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L’Algérie : vers une nouvelle puissance économique et diplomatique

L’Algérie, longtemps perçue uniquement à travers le prisme de sa rente pétrolière, amorce depuis quelques années une véritable transformation économique, diplomatique et régionale.

Située stratégiquement entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe, l’Algérie cherche aujourd’hui à redéfinir sa place dans le jeu mondial.

L’histoire économique de l’Algérie ne peut être comprise sans évoquer l’héritage de la colonisation. De 1830 à 1962, la France coloniale a structuré l’économie algérienne autour de ses propres intérêts : accaparement des terres agricoles, exploitation des ressources minières et marginalisation des populations locales dans les circuits économiques.

Cet héritage a laissé des traces profondes dans la structure sociale et économique du pays, notamment une dépendance aux exportations de matières premières, une désindustrialisation forcée et une faible autonomie productive.

Depuis l’indépendance, l’Algérie a cherché à reprendre le contrôle de ses ressources, à travers des politiques de nationalisation et de planification économique. Ces efforts se poursuivent aujourd’hui dans le contexte de la mondialisation, portés par une volonté claire de rompre avec le modèle extractiviste hérité de la période coloniale.

Le modèle économique algérien est longtemps resté basé sur les exportations d’hydrocarbures, qui représentent encore aujourd’hui environ 90 % des recettes extérieures. Mais la chute des prix pétroliers en 2014 a agi comme un électrochoc, forçant l’État à réfléchir à un modèle économique plus résilient.

Depuis, des efforts ont été entrepris pour développer d’autres secteurs clés :

  • L’agriculture : Avec plus de 8 millions d’hectares de terres cultivables, l’Algérie investit dans l’irrigation, les semences locales et les coopératives pour assurer une autosuffisance alimentaire durable.
  • L’innovation : Le gouvernement mise sur la jeunesse en facilitant la création d’entreprises innovantes, en développant des technopoles, en créant des fonds de soutien à l’innovation et en poursuivant la digitalisation progressive de l’administration.
  • L’industrie : Le tissu industriel est en pleine mutation, avec un retour de la production nationale dans des domaines comme l’agroalimentaire, le textile, ou encore la transformation des ressources minières.

Une politique d’investissement revisitée

Dans le cadre de l’ouverture progressive de l’Algérie à l’économie mondiale, divers obstacles réglementaires et structurels ont été levés. L’une des plus marquantes est l’abolition de la règle 51/49 %, qui limitait jusqu’à présent la part détenue par des capitaux étrangers dans les entreprises nationales.

Désormais, les investisseurs étrangers peuvent détenir la majorité des actions dans la plupart des secteurs. Des zones industrielles dédiées sont également créées, notamment dans le sud du pays, avec des avantages fiscaux et des infrastructures logistiques modernisées. Cette ouverture suscite un intérêt croissant de la part d’acteurs économiques étrangers, notamment chinois, turcs, qataris, émiratis et européens.

Un rôle régional affirmé

L’Algérie s’impose aujourd’hui comme une puissance régionale indépendante et médiatrice en Afrique du Nord et au Sahel. Elle joue un rôle déterminant dans plusieurs dossiers sensibles :

  • Mali : Participation aux Accords de paix d’Alger en 2015 ;
  • Libye : Promotion d’une solution politique indépendante des ingérences étrangères ;
  • Sahara occidental : L’Algérie soutient une solution basée sur le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, tandis que le Maroc revendique la souveraineté sur ce territoire.

Sa diplomatie, à la fois pacifique et ferme, renforce son poids au sein de l’Union africaine, où l’Algérie est l’un des membres les plus écoutés en matière de sécurité et de développement.

La relance de la diplomatie énergétique

La crise ukrainienne pousse l’Europe à diversifier ses sources d’approvisionnement en gaz. Dans ce contexte, l’Algérie retrouve une place stratégique, grâce à ses gisements comme Hassi R’mel et ses pipelines transméditerranéens.

Des accords ont ainsi été renforcés avec l’Italie, via ENI, pour augmenter les volumes de livraison. Parallèlement, le réseau de transport gazier est modernisé pour garantir une meilleure fiabilité.

L’Algérie s’engage également dans la diversification énergétique, en développant des projets autour du solaire et de l’hydrogène vert, en partenariat avec des acteurs internationaux. L’objectif : transférer des savoir-faire et réussir une transition énergétique tout en renforçant sa souveraineté.

Carte des bassins sédimentaires de l’Algérie
Source : Ministère de l’énergie d’Algérie

Les limites persistantes

Malgré ces avancées, plusieurs défis restent à relever. Le poids de l’économie informelle et la persistance de la bureaucratie freinent encore le plein potentiel du pays.

En dépit de la croissance des revenus hors hydrocarbures, l’économie demeure encore largement dépendante du secteur énergétique. De plus, la réforme des politiques publiques reste instable, impactant la gouvernance économique, l’efficacité administrative et l’amélioration du système éducatif.

Conclusion : La puissance algérienne de demain

L’Algérie ne peut se contenter de son rôle traditionnel de fournisseur d’énergie. Elle ambitionne de devenir une nation dynamique, pleinement investie dans son rôle économique, diplomatique et stratégique.

La puissance de l’Algérie est encore en construction, mais les fondations sont posées : une volonté politique affirmée, une jeunesse mobilisée et une ouverture modernisée dessinent les contours d’un nouveau chapitre.

Une nation déterminée à défendre ses intérêts, à capitaliser sur ses atouts et à s’imposer comme un acteur clé au Moyen-Orient et en Méditerranée.

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Une première rencontre « constructive » entre l’Iran et les Etats-Unis à Oman

Après une réunion de deux heures et demie à Oman le samedi 12 avril entre les délégations iraniennes et américaines, l’émissaire de Donald Trump, Steve Witkoff, et Abbas Aragchi, le ministre des Affaires étrangères iranien ont annoncé qu’ils vont poursuivre leurs discussions indirectes sur le délicat dossier nucléaire.

La Maison-Blanche a salué « un pas en avant » et des discussions « très positives et constructives  ». L’Iran a également qualifié les pourparlers de « constructifs », tenus dans une « atmosphère très respectueuse ».

Dimanche, les médias iraniens ont largement salué ces rares discussions comme un « tournant décisif » dans les relations entre les deux ennemis de longue date. Le quotidien conservateur iranien Javan a félicité les États-Unis pour « ne pas chercher à étendre les négociations à des questions non nucléaires ».

Le journal iranien, soutenu par le gouvernement, a qualifié les discussions de « constructives et respectueuses », citant Araghchi. Dans le même temps, le journal réformateur Shargh a déclaré qu’il s’agissait d’un « tournant décisif » dans les relations irano-américaines.

De plus, le journal radical Kayhan, qui était largement sceptique dans les jours précédant les négociations, a déploré que l’Iran n’ait pas de « plan B » alors qu’il n’y avait « aucune perspective claire d’accord avec Donald Trump ». Elle a toutefois salué le fait que la partie américaine n’ait pas évoqué « le démantèlement des installations nucléaires » et « la possibilité d’une attaque militaire » lors des discussions.

D’ailleurs, à la fin, Steve Witkoff et Abbas Aragchi ont eu quelques minutes d’entretien en face-à-face. Ce qui n’était pas prévu, compte tenu de l’hostilité affichée, jusque-là, par le Guide suprême de la République islamique l’ayatollah Ali Khamenei, notamment après la sortie unilatérale de Trump du JPCOA en 2018, ainsi que par l’assassinat le 3 janvier 2020 du général iranien, et commandant de la Force Al-Qods du corps des gardiens de la révolution islamique, Qassem Soleimani.

L’accord de 2015 (JPCOA) sous l’administration Obama avait imposé des limites strictes à l’enrichissement de l’uranium, aux stocks de matières nucléaires et à la recherche et développement de l’Iran en échange de la levée des sanctions des Nations Unies. L’accord ne limitait pas le programme de missiles iranien ni le soutien apporté aux acteurs non étatiques au Moyen-Orient ; Téhéran refusait d’envisager l’un ou l’autre de ces éléments dans le cadre des négociations.

Mais l’accord qui en résulta imposait néanmoins de sérieuses limites au comportement de l’Iran. Le pays a plafonné son enrichissement et son stockage d’uranium, et a ouvert ses installations nucléaires à une surveillance internationale rigoureuse.

Toutefois, dans un entretien avec des médias iraniens, et pour ne pas s’attirer les foudres des ultraconservateurs à son retour à Téhéran, Abbas Araghchi a minimisé cet échange avec Steve Witkoff, affirmant qu’à sa sortie des discussions, il est tombé sur la délégation américaine. « Suivant le protocole diplomatique, a-t-il dit, on a poliment échangé pendant quelques minutes en disant : hello comment ça va ? ». Le ministre a pris soin de préciser qu’il n’y avait eu « aucun langage inapproprié » au cours de ces discussions indirectes, assurant que les deux camps veulent un « accord global rapidement, acceptable par les deux parties ».

Washington et Téhéran se sont donc entendus pour poursuivre samedi 19 avril leurs discussions toujours sous médiation omanaise, un pays habitué à jouer ce rôle entre l’Iran et les États-Unis. « Le fait d’enchaîner les rencontres à ce rythme est un bon signe, cela montre que les choses avancent sérieusement », confie un diplomate omanais. Ces nouveaux pourparlers se poursuivront de façon « indirecte », a fait savoir dimanche Téhéran, mais le lieu reste à déterminer. Il est fort probable que se soit Vienne ou Genève ou même à Rome.

