unis seraient ouverts à une supervision plus stricte du programme nucléaire iranien plutôt qu’à son démantèlement complet. Les experts disent que ce dernier est un échec pour la République islamique, en particulier compte tenu de l’expérience d’autres pays qui ont accepté de renoncer à leurs capacités nucléaires, y compris la Libye.

Qui plus est, toujours durant l’interview, Witkoff a suggéré que Trump veut d’abord et avant tout s’assurer que les activités nucléaires de l’Iran ne seront pas militarisées.

« S’ils devaient avoir une bombe qui créerait la Corée du Nord dans le CCG [Conseil de coopération du Golfe], nous ne pouvons pas avoir cela… Nous ne pouvons jamais permettre à quelqu’un d’avoir une arme nucléaire et d’avoir une influence démesurée. »

Tout en proposant que le dialogue devrait « commencer » sur le programme nucléaire iranien, Witkoff a également été explicite sur d’autres priorités américaines. « La prochaine chose que nous devons faire avec l’Iran, c’est qu’ils sont les bienfaiteurs de ces armées par procuration. »

Alors que l’Iran a signalé qu’il ne négocierait pas sur les questions non nucléaires, les remarques de Witkoff suggèrent qu’il y a une certaine flexibilité sur ces questions, d’autant plus que la perception de la menace américaine semble se concentrer sur le programme nucléaire iranien.

Toutefois, de manière improvisée, Trump a aussi déclaré hier à la Maison Blanche qu’un nouvel accord avec l’Iran pourrait « peut-être beaucoup plus dur » que l’accord nucléaire de 2015 qu’il avait auparavant rejeté.

En même temps, il reste flou jusqu’où l’administration est prête à aller en matière de concessions. Les Iraniens, cette fois, exigeront des bénéfices tangibles et des garanties solides, et non pas seulement un soulagement temporaire des sanctions comme dans le JCPOA.

Que Trump est-il prêt à offrir ? Peut-il faire approuver un accord par le Sénat ? S’agira-t-il uniquement d’un accord nucléaire ? Une critique fréquente du JCPOA était qu’il ne traitait pas du programme de missiles balistiques de l’Iran ni de ses milices par procuration.

« Trump souhaite éviter deux choses », a déclaré Aaron David Miller, expert de la politique américaine au Moyen-Orient à la Fondation Carnegie pour la paix internationale. « Premièrement : que l’Iran franchisse le seuil nucléaire sous sa direction. Deuxièmement, une opération militaire majeure des États-Unis ou d’Israël qui plongerait la région dans le chaos. »

L’Iran est toujours sur le point de se doter d’une arme nucléaire. L’Agence internationale de l’ énergie atomique (AIEA) a rapporté en février que l’Iran avait produit près de 275 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 %, soit près du seuil de 90 % requis pour la fabrication d’armes nucléaires. Une évaluation des services de renseignement américains, rendue publique le mois dernier par le Bureau du directeur du renseignement national, indiquait que « Khamenei n’avait pas réautorisé le programme d’armement nucléaire », mais ajoutait que « la pression s’était probablement accrue sur lui pour qu’il le fasse ».

Enfin, les acteurs extérieurs, y compris les acteurs régionaux comme Oman, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar, se sont montrés ouverts à la médiation de négociations indirectes, tandis que les partisans internationaux du programme nucléaire iranien, tels que la Chine et la Russie, soutiennent également une solution nucléaire négociée.

Cependant, si la Chine et la Russie se coordonnent avec l’Iran sur des questions telles que l’évitement du retour des sanctions et l’interdiction du retrait de l’Iran du Traité de non-prolifération, car de telles actions menaceraient leurs intérêts et créeraient de l’instabilité dans la région, elles ne veulent pas nécessairement que la question soit résolue et n’ont pas pris de mesures sérieuses jusqu’à présent.

Un Iran isolé deviendrait dépendant de la Chine et éliminerait la concurrence énergétique de la Russie, ce qui rendrait le maintien du statu quo avantageux pour les deux parties. Par conséquent, ils ne visent pas à résoudre la crise, mais préfèrent qu’elle ne s’aggrave pas.

Bien que les États-Unis puissent consulter Israël sur son accord avec l’Iran, il est peu probable qu’Israël puisse y opposer son veto, car Trump se concentre sur la négociation d’un accord qui s’aligne sur les intérêts américains.

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Trump a un pouvoir illimité ? La théorie de l’exécutif unitaire

Pendant le week-end du President’s Day, Donald Trump a déclaré : « Celui qui sauve son pays ne viole aucune loi. », inspiré directement de Napoléon Bonaparte.

Démantèlement d’agences indépendantes, licenciements de fonctionnaires, remise en cause du droit du sol, gel unilatéral de financements octroyés par le Congrès… Depuis son retour à la tête des Etats-Unis, le 20 janvier, Donald Trump semble repousser les limites du pouvoir présidentiel.

Cependant, derrière les premiers actes de sa deuxième administration, les analystes juridiques voient un objectif commun : tester une théorie juridique autrefois marginale qui affirme que le président a un pouvoir illimité pour contrôler les actions des quatre millions de personnes qui composent le pouvoir exécutif.

En effet, pour comprendre les agissements de Trump, il faut avoir en tête les bases du système politique américain. Celui-ci repose sur le principe des checks and balances (« freins et contrepoids »). Ainsi, chacune des trois branches du gouvernement dispose de moyens de contrôle sur les autres (checks)pour viser un certain équilibre (balance). « Par exemple, le président bloque le Congrès avec son pouvoir de veto. Le Congrès, lui, peut bloquer le président par son pouvoir d’impeachment [destitution] ou bien son pouvoir sur le budget. La Cour suprême, elle, peut bloquer les deux autres pouvoirs par sa capacité de déclarer une loi constitutionnelle ou non », résume François Vergniolle de Chantal, politiste et professeur en études américaines à l’université Paris Cité.

Ici, Donald Trump, défend une vision maximaliste du pouvoir exécutif, en reprenant à son compte la doctrine dite de l’« exécutif unitaire ». Cette dernière, largement décriée, postule que le président détient un contrôle absolu sur l’exécutif, y compris sur les agences indépendantes et les fonctionnaires qui y siègent.

C’est à cette aune qu’il faut analyser l’avalanche de décrets présidentiels pris depuis son retour dans le bureau Ovale. S’il s’agit bien de l’une de ses prérogatives, elle est censée obéir à une hiérarchie des normes très précise. Ces décrets ne peuvent contredire ni la Constitution, ni les lois fédérales, ni les jurisprudences, qui sont les sources principales du droit aux Etats-Unis, et sont organisées par ordre de priorité :

  • Au sommet, la Constitution détermine les principes fondamentaux, l’organisation du gouvernement et les droits des citoyens ;
  • Inférieures, les lois fédérales adoptées par le Congrès doivent être conformes à la Constitution ;
  • Les jurisprudences des tribunaux doivent ensuite respecter les principes de la Constitution ainsi que les lois fédérales ;
  • Au pied de cette hiérarchie, les sources réglementaires, telles que les décrets, doivent respecter les trois sources normatives qui lui sont supérieures, sous peine de suspension ou d’annulation.