« L’objet de ce premier round n’était pas de produire un accord mais de définir un cadre voire un contenu des prochains pourparlers », rappelle Nicole Grajewski, spécialiste de l’Iran aux États-Unis.

Dimanche, Téhéran a affirmé que les prochaines discussions auront pour « seul » sujet le nucléaire et la levée des sanctions. En effet, le gouvernement iranien a exigé que son programme balistique ainsi que ses relations avec les membres de « l’Axe de la Résistance » ne soient pas intégrés aux négociations.

D’ailleurs, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baqaei, lors d’une interview à la télévision d’État l’a bien confirmé en déclarant que les discussions porteraient uniquement sur « la question nucléaire et la levée des sanctions » et que l’Iran « n’aura aucune discussion avec la partie américaine sur aucune autre question ».

C’est pour cela que pour l’Iran, le premier cycle de négociations avec les États-Unis s’est déroulé aussi bien qu’on pouvait l’espérer. L’Iran peut affirmer que deux de ses principales conditions pour franchir une nouvelle étape dans les négociations ont été remplies : Washington a maintenu l’accent sur son programme nucléaire, du moins pour l’instant, et n’a pas évoqué le démantèlement de ses installations nucléaires ni sa politique régionale avec des groupes militants mandatés par lui comme le Hamas, le Hezbollah et les Houthis.

Concernant le nucléaire, ces dernières semaines, certains responsables américains, poussés par le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, assuraient que l’objectif final des États-Unis était le démantèlement complet des installations nucléaires iraniennes, ainsi que l’arrêt de l’aide iranienne apportée à ses relais au Moyen-Orient, notamment en Irak et au Yémen.

Le gouvernement israélien estime que Téhéran va étendre son programme nucléaire et cherche à le détruire.

« L’accord avec l’Iran n’est acceptable que si les sites nucléaires sont détruits sous la supervision des États-Unis », a déclaré cette semaine le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. « Sinon, l’option militaire est la seule option. »

Cependant, samedi, Steve Witkoff n’aurait pas fait référence à de telles exigences maximalistes. Il semble que Trump ne compte pas exiger le démantèlement complet du programme nucléaire, comme le réclament Mike Waltz et Netanyahou. Il est peu probable que l’Iran aurait accepté de poursuivre les négociations si Araghchi avait pensé que les États-Unis exigeaient l’élimination complet du programme nucléaire iranien.

Dans le même temps, Hadi Borhani, expert des affaires israéliennes en Iran, a cherché à rassurer l’opinion publique dans une interview accordée à Khabar Online, affirmant qu’Israël devait désormais agir dans les limites fixées par le président Trump. Il a ajouté que le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait probablement été pris au dépourvu par les propos de Trump concernant l’ouverture de négociations avec l’Iran. Néanmoins, Borhani a souligné qu’Israël restait fermement opposé aux négociations à Oman.

Witkoff a élaboré un programme apparemment similaire à l’intention derrière l’accord nucléaire de 2015, mais qui devra également tenir compte du fait que depuis 2018, l’Iran a accumulé un important stock d’uranium enrichi à 60 %, une pureté supérieure à celle requise pour un programme nucléaire civil.

Effectivement, des responsables iraniens ont déclaré souhaiter un assouplissement rapide des sanctions américaines liées au nucléaire, qui ont paralysé l’économie de Téhéran, dans le cadre d’un nouvel accord. Ils souhaitent également avoir accès aux milliards de dollars gelés à l’étranger et mettre fin à la pression américaine sur les acheteurs chinois de pétrole de Téhéran, dans le cadre d’un assouplissement des restrictions, ont déclaré des responsables iraniens et arabes.

La monnaie iranienne a chuté de 95 % par rapport à son pic lors de la signature de l’accord nucléaire en 2015. L’inflation dépasse désormais les 30 % par an, faisant de produits de première nécessité comme la viande un produit de luxe. Les pénuries d’énergie ont entraîné la fermeture de cimenteries et d’usines pharmaceutiques, et même d’écoles dans certaines régions du pays.

En échange, l’Iran serait prêt à revenir aux mêmes niveaux d’enrichissement nucléaire autorisés par le pacte de 2015 dont Trump a retiré les États-Unis au cours de son premier mandat de président, selon des responsables iraniens et européens qui leur ont parlé.

L’ancien chef de la sécurité iranienne, Ali Shamkhani, a souligné la valeur stratégique du programme nucléaire du pays dans un message publié sur X : « La capacité nucléaire pacifique de l’Iran est une chaîne complète, de la mine au produit fini ; il ne s’agit pas seulement d’une prouesse scientifique, mais d’un moteur essentiel pour la médecine, l’énergie, l’agriculture et l’environnement. Cette technologie nationale est stabilisée, irréversible et indestructible. »

Qui plus est, même le journal Javan, proche des gardiens de la révolution est favorable à une réduction de l’enrichissement de l’uranium iranien. « Cela ne doit pas être considéré comme un recul de la part de l’Iran. Maintenir l’industrie nucléaire et l’enrichissement à un pourcentage qui réponde à nos besoins non liés à l’armement, c’est ce que nous disons et souhaitons depuis des années ».

Toutefois, celui-ci se montre sceptique quant à l’engagement américain en expliquant que les expériences passées ont également montré que l’Amérique n’est pas engagée, et la façon dont les choses fonctionnent doit donc changer. Il s’agit de la partie la plus difficile et la plus complexe des négociations, c’est pourquoi son processus risque d’être long, voire non concluant, ou de de pas durer toute la vie de cette administration américaine. 

Par la suite, le même journal a bien confirmé que ce qui concerne les missiles, l’Iran n’entamera certainement aucun dialogue, qu’il se poursuive ou non. « C’est là que les négociations pourraient s’arrêter, et peut-être l’Amérique l’a-t-elle inclus dans les discussions dans ce but précis, c’est-à-dire pour rendre les négociations non concluantes ». En ce qui concerne les forces régionales, il a déjà été dit que l’Iran demandera probablement aux États-Unis de négocier eux-mêmes avec ces forces. 

Un autre problème est celui des avantages économiques que les deux parties tirent l’une de l’autre. Si les intérêts économiques de l’Iran sont atteints par le biais de négociations, il est possible que certaines entreprises américaines trouvent l’opportunité d’investir ou de vendre leurs produits en Iran. En fait, si les sanctions sont levées, ce sont les entreprises elles-mêmes qui accueilleront favorablement les échanges commerciaux ou les investissements, et il est peu probable que l’Iran refuse. 

Néanmoins, il est peu probable que Washington accepte de lever ses sanctions sans un nouvel engagement de Téhéran à réduire ses activités nucléaires. L’administration Trump n’a pas encore accepté que l’Iran ait le droit d’enrichir de l’uranium dans le cadre d’un nouvel accord. Une surveillance étroite serait également requise. 

Toutefois, selon Dana Stroul, qui était la plus haute responsable de la politique au Moyen-Orient au Pentagone pendant l’administration Biden :  « Le président ne veut vraiment pas utiliser l’armée ici »,

Elle a souligné que Trump prévoyait de se rendre au Qatar, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis dès le mois prochain. « Ce qu’il entend de tous les dirigeants arabes avec lesquels il s’entretient, c’est qu’ils ne veulent pas de nouvelles guerres », a-t-elle déclaré.

D’ailleurs, le 26 octobre 2024, J.D. Vance, alors candidat républicain à la vice-présidence, a pris ses distances avec Israël face à l’escalade de la situation au Moyen-Orient. Lors du Tim Dillon Show , il a reconnu le droit d’Israël à se défendre, mais a averti que « les intérêts des États-Unis seront parfois différents de ceux d’Israël. Parfois, nos intérêts se chevaucheront, parfois, ils seront distincts. » Il a également précisé que l’intérêt des États-Unis « est avant tout de ne pas entrer en guerre avec l’Iran ». Une telle guerre, a souligné Vance, « serait une énorme distraction de ressources ; elle coûterait extrêmement cher à notre pays. »

S’opposer à une guerre contre l’Iran accrédite l’idée que la nouvelle retenue du Parti républicain pourrait être plus qu’un simple acte partisan opportuniste. Cette impression est renforcée par les déclarations d’autres républicains influents, comme Elbridge Colby, ancien haut fonctionnaire du Pentagone et l’actuel sous-secrétaire à la Défense, qui s’est lui-même déclaré « un fervent hostile de l’idée d’une politique étrangère hyper-agressive et extrêmement expansive qui nous entraînerait dans de nombreuses guerres – et les perdrait ».   

En revanche, Trump et ses collaborateurs, ainsi que de hauts dirigeants israéliens, ont toutefois averti à plusieurs reprises que l’Iran serait massivement bombardé s’il refusait d’accéder à leurs exigences concernant son programme nucléaire. Israël demeure le principal opposant à tout éventuel accord entre l’Iran et les États-Unis.

Les dirigeants américains et israéliens ont suggéré que les principales installations nucléaires, les raffineries et les infrastructures civiles comme les centrales électriques seraient attaquées si les négociations échouaient.

Pour Vali Nasr, spécialiste de l’Iran à l’université Johns Hopkins, les États-Unis auraient assuré que leur « seul intérêt » était que Téhéran n’acquiert pas la bombe, lui reconnaissant le droit à un certain niveau d’enrichissement d’uranium pour des activités nucléaires civiles.