Les décrets trumpiens, ont déjà entraîné plus de quatre-vingt-dix recours en justice, selon le site Just Security de l’université de New York. 

Alors, si les tribunaux, et plus particulièrement la majorité de la Cour suprême nommée par les républicains, confirment les arguments fondés sur la soi-disant « théorie de l’exécutif unitaire », cela donnerait à Trump un pouvoir sans précédent pour révoquer et remplacer n’importe quel employé fédéral et imposer leur volonté à chaque décision dans chaque agence.

Selon cette théorie, le président est le seul détenteur du pouvoir exécutif. Il dispose de l’administration et des agences fédérales. Il peut licencier et recruter qui il veut, utiliser ou non les crédits votés par le Congrès. Il interprète la façon dont la loi doit être appliquée par l’administration. Il peut aussi l’ignorer s’il la juge inconstitutionnelle, jusqu’à ce que la Cour suprême statue.

Ainsi, la prise de pouvoir du nouveau président pourrait être habillée d’un costume légaliste par la plus haute cour du pays, et certains universitaires et défenseurs salueront cette décision. Très bientôt, nous entendrons beaucoup parler de la « théorie de l’exécutif unitaire ».

La Théorie de l’exécutif unitaire, est une théorie constitutionnelle américaine qui propose une nouvelle lecture de la constitution des Etats-Unis, notamment de l’Article II traitant des dispositions du pouvoir exécutif.

Cette théorie trouve ses racines dans les affirmations agressives du pouvoir présidentiel au XXe siècle, en particulier sous l’administration Nixon mais elle est apparue comme un cadre juridique peu orthodoxe sous l’administration Reagan et a gagné en force avec les présidences suivantes.

Ce cadre a gagné en popularité pendant la présidence de George W. Bush fils, car il était essentiel à la tentative de son administration de légitimer des pouvoirs présidentiels sans précédent, notamment ceux concernant le recours à la force militaire, les enlèvements commandités par l’État, la détention et l’interrogatoire des prisonniers et la collecte de renseignements.

Encouragé par les idéologues du « Projet 2025 », venant du think thank conservateur américain, « Heritage Foundation » mais aussi par la bienveillance de la Cour suprême, Donald Trump a doublé la mise. Déjà, en 2018, pendant son premier mandat, il a interdit aux ressortissants de certains pays musulmans de venir aux Etats-Unis. Au lieu de dénoncer une violation de la Constitution, les juges suprêmes ont affirmé le pouvoir du président en matière d’immigration et de sécurité nationale.

Ensuite, en 2020, les magistrats ont aussi supprimé la protection du directeur du CFPB, un régulateur financier. La loi stipulait que ce responsable ne pouvait être licencié sans cause, mais la Cour a jugé que c’était une violation de la séparation des pouvoirs, le président disposant de tout le pouvoir exécutif.

Puis, en juillet 2024, les juges suprêmes ont consacré une « immunité absolue » du président pour les actions « relevant de son autorité constitutionnelle », alors que Donald Trump était poursuivi pour avoir tenté de renverser le résultat de l’élection de 2020.

Il n’existe pas d’interprétation unique de cette théorie. Au minimum, ses partisans estiment généralement que l’article II autorise le président à révoquer tous les membres du pouvoir exécutif. Cependant, certains, dont Trump et nombre de ses alliés, estiment que le président conserve tout le pouvoir exécutif et peut contrôler tous les fonctionnaires et agences.

Elle se base ainsi sur une interprétation présidentielle de la première et troisième clause de l’Article II, soit respectivement la Vesting Clause et la Take Care Clause. Cette lecture « textualiste » de la constitution prône l’idée d’un total contrôle de la branche exécutive par le pouvoir présidentiel, sans que le Congrès puisse interférer avec les décisions de ce dernier, ce qui diminue l’influence législative sur l’administration au profit de l’influence exécutive.

La théorie de l’exécutif unitaire se base donc sur les premières et deuxième clause de l’article II de la Constitution des Etats-Unis qu’elle analyse avec une lecture présidentielle. La Vesting Clause, soit la clause 1, énonce ceci : « The Executive power shall be vested in a President of the United States of America » (le pouvoir exécutif sera confié à un président des États-Unis d’Amérique).

Or, les défenseurs de la Théorie de l’exécutif unitaire considèrent la Vesting Clause comme unitariste dans le sens où elle stipule que le pouvoir exécutif n’est placé qu’entre les mains d’une personne unique, ici, le Président. De plus, à cela s’ajoute l’argument que, contrairement à l’Article I pour le pouvoir parlementaire, l’Article II présente le pouvoir présidentiel comme univoque et indifférencié.  

La clause 3 de l’Article II, la Take Care Clause, avance que le Président « shall take care that the laws be faithfully executed » (veillera à ce que les lois soient fidèlement exécutées). Les unitaristes comprennent en cela que le président, et le président uniquement, a le pouvoir de faire appliquer le droit.

En conséquence, « le président exerce un contrôle hiérarchique sur tous les fonctionnaires de l’exécutif, […] un plein pouvoir de révocation ainsi que le pouvoir souverain d’annuler ses décisions, et même de se substituer à lui si besoin ». Les pouvoirs de révocation et de nomination sont ici utilisés comme les fers de lance de la théorie ; laissant ainsi au président un plein pouvoir sur la branche exécutive.

La théorie de l’exécutif unitaire se place alors en opposition à la théorie pluraliste classique, qui défend l’importance d’un exécutif divisé entre l’exécutif présidentiel et l’exécutif administratif. À l’inverse, l’unitarisme se rapproche de la théorie de l’administration présidentielle, défendant également l’idée d’une hiérarchie au sein de la branche exécutive.

Jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, les nominations aux postes fédéraux étaient régies par le principe « to the victor belong the spoils » (« au vainqueur reviennent les dépouilles »), c’est-à-dire que chaque administration présidentielle était libre de renvoyer la plupart des hauts fonctionnaires nommés par l’administration précédente (du moins si elle appartenait à un parti politique différent) et d’en nommer des nouveaux. Cela a non seulement conduit à la corruption et au népotisme, mais a également sapé la capacité des fonctionnaires à développer une expertise cohérente.

Au fil du temps, le Législatif a adopté diverses règles applicables à de nombreuses agences dites « quasi-indépendantes » qui respectaient le pouvoir du président de nommer des responsables de son choix, mais avec certaines limites procédurales.

L’objectif principal de ces procédures était double : d’une part, donner à certains administrateurs un degré d’indépendance limitée, et d’autre part, garantir un niveau de transparence. Pour atteindre le premier objectif, certains administrateurs, une fois nommés, devaient exercer leur mandat pour une durée déterminée et ne pouvaient être révoqués qu’en cas d’incompétence ou pour d’autres critères quasi-objectifs. Pour assurer la transparence, certains administrateurs pouvaient être révoqués par le président, mais uniquement avec un préavis (par exemple 30 jours) accompagné d’une « déclaration de motifs » soumise au Législatif et rendue publique.