Selon le site d’informations Amwaj, Abbas Araghchi a transmis à Steve Witkoff « les lignes rouges » de Téhéran, en soulignant que « la dénucléarisation n’était pas sur la table ».

Il faut rappeler qu’il y a les sanctions américaines mais également que les puissances européennes parties à l’accord de 2015, à savoir la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, avaient également imposé des sanctions à l’Iran, à la fois en raison de ses avancées nucléaires après le retrait de Trump et en raison des tensions liées à la guerre entre la Russie et l’Ukraine.

Or, la clause de retour aux sanctions de l’accord de 2015 expire en octobre 2025. Si les négociations échouent, la France, l’Allemagne et le l’Angleterre pourraient l’invoquer en juillet, acculant l’Iran. La Chine et la Russie pourraient vouloir bloquer son entrée en vigueur, mais leur droit de veto habituel au Conseil de sécurité de l’ONU ne s’appliquerait pas dans ce cas (grâce à une disposition explicite de l’accord nucléaire).  La mise en œuvre du « snapback » est un processus qui prend 90 jours, ce qui signifie qu’il devrait être lancé en juin ou juillet s’il est retenu.

Dans ce contexte, l’Iran et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) devraient intensifier leur collaboration dans les semaines à venir, d’autant plus que l’agence de l’ONU pour l’énergie nucléaire est sous pression de l’Europe pour produire un « rapport complet » sur le programme nucléaire iranien, une étape largement considérée comme un signe avant-coureur du « snapback ».

Ainsi, la visite prévue en Iran du directeur général de l’AIEA plus tard ce mois-ci pourrait marquer un nouveau tournant dans la saga nucléaire iranienne.

L’Iran, pour sa part, a menacé de se retirer du Traité de non-prolifération si les sanctions étaient rétablies, ce qui ouvrirait la voie à Téhéran pour réduire la quasi-totalité de la surveillance officielle de son programme. Trump, de son côté, subirait une pression encore plus forte de la part des dirigeants israéliens et des faucons de Washington pour qu’il frappe. Israël pourrait même envisager d’attaquer seul, ce qui entraînerait presque certainement l’intervention des États-Unis.

Pourtant, comme nous l’avions expliqué dans un précédent article, même une attaque américaine et israélienne massive ne suffirait probablement pas à mettre un terme au programme nucléaire iranien. La République islamique possède tout simplement trop de matières enrichies et stocke trop de centrifugeuses sophistiquées dans trop d’endroits pour que les armées américaine et israélienne puissent les détruire avec une certitude absolue.

Elle dispose également de nombreux experts nucléaires qui pourraient être chargés de relancer un programme nucléaire. Les propres estimations des services de renseignement américains prévoient que le recul du programme nucléaire à la suite d’une attaque militaire serait de courte durée, peut-être de quelques mois seulement.

Pour stopper véritablement un programme nucléaire par la force, les États-Unis devraient soit répéter des frappes militaires fréquentes, soit tenter de mener une campagne de changement de régime pour briser ce cycle, avec des résultats dévastateurs et très incertains.

Frapper l’Iran pourrait également provoquer une escalade régionale majeure. Le réseau d’alliés de l’Iran est peut-être affaibli, mais le pays dispose encore d’options, notamment par l’intermédiaire des Houthis ou des groupes soutenus par l’Iran en Irak, ainsi que de ses propres stocks de missiles balistiques.

Il pourrait riposter contre Israël et contre les actifs, les troupes et les intérêts américains. Comme l’a souligné une récente évaluation des services de renseignement américains, malgré les blessures et les blessures infligées par l’année écoulée, l’Iran conserve la capacité d’« infliger des dommages importants à un attaquant, de mener des frappes régionales et de perturber le transport maritime ». L’Iran pourrait même s’en prendre aux infrastructures pétrolières du Golfe, faisant grimper les prix du pétrole.

Ces faits sont tous clairement sombres. Mais personne ne tirerait profit d’une guerre entre les États-Unis et l’Iran, et chacun a donc intérêt à l’éviter. Cela donne une chance à la diplomatie.

Selon Nicole Grajewski, « tout nouvel accord devra aborder les questions délicates des inspections intrusives pour restaurer la surveillance par l’Agence internationale à l’énergie atomique, des limitations strictes des niveaux d’enrichissement d’uranium, la réduction des stocks d’uranium enrichi à des niveaux élevés et avoir une vue générale sur la production et le déploiement des centrifugeuses avancées ».

Alors que Trump navigue entre ouvertures diplomatiques et postures stratégiques, le scepticisme d’Israël à l’égard des négociations pourrait engendrer des frictions, notamment si l’administration parvient à un accord qui ne répond pas aux exigences sécuritaires israéliennes. La fenêtre de deux mois pour les négociations diplomatiques se refermant, la capacité des alliés à concilier leurs divergences sera déterminante pour déterminer si l’approche américaine penche finalement vers l’engagement ou l’escalade.

En tout cas le temps presse. Interrogées sur la durée des négociations envisagées par Trump, plusieurs sources américaines, israéliennes et arabes ont donné la même réponse : quelques mois. Le JCPOA a duré deux ans. Lorsque John Kerry s’est rendu à Vienne pour négocier l’accord, il était souvent accompagné d’Ernest Moniz, le secrétaire à l’Énergie. Physicien nucléaire de formation, M. Moniz a contribué à en peaufiner les détails techniques. L’administration Trump manque encore d’une telle expertise.

De fait, Witkoff a admis qu’il ne disposait pas d’une expertise technique en matière de programmes de désarmement nucléaire civil, mais Trump fait implicitement confiance à son jugement.

Ryan Costello, directeur des politiques du Conseil national irano-américain, a déclaré : « Il est désormais important pour les États-Unis et l’Iran de protéger l’environnement apparemment positif des négociations de ceux qui veulent saboter une avancée vers un accord. »

Chaque partie doit faire preuve de retenue. Pour les États-Unis, cela pourrait signifier réduire leurs menaces militaires. Le président Trump devra également veiller à ce qu’Israël n’agisse pas dans le dos de l’administration et ne prenne pas de mesures provocatrices susceptibles de faire dérailler les négociations, y compris des actes de sabotage, comme nous l’avons vu en 2021.

« Pour l’Iran, signaler une plus grande ouverture aux négociations directes et cesser de mettre en garde contre les options d’armement peut contribuer à créer une dynamique et à mettre une percée à portée de main. » a déclaré Ryan Costello. 

Alors que l’économie iranienne est en chute libre et que les Iraniens subissent des coupures d’électricité, le président du pays, Massoud Pezeshkian, a toujours privilégié les négociations avec les États-Unis comme moyen d’échapper à la « cage des sanctions », mais il s’est heurté à la résistance des parlementaires conservateurs et d’une partie du groupe autour du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei.

Mais le ministère iranien des Affaires étrangères, favorable aux négociations, a persuadé Khamenei que son régime, déjà affaibli par les revers en Syrie, au Liban et à Gaza, pourrait s’effondrer s’il ne négociait pas. Trump a également menacé d’autoriser Israël à bombarder les sites nucléaires iraniens.

Afin de préserver la dignité de l’Iran, Khamenei a insisté pour que les discussions initiales soient au moins indirectes, mais les États-Unis exerceront des pressions pour autoriser des discussions directes.

Pezeshkian, cherchant à reprendre le langage transactionnel de Trump, a déclaré la semaine dernière : « Son Excellence [Khamenei] n’a aucune objection à ce que des investisseurs américains investissent en Iran. Investisseurs américains : venez investir. »

Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères chargé des Affaires politiques, Majid Takht-Ravanchi, qui participe à des discussions parallèles avec les dirigeants européens, a déclaré : « Si la partie américaine ne soulève pas de questions et d’exigences superflues et renonce aux menaces et à l’intimidation, il y a de fortes chances de parvenir à un accord. La République islamique d’Iran croit au dialogue et à l’interaction fondés sur le respect mutuel, et toute intimidation ou coercition est inacceptable à nos yeux. »

Trump a lui aussi assoupli sa rhétorique et peut-être ses exigences. Vendredi 12 avril, il a déclaré : « Je ne demande pas grand-chose ; ils ne peuvent pas avoir l’arme nucléaire », ajoutant : « Je veux qu’ils prospèrent. Je veux que l’Iran soit un pays grand, merveilleux et heureux. » Trump et Witkoff ont également cruellement besoin d’une percée diplomatique, leurs efforts de paix à Gaza et en Ukraine ayant jusqu’à présent été des échecs cuisants. Les États du Golfe, dont l’Arabie saoudite, s’opposent farouchement à une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

Personne ne devrait souhaiter une guerre entre l’Iran et les États-Unis. Si Washington frappe les installations nucléaires de Téhéran, cela pourrait retarder temporairement le programme. Mais l’Iran pourrait alors redoubler d’efforts pour se doter de l’arme nucléaire. L’Iran riposterait également immédiatement par des attaques régionales, ce qui aggraverait encore davantage le Moyen-Orient. Ce n’est pas pour rien que Trump a déclaré que « tout le monde s’accorde à dire qu’un accord serait préférable à l’évidence ».

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La première rencontre entre l’Iran et les Etats-Unis depuis 2015

Lundi 8 avril, alors que le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahou était à la Maison Blanche pour essayer de réduire ou d’éliminer les droits de douane de 17 % imposés à Israël, Donald Trump en a profité pour faire une annonce « surprise ».