Pourtant, Donald Trump a indiqué qu’il ne respecterait ni les dispositions légales adoptées par le Congrès au cours des 150 dernières années, ni les traditions qui les accompagnent. Lui et ses partisans considèrent que les agences administratives constituent un « état profond » qui va à l’encontre des traditions démocratiques car elles sont imperméables aux changements exigés par l’électorat.

C’est pourquoi, il se repose donc sur la théorie de l’exécutif unitaire qui dispose, sans limitation ni exception, que « le pouvoir exécutif sera confié à un président des États-Unis d’Amérique », impliquant ainsi que toute tentative du Congrès de limiter ce « pouvoir » serait inconstitutionnelle.

Le président Trump prend cette théorie très au sérieux. Le 18 février, il a publié un décret intitulé « Assurer la responsabilité de toutes les agences », qui réduit drastiquement les pouvoirs de nombreuses agences fédérales en imposant que toutes leurs activités soient soumises à l’examen et au contrôle de la Maison-Blanche. Dès le premier jour de sa présidence, il a systématiquement limogé de nombreux responsables normalement protégés par l’une ou l’autre des garanties procédurales mises en place par le Législatif.

La théorie de l’exécutif unitaire signifie que le président peut révoquer, à sa guise, les dirigeants de la Commission fédérale du commerce (FTC), du Conseil national des relations du travail (National Labor Relations Board) et d’autres agences indépendantes. Dans sa forme la plus aboutie, la théorie de l’exécutif unitaire signifie que le président peut contrôler les choix politiques de ces agences.

Tout le monde s’accorde à dire que, lors de la Convention constitutionnelle, les fondateurs décidèrent d’avoir un seul président, plutôt qu’un exécutif pluriel. Presque tout le monde s’accorde également à dire que le tout premier Congrès, en créant les départements du Trésor, de la Guerre et des Affaires étrangères, prit une décision capitale, connue sous le nom de Décision de 1789 : leurs dirigeants seraient des employés du président à leur gré. La Décision de 1789 est souvent considérée comme une acceptation de la théorie d’un exécutif unitaire.

Le conflit actuel autour de l’autorité du président trouve son origine dans la période du New Deal. Dans une affaire de 1935, Humphrey’s Executor v. United States, la Cour a statué que le Congrès pouvait limiter le pouvoir du président de révoquer un directeur de la FTC, et donc créer des agences indépendantes.

Jusqu’à récemment, nombreux étaient ceux qui s’accordaient à dire que, sous l’égide de Humphrey, les agences indépendantes étaient parfaitement légales et que le président n’avait guère d’autorité sur elles. Alors, les avocats du ministère de la Justice ont estimé que l’Exécuteur testamentaire de Humphrey était une loi établie, mais qu’elle laissait au président une certaine marge de manœuvre.

S’il le souhaitait, il pourrait ordonner aux agences indépendantes de soumettre leurs réglementations au Bureau de l’information et des affaires réglementaires (OIRA), l’organisme de contrôle réglementaire du président, pour un examen approfondi. Par conséquent, le président ne pouvait pas dicter aux agences indépendantes les règles à édicter, mais il pouvait les obliger à soumettre leurs réglementations à un processus d’observation et d’analyse par le bureau de réglementation.

Le président Ronald Reagan a décidé de ne pas imposer cette exigence, en partie à cause de la gravité de la question juridique, et en partie à cause de la crainte d’une forte opposition du Congrès. Au cours des quatre dernières décennies, les présidents républicains et démocrates ont suivi l’exemple de Reagan. Ils ont assurément supervisé des discussions internes sur l’opportunité d’affirmer l’unicité de l’exécutif et d’exiger des agences indépendantes qu’elles soumettent leurs règles à l’OIRA.

En effet, la Maison-Blanche a estimé que le contrôle présidentiel ne serait pas judicieux. Certains juristes du gouvernement estimaient que cela soulèverait de sérieux doutes juridiques.

D’autres responsables de la Maison-Blanche estimaient que, d’une part, les agences indépendantes évitaient une concentration excessive du pouvoir entre les mains d’une seule personne. D’autre part, elles réduisaient le risque d’abus de pouvoir.

Mais le président Trump a ordonné aux agences indépendantes de soumettre leurs règles à l’examen de l’OIRA, inversant ainsi la voie tracée par Reagan et les administrations présidentielles depuis lors.

Par exemple, l’ordre stipule que le directeur du Bureau de la gestion et du budget de la Maison Blanche, Russell T. Vought, peut retenir le financement de tout projet ou initiative qui entre en conflit avec les politiques et les priorités de Trump. Plus précisément, M. Vought aura le pouvoir « d’ajuster les répartitions de ces agences par activité, fonction, projet ou objet, si nécessaire et approprié, pour faire avancer les politiques et les priorités du président », a déclaré Peter L. Strauss , professeur émérite de droit à l’Université Columbia, notamment en leur interdisant de dépenser des fonds sur des questions que Trump n’aime pas.

Le pouvoir de M. Vought de restreindre la capacité des agences à dépenser les fonds alloués par le Congrès est, selon le décret, limité : il ne peut le faire que « tant que ces restrictions sont conformes à la loi ». Mais une autre section du décret stipule que les agences doivent accepter les points de vue de Trump et de la procureure générale Pam Bondi sur le sens de la loi.

Concernant les contre-pouvoirs, ils ne sont pas vraiment en position de contrer les actions de Trump. Effectivement, le Congrès pourrait contrôler et entraver l’action du président par le truchement de commissions d’enquête et de l’impeachment, la procédure de destitution prévue à l’article 2 de la Constitution. « Mais à ce stade, comme les deux chambres ont des majorités républicaines, il est peu probable que les parlementaires engagent ces contrôles, nuance la constitutionnaliste Margaux Bouaziz. Quant à l’impeachment, il serait certainement très difficile d’obtenir les deux tiers du Congrès nécessaires. » Le cas échéant, « il faudrait encore que Trump accepte de partir », note la chercheuse.

Alors, c’est probablement la Cour suprême qui devra donc trancher pour établir les limites du pouvoir présidentiel. Mais la super-majorité conservatrice (six juges sur neuf) que Donald Trump a contribué à constituer par ses nominations lors de son premier mandat (2017-2021) semble adhérer à la vision expansive de l’exécutif.

Daniel Suhr, président du cabinet d’avocats conservateur d’intérêt public Center for American Rights, a déclaré que l’équipe Trump avait eu quatre ans depuis son premier mandat pour définir ses priorités et « établir un programme pour survivre s’il est contesté devant les tribunaux ».

« La Cour suprême des États-Unis a évolué dans ce sens », a déclaré Suhr, notamment en supprimant les restrictions imposées au président quant à sa capacité à licencier des fonctionnaires fédéraux. « Au cours des 10 à 15 dernières années, la Cour a certainement posé les bases de la reconnaissance de l’autorité présidentielle sur le pouvoir exécutif. »

Aucune décision n’incarne mieux cette tendance que la décision historique de la Cour suprême en juillet d’accorder aux présidents une immunité totale contre les poursuites pour des actes officiels, une affaire qui découle des efforts du ministère de la Justice pour poursuivre Trump pour avoir prétendument tenté de bloquer les résultats de l’élection de 2020.

Le juge en chef John G. Roberts Jr. a écrit au nom de la majorité que « contrairement à quiconque », le président « est une branche du gouvernement » et doit être libre de la crainte de poursuites pour mettre en œuvre son programme avec force. « La Constitution confère l’intégralité du pouvoir exécutif au président », a déclaré Roberts, l’un des cinq juges de la Cour suprême qui ont auparavant travaillé comme avocats pour des présidents.

« L’importance de l’affaire Trump [contre les États-Unis] comme arme du pouvoir exécutif plutôt que comme bouclier d’immunité présidentielle est apparue plus clairement avec les premiers décrets et actions du président Donald Trump, ainsi qu’avec les actions de ses principaux subordonnés », a expliqué Jack Goldsmith, ancien avocat du Bureau du conseiller juridique sous l’administration George W. Bush, « Les décisions générales de la Cour suprême sur l’étendue du pouvoir présidentiel exclusif vis-à-vis du Congrès sous-tendent nombre des actions les plus controversées de l’administration Trump. »

Les six juges conservateurs qui composaient la majorité dans l’affaire Trump c. États-Unis sont toutefois allés encore plus loin. La Cour a étendu la portée des pouvoirs « concluants et exécutoires » du président, découlant « de la Constitution elle-même », à la capacité de révoquer et d’orienter les actions du ministère de la Justice pour quelque raison que ce soit.

D’autres décisions de la Cour suprême inspirées par la théorie de l’exécutif unitaire incluent une décision 5-4 en 2020 connue sous le nom de loi Seila , dans laquelle la Cour a jugé la structure du Bureau de protection financière des consommateurs inconstitutionnelle parce qu’elle avait un seul chef qui ne pouvait être révoqué que par le président pour un motif valable.

Le Congrès avait exigé du pouvoir exécutif qu’il justifie le licenciement du directeur du Bureau afin de protéger l’agence de toute ingérence politique. Mais la Haute Cour a jugé que cette disposition violait la séparation des pouvoirs. Roberts a de nouveau adopté une vision musclée de la présidence dans son opinion majoritaire, écrivant que la Constitution confère le pouvoir exécutif,  « entièrement », au président.

Les experts juridiques ont déclaré que l’avis était particulièrement remarquable car il laissait ouverte la possibilité que la Cour suprême soit disposée à aller encore plus loin, en annulant une décision historique de 1935 connue sous le nom d’Exécuteur de Humphrey qui établissait la constitutionnalité des agences indépendantes supervisées par des conseils multimembres.

Ces agences comprennent certains des régulateurs les plus puissants du pays, tels que la Réserve fédérale, la Commission fédérale des communications, la Commission électorale fédérale et la Securities and Exchange Commission. Cependant, le décret ne s’applique qu’en partie à une agence particulièrement puissante, la Réserve fédérale, couvrant les questions liées à sa supervision et à sa régulation de Wall Street, mais exemptant ses décisions relatives à la politique monétaire, comme la hausse et la baisse des taux d’intérêt.

Le principal argument des conservateurs est le suivant : la bureaucratie fédérale est devenue si importante et indépendante, disent-ils, qu’elle entrave la volonté des présidents démocratiquement élus de mettre en œuvre leur programme. L’« État administratif » ou « État profond » est devenu, selon eux, une quatrième branche du gouvernement, irresponsable devant le peuple.

En quelques semaines seulement, nous avons assisté à une série de décrets et autres mesures visant à lutter contre ces prétendues menaces et à réduire la responsabilité du gouvernement.

Ces décrets ne sont pas des lois et n’autorisent pas le président à entraver ou à subordonner le rôle constitutionnel du Congrès ou du pouvoir judiciaire. Pourtant, par ces mesures exécutives, Trump a tenté de saisir des fonds fédéraux , de suspendre des fonctionnaires de carrière, de licencier des inspecteurs généraux et des membres de commissions de réglementation indépendantes dont le mandat ne peut être écourté sans motif valable, d’annuler unilatéralement des conventions collectives déjà finalisées, de supprimer ou d’affaiblir le ministère de l’Éducation, et de donner aux citoyens le pouvoir de prendre des décisions en matière de personnel et d’accéder à des systèmes et agences gouvernementaux essentiels, voire d’en prendre le contrôle .

Lorsque le procureur général adjoint par intérim a limogé les procureurs du ministère de la Justice impliqués dans les affaires pénales fédérales de Trump, il a déclaré qu’il en avait le pouvoir en vertu de l’article II.

Ces mesures, qui ont été ou devraient être contestées devant les tribunaux, ont alarmé les démocrates et enthousiasmé les conservateurs.

Les experts juridiques ont déclaré que l’administration Trump pourrait calculer que toute lutte concernant la révocation des membres du conseil d’administration du NLRB et de l’EEOC pourrait servir de cas test pour que la Cour suprême annule l’arrêt Humphrey’s Executor , qui a établi la légalité de ces agences indépendantes.

Les conservateurs affirment séparément que l’adhésion de la Cour suprême à la théorie de l’exécutif unitaire pourrait la rendre disposée à ratifier la volonté de Trump de supprimer les protections d’emploi de dizaines de milliers de fonctionnaires, de placer les cadres fédéraux de carrière sous un contrôle présidentiel plus important et de ratifier le licenciement d’environ 17 inspecteurs généraux .

Mitchel Sollenberger, professeur de sciences politiques à l’Université du Michigan à Dearborn, a déclaré que Trump semblait prêt à poursuivre la consolidation du pouvoir, encouragée par les présidents républicains et démocrates au cours des dernières décennies. Bill Clinton, par exemple, s’est appuyé sur un décret pour lancer une campagne de bombardements en Yougoslavie dans les années 1990. Barack Obama a émis des décrets pour lutter contre le changement climatique et la crise migratoire.

Toutefois, pour conserver son rôle de garante de la Constitution, la Cour risque toutefois de retoquer les mesures trumpiennes les plus grossièrement anticonstitutionnelles, comme la remise en question du droit du sol. Néanmoins, dans le choix des cas qu’elle traite, qui est parfaitement discrétionnaire, elle risque de ne pas entrer en opposition trop frontale avec les orientations du président afin d’« éviter un désaveu », analyse Margaux Bouaziz, « ou de choisir des cas dont la résolution n’aura que peu de conséquences ».

En outre, l’administration fédérale a un moyen de pression important sur les Etats : leurs finances. En cas de désaccord, Donald Trump pourrait demander aux élus républicains du Congrès de couper les vivres aux Etats réfractaires, qui tirent une part significative de leur budget de l’Etat fédéral. Il pourrait aussi suspendre, en guise de représailles, certains programmes locaux pour lesquels une autorisation fédérale est nécessaire.

Par ailleurs, l’administration Trump a consulté l’ancien avocat du gouvernement qui a rédigé la justification juridique du waterboarding sur la manière dont le président pourrait tenter de gouverner par décret.