En effet, celui-ci a déclaré que les diplomates américains et iraniens se rencontreront à Oman ce samedi 12 avril pour avancer sur la question nucléaire iranienne.

Selon des fonctionnaires au fait de la planification des négociations, la délégation iranienne pour les pourparlers indirects de samedi avec les États-Unis à Oman devrait être dirigée par le ministre iranien des affaires étrangères, Abbas Araghchi, tandis que la délégation américaine sera dirigée par l’envoyé spécial des États-Unis pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff. Les discussions se dérouleront dans des salles séparées, en présence d’un médiateur qui transmettra des notes entre les délégations.

Il a également rajouté : “Espérons que ces discussions auront du succès. Si elles n’aboutissent pas, je pense que l’Iran sera en grand danger. C’est dans le meilleur intérêt de l’Iran. Tout le monde peut s’accorder sur le fait qu’un accord serait préférable à l’évidence”, a déclaré Donald Trump. “Il n’a pas précisé ce qu’il entendait par évidence”souligne le Washington Post. Toutefois, on peut supposer qu’avec la préparation militaire en cours, Trump affirme de nouveau sa position de force en faisant passer le message que soit la diplomatie fonctionne, sinon la force militaire sera potentiellement utilisée.

En effet, selon le site spécialisé dans les affaires du Moyen-Orient Al-Monitor, “l’armée américaine a déployé (ces dernières semaines) plusieurs bombardiers B-2” sur la base Diego Garcia, dans l’océan Indien, située à 5 300 kilomètres de l’Iran. Avec une portée pouvant atteindre 11 000 kilomètres, ces avions sont “conçus pour transporter la ‘mère de toutes les bombes’, pesant 900 kilos et […] capable de détruire les installations nucléaires souterraines iraniennes”, précise le site.

De son côté, l’Iran cherche aussi à montrer ses muscles. Deux hauts responsables ont ainsi effectué le 4 avril une visite dans la zone de défense aérienne du sud-est du pays, dans la ville portuaire de Bandar Abbas, la plus proche de la base américaine de Diego Garcia, pour “une évaluation opérationnelle de la préparation au combat”. Un haut général des Gardiens de la révolution, Alireza Sabahifard, a affirmé à cette occasion que l’Iran se préparait à une “réponse décisive et écrasante” en cas d’“agression” américaine, rapporte Al-Monitor.

Malgré le récent renforcement militaire, une attaque militaire américaine contre l’Iran ne semble pas imminente et sert plutôt d’outil par lequel Trump peut pousser l’Iran à la table des négociations et parvenir rapidement à l’accord qu’il recherche.

Étant donné la vaste étendue des bases de défense aérienne de l’Iran, davantage d’équipements, d’avions et de main-d’œuvre semblent nécessaires si les États-Unis décident finalement de lancer une frappe qui pourrait paralyser les installations nucléaires du pays et immobiliser ses centres militaires pour contrecarrer une réponse de représailles immédiate.

La question de savoir si les États-Unis vont intensifier leurs déploiements pour une guerre à grande échelle, au-delà de simples gestes de flexion, dépend encore largement de la manière dont l’Iran choisira de répondre aux menaces de Trump.

Par ailleurs, un haut responsable iranien a déclaré dimanche 6 avril à Reuters que l’Iran avait averti ses voisins qu’ils pourraient devenir des cibles s’ils autorisaient les États-Unis à utiliser leur territoire ou leur espace aérien pour attaquer ses installations nucléaires.

Selon le rapport, l’avertissement a été adressé aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, à la Turquie, au Koweït et à l’Irak, précisant que tout soutien à une frappe américaine, y compris l’utilisation de l’espace aérien ou du territoire (par exemple, le Qatar abrite la plus grande base américaine de la région), serait considéré comme un acte hostile.

Un tel acte « entraînerait de graves conséquences pour eux », a averti le responsable, ajoutant que le guide suprême iranien, Ali Khamenei, avait placé les forces du pays « en état d’alerte maximale », selon le rapport.

“Si Trump veut placer l’Iran devant le dilemme ‘capitulation ou guerre’, […] les intérêts occidentaux dans les champs énergétiques, les voies de transport internationales et les bases militaires situées dans les pays du golfe Persique risquent de ne plus être en sécurité”, a ainsi mis en garde le quotidien Javan, proche des Gardiens de la révolution.

Les États-Unis comptent au moins 40 000 soldats au Moyen-Orient. La majorité d’entre eux sont déployés dans les États pétroliers du Golfe, où ils sont basés sur une série de bases aériennes et navales stratégiques.

La base aérienne Prince Sultan, en Arabie saoudite, abrite la 378e escadre expéditionnaire aérienne américaine, qui exploite des chasseurs F-16 et F-35. Les États-Unis exploitent des drones MQ-9 Reaper et des chasseurs à réaction depuis la base aérienne d’Al Dhafra, aux Émirats arabes unis. La base aérienne d’Ali al-Salem, au Koweït, abrite la 386e escadre expéditionnaire aérienne.

La base aérienne d’Al Udeid, au Qatar, abrite le quartier général régional du Commandement central américain. Le royaume insulaire de Bahreïn abrite environ 9 000 soldats américains appartenant au quartier général du commandement central des forces navales américaines et à la cinquième flotte américaine.

En réponse, l’Arabie Saoudite et d’autres États du Golfe ont interdit aux avions de guerre américains d’utiliser leurs aérodromes ou leur ciel pour attaquer l’Iran après que le président américain Donald Trump a menacé ce week-end de bombarder le pays.

L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar et le Koweït ont tous déclaré aux États-Unis qu’ils ne permettraient pas que leurs espaces aériens ou leurs territoires soient utilisés comme rampe de lancement contre l’Iran, y compris pour des opérations de ravitaillement et de sauvetage, a déclaré un haut responsable américain à Middle East Eye.

Cependant, si les États-Unis utilisent Diego Garcia pour attaquer l’Iran, ils pourraient éviter complètement l’espace aérien des États du Golfe, ou à tout le moins, donner aux monarques du Golfe une possibilité plausible de nier leur implication dans les frappes. Cela réduit les possibilités pour l’Iran de dissuader les frappes américaines ou israéliennes en menaçant le Golfe.

En outre, Trump a déclaré que les États-Unis s’engageraient dans des négociations « directes », alors que dans une publication sur les réseaux sociaux, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a confirmé que des discussions auraient lieu samedi à Oman, mais a précisé qu’elles seraient indirectes, ce qui signifie que des intermédiaires collaboreraient avec les deux parties.

En effet, sur ordre de son guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, l’Iran a récemment écarté toute négociation directe avec les États-Unis sous Trump, qui non seulement s’est retiré de l’accord nucléaire de 2015, mais a aussi ordonné l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani durant son premier mandat.

Néanmoins, certains initiés politiques à Téhéran suggèrent en privé que la porte pourrait être ouverte à des pourparlers directs, en fonction de l’évolution des choses à Mascate. La composition des délégations souligne également que la République islamique a chargé le ministère des Affaires étrangères de mener les négociations avec les États-Unis.

Alors, Trump brûle-t-il les étapes en révélant prématurément une diplomatie discrète encore embryonnaire ? Ou bien brouille-t-il volontairement la frontière entre messages indirects et véritables négociations pour revendiquer une dynamique et créer une pression ?

Il est notable qu’en 2012 et 2013, des pourparlers directs et secrets entre les États-Unis et l’Iran à Oman avaient discrètement préparé le terrain pour l’accord nucléaire en 2015. Ces rencontres ont abouti parce qu’elles étaient discrètes, sérieuses et fondées sur des objectifs clairs : l’Iran voulait une levée des sanctions. Les États-Unis voulaient empêcher l’Iran d’obtenir la bombe nucléaire.

Cette même dynamique pourrait être à l’œuvre aujourd’hui, mais dans un environnement politique encore plus hostile qu’en 2015. Dans les deux pays, les partisans de la ligne dure ont passé des décennies à alimenter la méfiance. Beaucoup craignent la diplomatie non pas parce qu’elle échoue, mais parce qu’elle pourrait réussir.

Pour la direction iranienne, et en particulier son Guide suprême, être perçu comme faisant des compromis avec Trump pourrait être un cauchemar politique, à moins que cela ne soit fait « dans les règles ». Il ne peut pas se permettre de paraître faible aux yeux de sa base, surtout après que Trump a déchiré le précédent accord et tué Soleimani.

De plus, le changement de ton de Trump pourrait s’expliquer par la préparation d’une visite de haute importance en Arabie saoudite, où il espère relancer des accords régionaux. Pour cela, il aurait besoin d’un calme à Gaza, d’un cessez-le-feu au Yémen, et d’une réduction des tensions avec l’Iran.

Le vrai test, c’est ce que Trump exige réellement. S’il s’agit du modèle maximaliste de la « Libye » que les néoconservateurs autour de lui préconisent, soit un démantèlement total du programme nucléaire iranien, alors les discussions seront probablement vouées à l’échec, et la probabilité d’un conflit militaire sera très élevée.

Le conseiller à la sécurité nationale de l’administration Mike Waltz a parlé de « démanteler » le programme nucléaire iranien. C’est aussi ce que Netanyahou évoque quand il exige le « modèle libyen », ce qui signifie que l’Iran devrait démanteler et expédier hors du pays l’intégralité de son infrastructure nucléaire.