John Yoo a déclaré au Guardian qu’il avait discuté avec des responsables de la Maison Blanche de son point de vue selon lequel une récente décision de la Cour suprême sur l’immigration permettrait à Trump d’émettre des décrets sur l’application ou non des lois fédérales existantes.

« La Cour suprême a déclaré que le président Obama pouvait [choisir de ne pas] appliquer les lois sur l’immigration dans environ deux millions de cas. Et pourquoi l’administration Trump ne pourrait-elle pas faire de même avec l’immigration ? Créer son propre programme… mais elle pourrait le faire dans des domaines plus vastes, comme la santé, la fiscalité, la justice pénale, la politique urbaine. » 

Lors d’une interview accordée à Fox News dimanche , Trump a déclaré qu’il tenterait d’utiliser cette interprétation pour imposer des décrets sur la santé, l’immigration et « divers autres projets » au cours du mois prochain.

Les spécialistes de la Constitution et les militants des droits de l’homme ont également souligné le déploiement de forces paramilitaires fédérales contre les manifestants à Portland comme un signe que Trump est prêt à utiliser cette interprétation large des pouvoirs présidentiels comme un moyen de supprimer les droits constitutionnels fondamentaux.

Yoo est devenu célèbre pour un mémo juridique qu’il a rédigé en août 2002, alors qu’il était procureur général adjoint au bureau du conseiller juridique du ministère de la Justice. Il y est stipulé : « La nécessité ou la légitime défense peuvent justifier des méthodes d’interrogatoire susceptibles de violer » l’interdiction pénale de la torture.

Les notes rédigées par Yoo ont été utilisées pour justifier le waterboarding et d’autres formes de torture sur les suspects de terrorisme dans les « sites noirs » de la CIA à travers le monde.

Dans un article paru en juin dans la National Review, il a écrit qu’une décision de la Cour suprême qui a bloqué la tentative de Trump d’abroger le programme d’action différée pour les arrivées d’enfants de Barack Obama, connu sous le nom de Daca et établi par décret exécutif, signifiait que Trump pouvait faire la même chose pour atteindre ses objectifs politiques.

Daca a suspendu les expulsions de migrants sans papiers arrivés aux États-Unis alors qu’ils étaient enfants. À titre d’exemple de ce que Trump pourrait accomplir de la même manière, Yoo a suggéré que le président pourrait proclamer un droit national au port d’armes à feu ouvert, en contradiction avec de nombreuses lois des États.

« Même si Trump savait que son projet manquait de légitimité, il pourrait s’en tirer impunément pendant toute la durée de sa présidence », a-t-il déclaré. Lors d’un entretien téléphonique, il a ajouté : « Selon la Cour suprême, le président peut désormais choisir de ne pas appliquer la loi dans certains domaines, et son successeur ne pourra revenir sur sa décision que s’il se soumet à cette lourde procédure appelée Loi sur la procédure administrative, qui prend généralement un à deux ans. »

Il reste à savoir ce qui se produirait si l’administration Trump décidait de désobéir à une décision des juges, car la Cour n’est dotée que de peu de moyens de recours ou de coercition.

Une grande partie de ces affaires se jouera devant les tribunaux dans les mois à venir. Mais les experts estiment qu’en attendant, les dommages seront immédiats et pourraient se faire sentir pendant des années.

Il faudra des années pour reconstruire certaines de ces institutions. Trump et son équipe auront donc accompli une grande partie de leurs objectifs avant que les tribunaux ne puissent réagir pleinement et efficacement. Il aura créé de nouvelles réalités sur le terrain.

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Elbridge Colby, le nouveau visage de la politique étrangère américaine

Sa nomination comme futur sous-secrétaire à la Défense, chargé de la politique a avivé les sourdes tensions qui opposent au sein du parti conservateur, attachée à la prééminence américaine dans les affaires mondiales, et le nouveau courant Maga, plus isolationniste et hostile aux engagements extérieurs (l’idéologie de « America First, qui provient des années 1930, popularisé par l’aviateur Charles Lindbergh).

Diplômé des universités Harvard et Yale, il est aussi le petit-fils de William Colby, l’une des légendes du renseignement américain, ancien des commandos Jedburgh et de l’OSS pendant la Seconde Guerre mondiale, et directeur de la CIA entre 1973 et 1976. Il est soutenu par le fils aîné du président, Donald Trump Jr et par l’ancien présentateur de Fox News Tucker Carlson, deux ardents isolationnistes influents au sein de la nouvelle Administration.

Colby a débuté sa carrière au ministère de la Défense, puis a occupé divers postes au sein du département d’État et de la communauté du renseignement. Il a notamment travaillé auprès de l’Autorité provisoire de la coalition en Irak en 2003. Après avoir obtenu son diplôme de la faculté de droit de Yale en 2009, il a travaillé sur les affaires stratégiques mondiales avant d’être nommé sous-secrétaire adjoint à la Défense en 2017.

WASHINGTON, DC – MARCH 4: Elbridge Colby, nominee to be Under Secretary of Defense for Policy, is seen ahead of his confirmation hearing at the Senate Committee on Armed Services in Washington, DC on March 4, 2025. (Photo by Nathan Posner/Anadolu via Getty Images)

Sous l’administration Trump, Colby a joué un rôle clé dans l’élaboration de la stratégie de défense nationale de 2018. Ce document a recentré l’attention du ministère de la Défense sur les défis posés en premier lieu par la Chine, puis par la Russie, et a souligné l’importance de privilégier clairement ces priorités plutôt que des intérêts moins importants.

Par ailleurs, il a cofondé en 2019 l’Initiative Marathon, un organisme de recherche non partisan axé sur la concurrence entre grandes puissances.

Celui-ci entend redéfinir la stratégie américaine en recommandant une posture de retenue dans ses engagements militaires à travers le monde. De fait, tout comme Trump, il a été très critique sur l’interventionnisme américain en Irak après les attentats du 11 septembre 2001. Les Etats-Unis n’ont rien gagné de ces conflits au Moyen-Orient dans les années 2000. Ils ont plutôt dépensé des centaines de milliards de dollars, et perdus des milliers d’hommes.

Ainsi, Colby avait vu ses idées entrer en adéquation avec celles de Donald Trump. Après son élection, le nouveau président avait fait entrer Colby au Pentagone en 2017 comme sous-secrétaire adjoint chargé de la stratégie et du développement des forces armées. Colby avait alors participé à la rédaction de la nouvelle stratégie de défense nationale, qui identifiait la Chine comme le principal adversaire des États-Unis, la grande intuition stratégique de Trump.

Alors, Colby représente un nouveau courant qui entend redéfinir la stratégie américaine en recommandant une posture de retenue dans ses engagements militaires à travers le monde notamment en Europe et au Moyen-Orient afin de se reconcentrer sur la Chine.

Les Etats-Unis sont conscients que face à la Chine, les Etats-Unis doivent être au maximum de leur puissance et donc cela passe par un contrôle quasi voire total sur ses frontières (Mexique, Canada), l’accès aux ressources (Ukraine, Groenland), le contrôle des routes stratégiques proche (canal de Panama et les routes du Nord). En effet, à cause de la fonte des glaces, les mers autour du pôle Nord facilitent la navigation des flottes militaires et commerciales russes et chinoises.