Or, une grande partie des équipements d’enrichissement nucléaire libyens n’avaient jamais été déballés avant leur remise aux États-Unis en 2003 ; l’infrastructure nucléaire iranienne fonctionne depuis des décennies et est répartie sur tout le territoire, en grande partie sous terre.

Cela signifierait la fermeture du site d’enrichissement nucléaire de Natanz, attaqué par les États-Unis et Israël avec la cyber-arme Stuxnet il y a quinze ans, et saboté épisodiquement depuis par Israël. Cela impliquerait la destruction du site d’enrichissement de Fordow, situé au cœur d’une montagne sur une base militaire. Et cela impliquerait le démantèlement de plusieurs autres installations réparties dans tout le pays, sous l’œil vigilant des négociateurs internationaux.

Mais cela donnerait lieu à une négociation très brève : c’est une impasse pour l’Iran (le modèle libyen est peu attrayant quand on pense au sort final de Kadhafi). Il est quasiment certain que l’Iran résistera au démantèlement de l’ensemble de son infrastructure nucléaire, qui lui a donné la capacité de produire le combustible nécessaire à une bombe en quelques semaines, voire une arme complète en quelques mois.

De nombreux Iraniens ont commencé à évoquer ouvertement la nécessité pour le pays de se doter d’une arme, après s’être révélé relativement vulnérable lors d’une série d’échanges de missiles avec Israël l’année dernière.

Mais l’approche belliciste de Trump envers l’Iran a déclenché un débat furieux dans le monde MAGA sur la direction de la politique étrangère de la nouvelle administration et sur la question de savoir si de nouveaux engagements militaires au Moyen-Orient en valent la peine.

Trump a doté son administration de faucons iraniens de premier plan, comme le conseiller à la sécurité nationale Mike Waltz et le secrétaire d’État Marco Rubio, mais aussi de personnalités qui souhaitent que les États-Unis se retirent de toute intervention militaire au Moyen-Orient. Leurs affrontements sont devenus très virulents et très médiatisés ces dernières semaines , ce qui pourrait affecter l’approche américaine envers Israël et sa campagne de pression sur l’Iran.

Cependant, si l’objectif de Trump est de vérifier que le programme nucléaire iranien reste pacifique, comme certains rapports le suggèrent, alors un accord est encore possible, et cela correspond à ce que les responsables iraniens ont dit être prêts à envisager. Steve Witkoff, l’envoyé spécial des États-Unis au Moyen-Orient, de son côté, a évoqué un programme de « vérification » pour s’assurer que l’Iran ne construit pas de bombe, et c’est aussi le cas de nombreuses figures influentes du monde MAGA.

D’ailleurs, Witkoff a ces dernières semaines fait la une des journaux en affichant une préférence apparemment simple pour s’engager avec l’Iran. La semaine dernière, il s’est retrouvé dans l’eau chaude après avoir écrit « Great » en réponse à un tweet d’Araghchi soulignant que l’Iran a respecté son engagement dans le cadre de l’accord nucléaire de 2015 de ne jamais développer d’armes atomiques, même si Trump s’est unilatéralement retiré de l’accord en 2018.

Au milieu des tirs nourris des voix opposées à la diplomatie avec l’Iran, Witkoff a supprimé son tweet peu de temps après.

Witkoff a également fait des vagues à Téhéran le 21 mars, lorsqu’il a suggéré dans une interview avec le journaliste et animateur conservateur Tucker Carlson que les États-Unis seraient ouverts à une supervision plus stricte du programme nucléaire iranien plutôt qu’à son démantèlement complet. Les experts disent que ce dernier est un échec pour la République islamique, en particulier compte tenu de l’expérience d’autres pays qui ont accepté de renoncer à leurs capacités nucléaires, y compris la Libye.

Qui plus est, toujours durant l’interview, Witkoff a suggéré que Trump veut d’abord et avant tout s’assurer que les activités nucléaires de l’Iran ne seront pas militarisées.

« S’ils devaient avoir une bombe qui créerait la Corée du Nord dans le CCG [Conseil de coopération du Golfe], nous ne pouvons pas avoir cela… Nous ne pouvons jamais permettre à quelqu’un d’avoir une arme nucléaire et d’avoir une influence démesurée. »

Tout en proposant que le dialogue devrait « commencer » sur le programme nucléaire iranien, Witkoff a également été explicite sur d’autres priorités américaines. « La prochaine chose que nous devons faire avec l’Iran, c’est qu’ils sont les bienfaiteurs de ces armées par procuration. »

Alors que l’Iran a signalé qu’il ne négocierait pas sur les questions non nucléaires, les remarques de Witkoff suggèrent qu’il y a une certaine flexibilité sur ces questions, d’autant plus que la perception de la menace américaine semble se concentrer sur le programme nucléaire iranien.

Toutefois, de manière improvisée, Trump a aussi déclaré hier à la Maison Blanche qu’un nouvel accord avec l’Iran pourrait « peut-être beaucoup plus dur » que l’accord nucléaire de 2015 qu’il avait auparavant rejeté.

En même temps, il reste flou jusqu’où l’administration est prête à aller en matière de concessions. Les Iraniens, cette fois, exigeront des bénéfices tangibles et des garanties solides, et non pas seulement un soulagement temporaire des sanctions comme dans le JCPOA.

Que Trump est-il prêt à offrir ? Peut-il faire approuver un accord par le Sénat ? S’agira-t-il uniquement d’un accord nucléaire ? Une critique fréquente du JCPOA était qu’il ne traitait pas du programme de missiles balistiques de l’Iran ni de ses milices par procuration.

« Trump souhaite éviter deux choses », a déclaré Aaron David Miller, expert de la politique américaine au Moyen-Orient à la Fondation Carnegie pour la paix internationale. « Premièrement : que l’Iran franchisse le seuil nucléaire sous sa direction. Deuxièmement, une opération militaire majeure des États-Unis ou d’Israël qui plongerait la région dans le chaos. »

L’Iran est toujours sur le point de se doter d’une arme nucléaire. L’Agence internationale de l’ énergie atomique (AIEA) a rapporté en février que l’Iran avait produit près de 275 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 %, soit près du seuil de 90 % requis pour la fabrication d’armes nucléaires. Une évaluation des services de renseignement américains, rendue publique le mois dernier par le Bureau du directeur du renseignement national, indiquait que « Khamenei n’avait pas réautorisé le programme d’armement nucléaire », mais ajoutait que « la pression s’était probablement accrue sur lui pour qu’il le fasse ».

Enfin, les acteurs extérieurs, y compris les acteurs régionaux comme Oman, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar, se sont montrés ouverts à la médiation de négociations indirectes, tandis que les partisans internationaux du programme nucléaire iranien, tels que la Chine et la Russie, soutiennent également une solution nucléaire négociée.

Cependant, si la Chine et la Russie se coordonnent avec l’Iran sur des questions telles que l’évitement du retour des sanctions et l’interdiction du retrait de l’Iran du Traité de non-prolifération, car de telles actions menaceraient leurs intérêts et créeraient de l’instabilité dans la région, elles ne veulent pas nécessairement que la question soit résolue et n’ont pas pris de mesures sérieuses jusqu’à présent.

Un Iran isolé deviendrait dépendant de la Chine et éliminerait la concurrence énergétique de la Russie, ce qui rendrait le maintien du statu quo avantageux pour les deux parties. Par conséquent, ils ne visent pas à résoudre la crise, mais préfèrent qu’elle ne s’aggrave pas.

Bien que les États-Unis puissent consulter Israël sur son accord avec l’Iran, il est peu probable qu’Israël puisse y opposer son veto, car Trump se concentre sur la négociation d’un accord qui s’aligne sur les intérêts américains.

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Opinion: Faut-il avoir peur des tarifs de Donald Trump ?

Depuis l’annonce par « l’oncle Donald » de l’instauration de tarifs douaniers à l’importation, ce mercredi après la clôture des marchés, l’indice américain S&P 500 a perdu jusqu’à 10,6% en 2 jours.

En termes de capitalisation boursière, cela représente une baisse de l’ordre de 4.500 milliards $… Tout le monde en parle,
sur toutes les chaines de télévision et de radio (même Nostalgie dont ce n’est pas la vocation première). C’est dire si la panique semble générale…

En deux mots, le président américain met en place des taxes sur les produits qui sont importés depuis la plupart de ses partenaires commerciaux avec laquelle il y a un déséquilibre commercial (plus d’achat américains que d’exportations). Son objectif est de « rendre l’Amérique à nouveau grande » (MAGA).

Mais, il y a d’autres moyens de rendre son pays plus grand, plus digne, plus respectable, plus admirable, que de se fermer dans une politique protectionniste ! En effet, la dernière fois que des mesures d’une telle ampleur ont été prises, ce fut en juin 1930, lorsqu’un de ses prédécesseurs, Herbert Hoover, fit appliquer la dénommée « Smoot-Hawley Tariff Act » frappant plus de 20.000 produits importés.

De nombreux pays réagirent par la réciproque, comme vient de le faire la Chine aujourd’hui, en appliquant des taxes symétriques. Le commerce mondial s’effondra, aggravant encore la crise économique des Etats-Unis.