Concernant le canal de Panama, il s’agit du contrôle de la voie de passage centrale entre l’océan Pacifique et l’océan Atlantique ; faire du Canada le 51e État des États-Unis pour accéder plus facilement au « passage du nord-ouest », c’est-à-dire aux mers qui bordent l’océan Arctique au nord du continent.

Colby se présente comme un « réaliste », et se situe entre les néo-isolationnistes Maga, hostiles à tout engagement extérieur des États-Unis, et les interventionnistes, « faucons » reaganiens avec ce qui reste des néoconservateurs. Sa réflexion continue de s’articuler sur la centralité de la menace représentée par la Chine. « Plutôt qu’un isolationniste, Colby défend les choix difficiles qui s’imposent compte tenu des ressources limitées de la défense américaine », explique une analyste spécialisée dans les questions de défense à Washington.

Pour Colby, la question centrale de nombreux débats de politique étrangère à droite est de déterminer le rôle viable et approprié des États-Unis dans le monde. Il observe un large éventail d’opinions au sein du Parti républicain, avec deux extrêmes. D’un côté, il y a ce que Colby appelle les « primacistes ». Menés par des figures emblématiques comme John Bolton et Robert Kagan, ce camp estime qu’il est non seulement souhaitable que les États-Unis soient la puissance hégémonique mondiale, mais aussi viable.

Cette vision est très populaire au sein de l’establishment républicain traditionnel, mais pas auprès des électeurs. Le primacisme s’identifie le plus étroitement à un libéralisme belliciste. Il repose généralement sur l’idée que les États-Unis ne peuvent être en sécurité que si le reste du monde est libéral. Au minimum, même sans cette dimension idéologique, il prône la domination partout.

À l’autre extrême se trouve le camp des « véritables isolationnistes », qui estiment que les États-Unis devraient se retirer du monde et se contenter de leurs propres affaires.

Il reconnaît qu’il y a des vérités des deux côtés : d’un côté, les États-Unis ne peuvent pas simplement se retirer du monde, car cela inciterait une Chine ambitieuse à dominer l’Asie à bras ouverts, la région la plus importante du monde. D’autre part, les États-Unis se sont impliqués dans de nombreuses guerres au cours des deux dernières décennies et ont fait preuve d’une ambition démesurée dans leurs objectifs, ce qui a épuisé le peuple américain.

Cet entre-deux, il appelle le « réalisme conservateur ». Le cœur du conservatisme consiste à tirer le meilleur parti du monde tel qu’il est : c’est pourquoi la prudence est une vertu conservatrice fondamentale. Le réalisme, quant à lui, consiste à percevoir le monde tel qu’il est avec justesse. Ainsi, au sens strict, un véritable conservateur doit être un bon réaliste.

Ainsi, il déclare : « si vous êtes un réaliste conservateur, vous comprenez que certaines menaces sont plus importantes que d’autres, que la puissance a des limites et qu’une politique étrangère appropriée devrait concentrer les maigres ressources de notre nation sur la protection de ce qui est le plus important pour les Américains. En même temps, vous reconnaissez que se replier sur notre hémisphère ou notre territoire national n’est pas non plus une solution pour la paix et la prospérité. Au contraire, si vous êtes un réaliste conservateur, vous reconnaissez que l’isolement ne suffira pas à protéger nos intérêts. »

Un tel réalisme est particulièrement crucial aujourd’hui, car les conséquences d’une erreur sont bien plus graves qu’il y a une génération. Dans les années 1990, les Etats-Unis étaient de loin la première puissance mondiale à tout niveau, ​​les conséquences du primacisme comme l’appelle Colby, de mauvaises décisions étaient très faibles. Ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui. Leurs rivaux sont bien plus forts qu’il y a 30 ans, tandis que leur situation économique, militaire et stratégique est bien plus contraignante.

De fait, à l’étranger, les Etats-Unis ne dominent plus. La Chine est devenue une véritable puissance industrielle, surpassant les américains. En 2004, elle représentait moins de 9 % de la production manufacturière mondiale. En 2011, elle a dépassé l’Union européenne (UE) pour devenir le leader mondial de l’industrie manufacturière. Son avance s’est depuis creusée. En 2023, la valeur ajoutée manufacturière de la Chine a atteint 4 660 milliards de dollars , soit 29 % du total mondial, et plus que les quatre plus grandes économies manufacturières suivantes réunies (les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et l’Inde).

À l’échelle nationale, ils ont déjà atteint des niveaux historiques d’endettement et de déficit budgétaire. Il existe donc d’importantes contraintes quant aux dépenses supplémentaires qu’ils peuvent consacrer à leur armée sans réduire les prestations sociales ni augmenter fortement les impôts, deux options qui ne semblent pas intéresser les Américains ni figurer sérieusement à l’ordre du jour politique.

Parallèlement, le peuple américain est, à juste titre, las de la guerre après les interventions militaires hyper ambitieuses et les campagnes de reconstruction nationale prônées par les primatistes eux-mêmes.

Ainsi, si une administration conservatrice tentait de poursuivre une stratégie de primatisme aujourd’hui, elle pourrait très bien aboutir au pire résultat possible. Les objectifs grandioses et la rhétorique agressive du primatisme exacerberaient encore davantage leurs rivalités déjà très dangereuses, sans pour autant développer les capacités militaires et financières ni le soutien politique nécessaires pour affronter efficacement ces menaces. En d’autres termes, beaucoup d’aboiements pour peu de morsures.

Colby considère que son rôle consiste à jouer un rôle de modérateur entre ces deux pôles et à élaborer une stratégie dont l’objectif est plausible : l’« équilibre des pouvoirs ». Cette approche, soutient-il, empêcherait les États-Unis d’être contraints par une autre force hégémonique tout en évitant les pièges d’implications inutiles, notamment dans le contexte de l’essor rapide de la Chine.

Poursuivre cet objectif doit reposer sur deux piliers. Premièrement, une puissance militaire manifeste et la détermination de l’utiliser, afin de montrer à Pékin qu’il ne parviendra pas à utiliser sa puissance militaire de plus en plus redoutable pour dominer l’Asie. Il s’agit de recentrer et de ménager la faible puissance militaire et industrielle américaine pour montrer à Pékin qu’il ne tirera aucun profit d’une attaque, que les États-Unis et, surtout, leurs alliés et partenaires dans la région, dont le sort est encore plus menacé par les ambitions chinoises, peuvent et pourront contrer ses actions agressives à leur encontre.

Satisfaire à cette exigence nécessitera un changement radical de leur stratégie mondiale, non seulement par rapport à l’approche floue et voilée de l’administration actuelle, mais aussi par rapport au primatisme mondial qui nie toute nécessité de concentrer nos maigres ressources et notre volonté politique.