La leçon fut relativement vite apprise car les tarifs douaniers furent retirés progressivement 2 ans après avoir été mis en place… La décision qu’a pris cette semaine Donald Trump l’a donc été, soit en ignorant l’histoire, soit en la connaissant et en espérant des conséquences différentes…

Les calculs qu’il a présentés pour expliquer les taux appliqués par pays sont du niveau d’un enfant de primaire, avec même des erreurs géographiques (voir article du Guardian). Quoi qu’il en soit, les conséquences seront vraisemblablement une incitation à consommer davantage « américain » et à produire aux USA, mais aussi une hausse de l’inflation et, en conséquence, une hausse des taux d’intérêt, ainsi que d’autres facteurs contreproductifs qui risqueraient de plonger l’économie américaine en récession, avec in fine un impact social et électoral…

En conclusion, Donald Trump se tire une balle dans le pied ! Mais, il n’a peut-être pas eu l’équipe suffisamment instruite pour l’en avertir ? Ou alors l’a-t-il eue, mais n’a-t-il pas voulu l’écouter ? Toujours est-il que d’autres dirigeants d’entreprises, dont certains bien plus riches que lui, et même la Fed ont dû réagir fermement ces derniers jours et son téléphone a dû carillonner !

La pression qu’il doit subir, ces dernières heures a dû être telle qu’il s’est même senti obligé de se justifier publiquement : il maintient son avis et il affirme même que la bourse va « booster »… Mais combien de temps pourra-t-il tenir? Combien de temps vat-il résister à la pression ? Combien de temps lui faudra-t-il pour retourner sa veste ?

Quoi qu’il en soit, avec une pointe du VIX (indice de la peur) à 45, un RSI qui a atteint un niveau de survente plus égalé depuis 2022, un niveau de panique médiatique assourdissant et une baisse de l’indice S&P 500 de 17% depuis son sommet de février, le moment est intéressant pour (ré)investir un peu, tout en observant une très large diversification. Pour information ou rappel, il n’y a pas de corrélation statistiquement significative entre l’économie réelle et la bourse. Quand la marée est basse en bourse, il faut en profiter, quel que soit l’état présent ou à venir de la conjoncture économique !

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Trump a un pouvoir illimité ? La théorie de l’exécutif unitaire

Pendant le week-end du President’s Day, Donald Trump a déclaré : « Celui qui sauve son pays ne viole aucune loi. », inspiré directement de Napoléon Bonaparte.

Démantèlement d’agences indépendantes, licenciements de fonctionnaires, remise en cause du droit du sol, gel unilatéral de financements octroyés par le Congrès… Depuis son retour à la tête des Etats-Unis, le 20 janvier, Donald Trump semble repousser les limites du pouvoir présidentiel.

Cependant, derrière les premiers actes de sa deuxième administration, les analystes juridiques voient un objectif commun : tester une théorie juridique autrefois marginale qui affirme que le président a un pouvoir illimité pour contrôler les actions des quatre millions de personnes qui composent le pouvoir exécutif.

En effet, pour comprendre les agissements de Trump, il faut avoir en tête les bases du système politique américain. Celui-ci repose sur le principe des checks and balances (« freins et contrepoids »). Ainsi, chacune des trois branches du gouvernement dispose de moyens de contrôle sur les autres (checks)pour viser un certain équilibre (balance). « Par exemple, le président bloque le Congrès avec son pouvoir de veto. Le Congrès, lui, peut bloquer le président par son pouvoir d’impeachment [destitution] ou bien son pouvoir sur le budget. La Cour suprême, elle, peut bloquer les deux autres pouvoirs par sa capacité de déclarer une loi constitutionnelle ou non », résume François Vergniolle de Chantal, politiste et professeur en études américaines à l’université Paris Cité.

Ici, Donald Trump, défend une vision maximaliste du pouvoir exécutif, en reprenant à son compte la doctrine dite de l’« exécutif unitaire ». Cette dernière, largement décriée, postule que le président détient un contrôle absolu sur l’exécutif, y compris sur les agences indépendantes et les fonctionnaires qui y siègent.

C’est à cette aune qu’il faut analyser l’avalanche de décrets présidentiels pris depuis son retour dans le bureau Ovale. S’il s’agit bien de l’une de ses prérogatives, elle est censée obéir à une hiérarchie des normes très précise. Ces décrets ne peuvent contredire ni la Constitution, ni les lois fédérales, ni les jurisprudences, qui sont les sources principales du droit aux Etats-Unis, et sont organisées par ordre de priorité :

  • Au sommet, la Constitution détermine les principes fondamentaux, l’organisation du gouvernement et les droits des citoyens ;
  • Inférieures, les lois fédérales adoptées par le Congrès doivent être conformes à la Constitution ;
  • Les jurisprudences des tribunaux doivent ensuite respecter les principes de la Constitution ainsi que les lois fédérales ;
  • Au pied de cette hiérarchie, les sources réglementaires, telles que les décrets, doivent respecter les trois sources normatives qui lui sont supérieures, sous peine de suspension ou d’annulation.

Les décrets trumpiens, ont déjà entraîné plus de quatre-vingt-dix recours en justice, selon le site Just Security de l’université de New York. 

Alors, si les tribunaux, et plus particulièrement la majorité de la Cour suprême nommée par les républicains, confirment les arguments fondés sur la soi-disant « théorie de l’exécutif unitaire », cela donnerait à Trump un pouvoir sans précédent pour révoquer et remplacer n’importe quel employé fédéral et imposer leur volonté à chaque décision dans chaque agence.

Selon cette théorie, le président est le seul détenteur du pouvoir exécutif. Il dispose de l’administration et des agences fédérales. Il peut licencier et recruter qui il veut, utiliser ou non les crédits votés par le Congrès. Il interprète la façon dont la loi doit être appliquée par l’administration. Il peut aussi l’ignorer s’il la juge inconstitutionnelle, jusqu’à ce que la Cour suprême statue.

Ainsi, la prise de pouvoir du nouveau président pourrait être habillée d’un costume légaliste par la plus haute cour du pays, et certains universitaires et défenseurs salueront cette décision. Très bientôt, nous entendrons beaucoup parler de la « théorie de l’exécutif unitaire ».

La Théorie de l’exécutif unitaire, est une théorie constitutionnelle américaine qui propose une nouvelle lecture de la constitution des Etats-Unis, notamment de l’Article II traitant des dispositions du pouvoir exécutif.

Cette théorie trouve ses racines dans les affirmations agressives du pouvoir présidentiel au XXe siècle, en particulier sous l’administration Nixon mais elle est apparue comme un cadre juridique peu orthodoxe sous l’administration Reagan et a gagné en force avec les présidences suivantes.

Ce cadre a gagné en popularité pendant la présidence de George W. Bush fils, car il était essentiel à la tentative de son administration de légitimer des pouvoirs présidentiels sans précédent, notamment ceux concernant le recours à la force militaire, les enlèvements commandités par l’État, la détention et l’interrogatoire des prisonniers et la collecte de renseignements.

Encouragé par les idéologues du « Projet 2025 », venant du think thank conservateur américain, « Heritage Foundation » mais aussi par la bienveillance de la Cour suprême, Donald Trump a doublé la mise. Déjà, en 2018, pendant son premier mandat, il a interdit aux ressortissants de certains pays musulmans de venir aux Etats-Unis. Au lieu de dénoncer une violation de la Constitution, les juges suprêmes ont affirmé le pouvoir du président en matière d’immigration et de sécurité nationale.

Ensuite, en 2020, les magistrats ont aussi supprimé la protection du directeur du CFPB, un régulateur financier. La loi stipulait que ce responsable ne pouvait être licencié sans cause, mais la Cour a jugé que c’était une violation de la séparation des pouvoirs, le président disposant de tout le pouvoir exécutif.

Puis, en juillet 2024, les juges suprêmes ont consacré une « immunité absolue » du président pour les actions « relevant de son autorité constitutionnelle », alors que Donald Trump était poursuivi pour avoir tenté de renverser le résultat de l’élection de 2020.

Il n’existe pas d’interprétation unique de cette théorie. Au minimum, ses partisans estiment généralement que l’article II autorise le président à révoquer tous les membres du pouvoir exécutif. Cependant, certains, dont Trump et nombre de ses alliés, estiment que le président conserve tout le pouvoir exécutif et peut contrôler tous les fonctionnaires et agences.

Elle se base ainsi sur une interprétation présidentielle de la première et troisième clause de l’Article II, soit respectivement la Vesting Clause et la Take Care Clause. Cette lecture « textualiste » de la constitution prône l’idée d’un total contrôle de la branche exécutive par le pouvoir présidentiel, sans que le Congrès puisse interférer avec les décisions de ce dernier, ce qui diminue l’influence législative sur l’administration au profit de l’influence exécutive.

La théorie de l’exécutif unitaire se base donc sur les premières et deuxième clause de l’article II de la Constitution des Etats-Unis qu’elle analyse avec une lecture présidentielle. La Vesting Clause, soit la clause 1, énonce ceci : « The Executive power shall be vested in a President of the United States of America » (le pouvoir exécutif sera confié à un président des États-Unis d’Amérique).

Or, les défenseurs de la Théorie de l’exécutif unitaire considèrent la Vesting Clause comme unitariste dans le sens où elle stipule que le pouvoir exécutif n’est placé qu’entre les mains d’une personne unique, ici, le Président. De plus, à cela s’ajoute l’argument que, contrairement à l’Article I pour le pouvoir parlementaire, l’Article II présente le pouvoir présidentiel comme univoque et indifférencié.  