Un deuxième pilier est également crucial. Ils doivent faire comprendre à Pékin que leur stratégie ne nécessite ni son asphyxie ni son humiliation, qu’ils ne cherchent pas à occuper la Chine ni à changer son régime. Ils recherchent un équilibre des forces, un équilibre dans lequel la Chine ne soit pas humiliée, mais dans lequel elle doit respecter et ne peut compromettre leurs intérêts, notamment leur intérêt fondamental à réindustrialiser et à renforcer notre économie.

« Faire fonctionner cette politique face à la Chine ne sera pas chose aisée. Cela nécessitera une redéfinition fondamentale des priorités, non seulement de nos forces militaires, mais aussi de notre capital politique et diplomatique, en plaçant véritablement ce défi de sécurité étrangère majeur – au même titre que la défense du territoire national – au premier plan de notre politique de sécurité. » a déclaré Colby.

Les réalistes conservateurs aspirent à une Amérique forte, vigoureuse et, si nécessaire, affirmée. Mais, contrairement aux primatistes, ils apprécient également les alliés puissants et vigoureux. Le conservatisme repose sur la reconnaissance par l’État de ses propres limites et, par conséquent, des sphères légitimes de pouvoir et de responsabilité des autres entités : sur le plan intérieur, le principe de subsidiarité ; sur le plan international, un esprit de partenariat authentique avec d’autres États indépendants et vigoureux.

Effectivement, Colby insiste sur la nécessité pour les États-Unis d’accepter comme « réalité fondamentale » le fait qu’ils ne sont plus en mesure de « tout faire à la fois ». De là découle « le choix difficile » de « réconcilier leurs aspirations internationales et leurs engagements avec leurs capacités et leur volonté à les remplir ». Il recommande d’abandonner les notions périmées de la prédominance de l’après-guerre froide, et notamment « le sentiment hautement exagéré de ce que les États-Unis pourraient et devraient accomplir sur la scène internationale ».

De plus, il pense qu’une stratégie fondée sur le progressisme ou l’internationalisme de gauche libérale n’est pas adaptée à notre époque. Une extension excessive sans force. Des objectifs démesurément ambitieux. Une conception floue du « caractère sacré » des alliances, sans force ni prudence réelle pour la soutenir, sacrifiant les intérêts des Américains à la bonne presse.

Cette politique place les Etats-Unis dans une profonde rivalité multidirectionnelle, engagés presque partout, mais sans la mobilisation de la puissance nationale ni la clarté d’objectif permettant d’aligner des moyens sérieux sur des fins raisonnables. En un mot, une politique étrangère aux objectifs ambitieux, davantage portée par de grands discours que par une force et une détermination réelle.

Cette politique étrangère a laissé les américains au bord du gouffre, risquant de sombrer dans de multiples guerres, sans être préparés à aucune d’entre elles. Ainsi, il prône un changement fondamental dans la politique étrangère américaine.

Colby rejoint ainsi les critiques de l’aide militaire à l’Ukraine dans une guerre considérée comme une distraction stratégique et un gaspillage de ressources déjà insuffisantes, qui affaiblissent les États-Unis dans un potentiel conflit avec la Chine à propos de Taïwan.

De façon moins orthodoxe, Colby avait aussi considéré que le Moyen-Orient n’était pas une priorité stratégique pour les États-Unis, et que s’ils devaient continuer à apporter un soutien matériel et politique à Israël, les Israéliens devaient comprendre que les Américains ne pouvaient pas se permettre d’être mêlés à une autre guerre au Moyen-Orient, et donc de s’opposer par la force au programme nucléaire iranien.

La plupart des arguments contre le recours à la force militaire pour stopper le programme nucléaire iranien mettent l’accent sur les coûts pour les américains mais en réalité, une campagne de bombardements n’est pas réellement nécessaire. Il y a plutôt de bonnes raisons de croire que Washington, Tel-Aviv et leurs alliés peuvent dissuader l’Iran de transgresser leurs intérêts vitaux, même si Téhéran se dote de l’arme nucléaire.

L’endiguement ou la dissuasion nécessitent, entre autres :

  • Un régime dont le comportement peut être substantiellement influencé par des menaces crédibles et qui valorise certaines choses qui peuvent être exposées au risque de dommages ou de destruction ;
  • Que les exigences de la partie dissuasive soient tolérables pour le pays ciblé, compte tenu de l’ampleur de la menace émise ;
  • Et que cette menace est soutenue par une réelle capacité et une réelle volonté.

Du point de vue américain, l’endiguement par les États-Unis et Israël d’un Iran nucléaire répondrait à ces critères. Premièrement, le régime iranien peut être dangereux mais l’expérience et le bon sens montrent qu’il est suffisamment rationnel pour comprendre le calcul des coûts et des avantages.

Des rapports suggèrent que la Chine et la Russie, les experts iraniens et les services de renseignement américains considèrent tous le régime iranien comme fondamentalement sensible aux calculs coûts-avantages. Ainsi, si Téhéran est vraisemblablement menacé de dommages en cas d’action agressive, il y a de fortes raisons de penser que le régime iranien s’éloignera de telles actions.

Deuxièmement, Téhéran est vulnérable ; autrement dit, les Iraniens possèdent de nombreux biens précieux que les États-Unis et Israël peuvent mettre en péril.

Troisièmement, les États-Unis, Israël et leurs associés ont clairement les capacités de mettre leurs menaces à exécution ; de fait, l’équilibre militaire, notamment aux niveaux de guerre les plus élevés, penche radicalement en faveur de l’Occident. Les capacités inégalées des forces aériennes , maritimes , d’opérations spéciales et nucléaires américaines (ces dernières étant naturellement réservées aux circonstances les plus graves) signifient que les États-Unis peuvent infliger des dommages dévastateurs à l’Iran, la seule véritable limite à ces dommages étant fixée par Washington lui-même.

Les capacités américaines permettent également à Washington une grande sélectivité dans l’imposition de ces dommages, ce qui signifie que les menaces de représailles occidentales ne se limiteraient pas à l’inaction ou à l’annihilation. De plus, la défense antimissile américaine signifie que l’Iran ne pourra jamais être sûr de pouvoir lancer avec succès des armes nucléaires avec des missiles balistiques.

Même sur Taïwan, la position de Colby avait été ambiguë. Il avait ainsi expliqué que si la défense de l’île « est très importante pour refuser à la Chine l’hégémonie régionale sur l’Asie », celle-ci n’est « pas essentielle », appelant les Taïwanais à plus faire pour leur propre défense afin de dissuader une attaque chinoise.

« Ce qui a changé est la détérioration dramatique de l’équilibre militaire », entre nous et la Chine, a affirmé Colby, qui a souligné que les États-Unis « manquent de préparation » pour affronter la Chine dans sa propre sphère d’influence. Le candidat a expliqué que son objectif est d’inciter Taïwan à renforcer ses capacités de défense « afin d’éviter de précipiter un conflit inutile avec Pékin » et de gagner du temps pour que les États-Unis puissent reconstruire leur base industrielle de défense.

Colby a reconnu que « la perte de Taïwan, sa chute, serait un désastre pour les intérêts américains ». Cependant, il a souligné que l’équilibre militaire des États-Unis face à la Chine dans la région s’était tellement détérioré qu’un conflit risquerait de décimer les forces américaines.