La clause 3 de l’Article II, la Take Care Clause, avance que le Président « shall take care that the laws be faithfully executed » (veillera à ce que les lois soient fidèlement exécutées). Les unitaristes comprennent en cela que le président, et le président uniquement, a le pouvoir de faire appliquer le droit.

En conséquence, « le président exerce un contrôle hiérarchique sur tous les fonctionnaires de l’exécutif, […] un plein pouvoir de révocation ainsi que le pouvoir souverain d’annuler ses décisions, et même de se substituer à lui si besoin ». Les pouvoirs de révocation et de nomination sont ici utilisés comme les fers de lance de la théorie ; laissant ainsi au président un plein pouvoir sur la branche exécutive.

La théorie de l’exécutif unitaire se place alors en opposition à la théorie pluraliste classique, qui défend l’importance d’un exécutif divisé entre l’exécutif présidentiel et l’exécutif administratif. À l’inverse, l’unitarisme se rapproche de la théorie de l’administration présidentielle, défendant également l’idée d’une hiérarchie au sein de la branche exécutive.

Jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, les nominations aux postes fédéraux étaient régies par le principe « to the victor belong the spoils » (« au vainqueur reviennent les dépouilles »), c’est-à-dire que chaque administration présidentielle était libre de renvoyer la plupart des hauts fonctionnaires nommés par l’administration précédente (du moins si elle appartenait à un parti politique différent) et d’en nommer des nouveaux. Cela a non seulement conduit à la corruption et au népotisme, mais a également sapé la capacité des fonctionnaires à développer une expertise cohérente.

Au fil du temps, le Législatif a adopté diverses règles applicables à de nombreuses agences dites « quasi-indépendantes » qui respectaient le pouvoir du président de nommer des responsables de son choix, mais avec certaines limites procédurales.

L’objectif principal de ces procédures était double : d’une part, donner à certains administrateurs un degré d’indépendance limitée, et d’autre part, garantir un niveau de transparence. Pour atteindre le premier objectif, certains administrateurs, une fois nommés, devaient exercer leur mandat pour une durée déterminée et ne pouvaient être révoqués qu’en cas d’incompétence ou pour d’autres critères quasi-objectifs. Pour assurer la transparence, certains administrateurs pouvaient être révoqués par le président, mais uniquement avec un préavis (par exemple 30 jours) accompagné d’une « déclaration de motifs » soumise au Législatif et rendue publique.

Pourtant, Donald Trump a indiqué qu’il ne respecterait ni les dispositions légales adoptées par le Congrès au cours des 150 dernières années, ni les traditions qui les accompagnent. Lui et ses partisans considèrent que les agences administratives constituent un « état profond » qui va à l’encontre des traditions démocratiques car elles sont imperméables aux changements exigés par l’électorat.

C’est pourquoi, il se repose donc sur la théorie de l’exécutif unitaire qui dispose, sans limitation ni exception, que « le pouvoir exécutif sera confié à un président des États-Unis d’Amérique », impliquant ainsi que toute tentative du Congrès de limiter ce « pouvoir » serait inconstitutionnelle.

Le président Trump prend cette théorie très au sérieux. Le 18 février, il a publié un décret intitulé « Assurer la responsabilité de toutes les agences », qui réduit drastiquement les pouvoirs de nombreuses agences fédérales en imposant que toutes leurs activités soient soumises à l’examen et au contrôle de la Maison-Blanche. Dès le premier jour de sa présidence, il a systématiquement limogé de nombreux responsables normalement protégés par l’une ou l’autre des garanties procédurales mises en place par le Législatif.

La théorie de l’exécutif unitaire signifie que le président peut révoquer, à sa guise, les dirigeants de la Commission fédérale du commerce (FTC), du Conseil national des relations du travail (National Labor Relations Board) et d’autres agences indépendantes. Dans sa forme la plus aboutie, la théorie de l’exécutif unitaire signifie que le président peut contrôler les choix politiques de ces agences.

Tout le monde s’accorde à dire que, lors de la Convention constitutionnelle, les fondateurs décidèrent d’avoir un seul président, plutôt qu’un exécutif pluriel. Presque tout le monde s’accorde également à dire que le tout premier Congrès, en créant les départements du Trésor, de la Guerre et des Affaires étrangères, prit une décision capitale, connue sous le nom de Décision de 1789 : leurs dirigeants seraient des employés du président à leur gré. La Décision de 1789 est souvent considérée comme une acceptation de la théorie d’un exécutif unitaire.

Le conflit actuel autour de l’autorité du président trouve son origine dans la période du New Deal. Dans une affaire de 1935, Humphrey’s Executor v. United States, la Cour a statué que le Congrès pouvait limiter le pouvoir du président de révoquer un directeur de la FTC, et donc créer des agences indépendantes.

Jusqu’à récemment, nombreux étaient ceux qui s’accordaient à dire que, sous l’égide de Humphrey, les agences indépendantes étaient parfaitement légales et que le président n’avait guère d’autorité sur elles. Alors, les avocats du ministère de la Justice ont estimé que l’Exécuteur testamentaire de Humphrey était une loi établie, mais qu’elle laissait au président une certaine marge de manœuvre.

S’il le souhaitait, il pourrait ordonner aux agences indépendantes de soumettre leurs réglementations au Bureau de l’information et des affaires réglementaires (OIRA), l’organisme de contrôle réglementaire du président, pour un examen approfondi. Par conséquent, le président ne pouvait pas dicter aux agences indépendantes les règles à édicter, mais il pouvait les obliger à soumettre leurs réglementations à un processus d’observation et d’analyse par le bureau de réglementation.

Le président Ronald Reagan a décidé de ne pas imposer cette exigence, en partie à cause de la gravité de la question juridique, et en partie à cause de la crainte d’une forte opposition du Congrès. Au cours des quatre dernières décennies, les présidents républicains et démocrates ont suivi l’exemple de Reagan. Ils ont assurément supervisé des discussions internes sur l’opportunité d’affirmer l’unicité de l’exécutif et d’exiger des agences indépendantes qu’elles soumettent leurs règles à l’OIRA.

En effet, la Maison-Blanche a estimé que le contrôle présidentiel ne serait pas judicieux. Certains juristes du gouvernement estimaient que cela soulèverait de sérieux doutes juridiques.

D’autres responsables de la Maison-Blanche estimaient que, d’une part, les agences indépendantes évitaient une concentration excessive du pouvoir entre les mains d’une seule personne. D’autre part, elles réduisaient le risque d’abus de pouvoir.

Mais le président Trump a ordonné aux agences indépendantes de soumettre leurs règles à l’examen de l’OIRA, inversant ainsi la voie tracée par Reagan et les administrations présidentielles depuis lors.

Par exemple, l’ordre stipule que le directeur du Bureau de la gestion et du budget de la Maison Blanche, Russell T. Vought, peut retenir le financement de tout projet ou initiative qui entre en conflit avec les politiques et les priorités de Trump. Plus précisément, M. Vought aura le pouvoir « d’ajuster les répartitions de ces agences par activité, fonction, projet ou objet, si nécessaire et approprié, pour faire avancer les politiques et les priorités du président », a déclaré Peter L. Strauss , professeur émérite de droit à l’Université Columbia, notamment en leur interdisant de dépenser des fonds sur des questions que Trump n’aime pas.

Le pouvoir de M. Vought de restreindre la capacité des agences à dépenser les fonds alloués par le Congrès est, selon le décret, limité : il ne peut le faire que « tant que ces restrictions sont conformes à la loi ». Mais une autre section du décret stipule que les agences doivent accepter les points de vue de Trump et de la procureure générale Pam Bondi sur le sens de la loi.

Concernant les contre-pouvoirs, ils ne sont pas vraiment en position de contrer les actions de Trump. Effectivement, le Congrès pourrait contrôler et entraver l’action du président par le truchement de commissions d’enquête et de l’impeachment, la procédure de destitution prévue à l’article 2 de la Constitution« Mais à ce stade, comme les deux chambres ont des majorités républicaines, il est peu probable que les parlementaires engagent ces contrôles, nuance la constitutionnaliste Margaux Bouaziz. Quant à l’impeachment, il serait certainement très difficile d’obtenir les deux tiers du Congrès nécessaires. » Le cas échéant, « il faudrait encore que Trump accepte de partir », note la chercheuse.

Alors, c’est probablement la Cour suprême qui devra donc trancher pour établir les limites du pouvoir présidentiel. Mais la super-majorité conservatrice (six juges sur neuf) que Donald Trump a contribué à constituer par ses nominations lors de son premier mandat (2017-2021) semble adhérer à la vision expansive de l’exécutif.

Daniel Suhr, président du cabinet d’avocats conservateur d’intérêt public Center for American Rights, a déclaré que l’équipe Trump avait eu quatre ans depuis son premier mandat pour définir ses priorités et « établir un programme pour survivre s’il est contesté devant les tribunaux ».

« La Cour suprême des États-Unis a évolué dans ce sens », a déclaré Suhr, notamment en supprimant les restrictions imposées au président quant à sa capacité à licencier des fonctionnaires fédéraux. « Au cours des 10 à 15 dernières années, la Cour a certainement posé les bases de la reconnaissance de l’autorité présidentielle sur le pouvoir exécutif. »

Aucune décision n’incarne mieux cette tendance que la décision historique de la Cour suprême en juillet d’accorder aux présidents une immunité totale contre les poursuites pour des actes officiels, une affaire qui découle des efforts du ministère de la Justice pour poursuivre Trump pour avoir prétendument tenté de bloquer les résultats de l’élection de 2020.