Qui plus est, il applique la même logique au Japon, en insistant à plusieurs reprises pour que le Japon augmente rapidement et considérablement ses dépenses de défense à environ 3 % du produit intérieur brut. Cela pourrait inclure des exigences pour que le Japon finance davantage l’accueil des troupes américaines ou vise des objectifs de dépenses de défense encore plus élevés.

« Le problème que je constate au Japon, c’est que, malgré la menace intense de la Chine et de la Corée du Nord à très court terme, le pays avance plutôt lentement en matière de défense », a- t- il déclaré au quotidien économique Nikkei en septembre 2024. « Les efforts du Japon sont insuffisants. Je suis donc convaincu que le Japon devrait consacrer au moins 3 % (et non 2 % de son PIB) à sa défense. »

Ces dernières années, le Japon a mis en œuvre des changements radicaux dans sa politique de défense, notamment en augmentant ses budgets, tout en assouplissant les contraintes imposées depuis des décennies par l’après-guerre qui l’ont longtemps empêché de jouer un rôle plus important dans la sécurité de l’Asie de l’Est.

En termes de budgets de défense, le pays est actuellement dans la deuxième année d’un plan de dépenses quinquennal sans précédent d’environ 43 000 milliards de yens (environ 315 milliards de dollars lors de son annonce en 2022), Tokyo visant à investir 2 % de son PIB dans la défense d’ici 2027, tandis que la Chine régularise les mouvements de son armée près de Taïwan et que la Corée du Nord poursuit ses menaces nucléaires.

Colby affirme cependant qu’il faut faire davantage, et vite, car l’équilibre militaire en Asie est menacé par la Chine.

Les critiques de la poussée des 3 %, comme Tobias Harris, fondateur du cabinet de conseil en risques politiques Japan Foresight, ont fait valoir qu’il existe un certain nombre de raisons de croire qu’il s’agit d’ un objectif « impensable à court terme ». Parmi celles-ci figurent les difficultés de financement de la mesure, les capacités administratives du ministère de la Défense et des Forces d’autodéfense, et l’opinion publique.

Pour Colby, l’idée est d’abandonner la dispersion des forces face à des adversaires plus faibles, comme les groupes terroristes ou les États voyous, pour concentrer les ressources sur l’affrontement avec une grande puissance rivale comme la Chine ou la Russie.

Faisant sienne, en quelque sorte, la stratégie d’offshore balancing conçue par le réaliste offensif John Mearsheimer, il estime que, pour faire pièce aux ambitions chinoises, qui ne se jouent décisivement ni en Ukraine ni au Proche-Orient, les États-Unis doivent être en mesure de coordonner leur action avec les puissances géographiquement proches de la Chine et peu enclines à accepter son ascension, en l’occurrence l’Inde, le Japon, l’Australie et même le Vietnam.

Par conséquent, tandis que, dans l’espace Indo-Pacifique, l’Amérique se chargerait de dissuader la Chine d’imposer son hégémonie économique, les États européens se trouveraient mécaniquement conduits à prendre davantage de responsabilités au sein de l’Alliance atlantique.

L’adoption de l’amendement Mansfield avait proposé le retrait des troupes américaines si l’Europe n’intensifiait pas ses efforts de défense. Colby critique l’état actuel des dépenses de défense en Europe, en particulier dans les pays alliés comme l’Allemagne, qui, selon lui, sont devenus trop dépendants du soutien militaire américain et se comportent davantage comme des dépendances que comme des partenaires.

Il souligne que la responsabilité incombe en grande partie aux États-Unis pour avoir encouragé cette dépendance excessive après l’effondrement de l’Union soviétique et insiste sur la nécessité d’une politique à Washington qui incite réellement les alliés européens et asiatiques à contribuer davantage à leur défense.

En encourageant les nations européennes à jouer leur rôle, les États-Unis peuvent se concentrer sur le défi plus urgent posé par la Chine sans laisser d’autres régions vulnérables.

En outre, de son point de vue, l’« ordre international fondé sur le droit » est une construction artificielle récente. Celui-ci rejette l’hubris et le manque de faisabilité de la stratégie post-guerre froide, et il souhaite porter la discussion sur un retour à la stratégie républicaine de la guerre froide, qui a toujours eu le souci d’aligner les objectifs et les moyens. Il ne veut plus que les Etats-Unis soient le gendarme du monde. Il a déclaré : « Mais nous serons plus sélectifs et nous verrons si les gens sont sérieux. La voie à suivre, c’est celle où chacun fait sa part pour la défense collective. »

Concernant la Chine, il a été également très clair : « Nous devrions concentrer notre force militaire et notre capacité industrielle de défense sur notre rival essentiel, la Chine. Nous aurions alors à la fois un bouclier et une ouverture pour un modus vivendi avec les Chinois. Je rejette les vues de ceux qui appellent à un changement de régime ou qualifient le gouvernement chinois de maléfique. Je pense que nous devons parler doucement, mais avec un grand bâton. Nos forces ont un niveau de préparation au combat historiquement bas. Quelque 40 % de nos sous-marins d’attaque sont au chantier ou attendant des réparations. Tous les programmes navals sont retardés. C’est la pire politique. »

Par conséquent Colby soutient pleinement le redéploiement des ressources américaines vers la région indo-pacifique afin de dissuader la Chine d’attaquer Taïwan. « Ce serait essentiellement ma priorité absolue, voire l’une de mes principales priorités, si elle était confirmée, d’essayer de nous préparer le plus rapidement possible, puis à moyen et long terme également », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il aimerait voir les États-Unis atteindre un point où leur base industrielle de défense soit suffisamment solide pour « mobiliser des ressources sur plusieurs théâtres d’opérations au niveau dont nous avons besoin ». Dans l’intervalle, il a appelé Taïwan à augmenter également significativement ses dépenses de défense, les faisant passer de 2,5 % à 10 % du PIB.

Les ressources militaires américaines, en particulier les ressources navales, sont actuellement trop dispersées ; dans un contexte d’une base industrielle de défense inadéquate qui produit des navires de guerre beaucoup trop lentement et à un coût élevé, cette surcharge augmente les retards de maintenance et l’épuisement des équipages.

En même temps, l’Armée populaire de libération intensifie sa production de missiles et de navires de guerre hautement capables, démontrant la probabilité que l’armée américaine perde une guerre sur Taïwan.

En outre, compte tenu du déclin de l’industrie manufacturière américaine au cours des quatre dernières décennies, sous-estimer la Chine serait une erreur, a soutenu Colby. La capacité de son économie « est stupéfiante et dépasse de loin nos capacités. Il est préférable de se préparer à éviter une défaite catastrophique face à notre principal rival sur le théâtre d’opérations le plus important plutôt que de miser sur la loterie », a-t-il déclaré.

En définitive, la politique étrangère proposée par Colby reflète une vision réaliste, qui privilégie la stabilité à long terme par la force et un engagement pragmatique, tout en évitant les extrêmes idéologiques de l’isolationnisme ou de l’hégémonie mondiale.