Le juge en chef John G. Roberts Jr. a écrit au nom de la majorité que « contrairement à quiconque », le président « est une branche du gouvernement » et doit être libre de la crainte de poursuites pour mettre en œuvre son programme avec force. « La Constitution confère l’intégralité du pouvoir exécutif au président », a déclaré Roberts, l’un des cinq juges de la Cour suprême qui ont auparavant travaillé comme avocats pour des présidents.

« L’importance de l’affaire Trump [contre les États-Unis] comme arme du pouvoir exécutif plutôt que comme bouclier d’immunité présidentielle est apparue plus clairement avec les premiers décrets et actions du président Donald Trump, ainsi qu’avec les actions de ses principaux subordonnés », a expliqué Jack Goldsmith, ancien avocat du Bureau du conseiller juridique sous l’administration George W. Bush, « Les décisions générales de la Cour suprême sur l’étendue du pouvoir présidentiel exclusif vis-à-vis du Congrès sous-tendent nombre des actions les plus controversées de l’administration Trump. »

Les six juges conservateurs qui composaient la majorité dans l’affaire Trump c. États-Unis sont toutefois allés encore plus loin. La Cour a étendu la portée des pouvoirs « concluants et exécutoires » du président, découlant « de la Constitution elle-même », à la capacité de révoquer et d’orienter les actions du ministère de la Justice pour quelque raison que ce soit.

D’autres décisions de la Cour suprême inspirées par la théorie de l’exécutif unitaire incluent une décision 5-4 en 2020 connue sous le nom de loi Seila , dans laquelle la Cour a jugé la structure du Bureau de protection financière des consommateurs inconstitutionnelle parce qu’elle avait un seul chef qui ne pouvait être révoqué que par le président pour un motif valable.

Le Congrès avait exigé du pouvoir exécutif qu’il justifie le licenciement du directeur du Bureau afin de protéger l’agence de toute ingérence politique. Mais la Haute Cour a jugé que cette disposition violait la séparation des pouvoirs. Roberts a de nouveau adopté une vision musclée de la présidence dans son opinion majoritaire, écrivant que la Constitution confère le pouvoir exécutif,  « entièrement », au président.

Les experts juridiques ont déclaré que l’avis était particulièrement remarquable car il laissait ouverte la possibilité que la Cour suprême soit disposée à aller encore plus loin, en annulant une décision historique de 1935 connue sous le nom d’Exécuteur de Humphrey qui établissait la constitutionnalité des agences indépendantes supervisées par des conseils multimembres.

Ces agences comprennent certains des régulateurs les plus puissants du pays, tels que la Réserve fédérale, la Commission fédérale des communications, la Commission électorale fédérale et la Securities and Exchange Commission. Cependant, le décret ne s’applique qu’en partie à une agence particulièrement puissante, la Réserve fédérale, couvrant les questions liées à sa supervision et à sa régulation de Wall Street, mais exemptant ses décisions relatives à la politique monétaire, comme la hausse et la baisse des taux d’intérêt.

Le principal argument des conservateurs est le suivant : la bureaucratie fédérale est devenue si importante et indépendante, disent-ils, qu’elle entrave la volonté des présidents démocratiquement élus de mettre en œuvre leur programme. L’« État administratif » ou « État profond » est devenu, selon eux, une quatrième branche du gouvernement, irresponsable devant le peuple.

En quelques semaines seulement, nous avons assisté à une série de décrets et autres mesures visant à lutter contre ces prétendues menaces et à réduire la responsabilité du gouvernement.

Ces décrets ne sont pas des lois et n’autorisent pas le président à entraver ou à subordonner le rôle constitutionnel du Congrès ou du pouvoir judiciaire. Pourtant, par ces mesures exécutives, Trump a tenté de saisir des fonds fédéraux , de suspendre des fonctionnaires de carrière, de licencier des inspecteurs généraux et des membres de commissions de réglementation indépendantes dont le mandat ne peut être écourté sans motif valable, d’annuler unilatéralement des conventions collectives déjà finalisées, de supprimer ou d’affaiblir le ministère de l’Éducation, et de donner aux citoyens le pouvoir de prendre des décisions en matière de personnel et d’accéder à des systèmes et agences gouvernementaux essentiels, voire d’en prendre le contrôle .

Lorsque le procureur général adjoint par intérim a limogé les procureurs du ministère de la Justice impliqués dans les affaires pénales fédérales de Trump, il a déclaré qu’il en avait le pouvoir en vertu de l’article II.

Ces mesures, qui ont été ou devraient être contestées devant les tribunaux, ont alarmé les démocrates et enthousiasmé les conservateurs.

Les experts juridiques ont déclaré que l’administration Trump pourrait calculer que toute lutte concernant la révocation des membres du conseil d’administration du NLRB et de l’EEOC pourrait servir de cas test pour que la Cour suprême annule l’arrêt Humphrey’s Executor , qui a établi la légalité de ces agences indépendantes.

Les conservateurs affirment séparément que l’adhésion de la Cour suprême à la théorie de l’exécutif unitaire pourrait la rendre disposée à ratifier la volonté de Trump de supprimer les protections d’emploi de dizaines de milliers de fonctionnaires, de placer les cadres fédéraux de carrière sous un contrôle présidentiel plus important et de ratifier le licenciement d’environ 17 inspecteurs généraux .

Mitchel Sollenberger, professeur de sciences politiques à l’Université du Michigan à Dearborn, a déclaré que Trump semblait prêt à poursuivre la consolidation du pouvoir, encouragée par les présidents républicains et démocrates au cours des dernières décennies. Bill Clinton, par exemple, s’est appuyé sur un décret pour lancer une campagne de bombardements en Yougoslavie dans les années 1990. Barack Obama a émis des décrets pour lutter contre le changement climatique et la crise migratoire.

Toutefois, pour conserver son rôle de garante de la Constitution, la Cour risque toutefois de retoquer les mesures trumpiennes les plus grossièrement anticonstitutionnelles, comme la remise en question du droit du sol. Néanmoins, dans le choix des cas qu’elle traite, qui est parfaitement discrétionnaire, elle risque de ne pas entrer en opposition trop frontale avec les orientations du président afin d’« éviter un désaveu », analyse Margaux Bouaziz, « ou de choisir des cas dont la résolution n’aura que peu de conséquences ».

En outre, l’administration fédérale a un moyen de pression important sur les Etats : leurs finances. En cas de désaccord, Donald Trump pourrait demander aux élus républicains du Congrès de couper les vivres aux Etats réfractaires, qui tirent une part significative de leur budget de l’Etat fédéral. Il pourrait aussi suspendre, en guise de représailles, certains programmes locaux pour lesquels une autorisation fédérale est nécessaire.

Par ailleurs, l’administration Trump a consulté l’ancien avocat du gouvernement qui a rédigé la justification juridique du waterboarding sur la manière dont le président pourrait tenter de gouverner par décret.

John Yoo a déclaré au Guardian qu’il avait discuté avec des responsables de la Maison Blanche de son point de vue selon lequel une récente décision de la Cour suprême sur l’immigration permettrait à Trump d’émettre des décrets sur l’application ou non des lois fédérales existantes.

« La Cour suprême a déclaré que le président Obama pouvait [choisir de ne pas] appliquer les lois sur l’immigration dans environ deux millions de cas. Et pourquoi l’administration Trump ne pourrait-elle pas faire de même avec l’immigration ? Créer son propre programme… mais elle pourrait le faire dans des domaines plus vastes, comme la santé, la fiscalité, la justice pénale, la politique urbaine. » 

Lors d’une interview accordée à Fox News dimanche , Trump a déclaré qu’il tenterait d’utiliser cette interprétation pour imposer des décrets sur la santé, l’immigration et « divers autres projets » au cours du mois prochain.

Les spécialistes de la Constitution et les militants des droits de l’homme ont également souligné le déploiement de forces paramilitaires fédérales contre les manifestants à Portland comme un signe que Trump est prêt à utiliser cette interprétation large des pouvoirs présidentiels comme un moyen de supprimer les droits constitutionnels fondamentaux.

Yoo est devenu célèbre pour un mémo juridique qu’il a rédigé en août 2002, alors qu’il était procureur général adjoint au bureau du conseiller juridique du ministère de la Justice. Il y est stipulé : « La nécessité ou la légitime défense peuvent justifier des méthodes d’interrogatoire susceptibles de violer » l’interdiction pénale de la torture.

Les notes rédigées par Yoo ont été utilisées pour justifier le waterboarding et d’autres formes de torture sur les suspects de terrorisme dans les « sites noirs » de la CIA à travers le monde.

Dans un article paru en juin dans la National Review, il a écrit qu’une décision de la Cour suprême qui a bloqué la tentative de Trump d’abroger le programme d’action différée pour les arrivées d’enfants de Barack Obama, connu sous le nom de Daca et établi par décret exécutif, signifiait que Trump pouvait faire la même chose pour atteindre ses objectifs politiques.

Daca a suspendu les expulsions de migrants sans papiers arrivés aux États-Unis alors qu’ils étaient enfants. À titre d’exemple de ce que Trump pourrait accomplir de la même manière, Yoo a suggéré que le président pourrait proclamer un droit national au port d’armes à feu ouvert, en contradiction avec de nombreuses lois des États.

« Même si Trump savait que son projet manquait de légitimité, il pourrait s’en tirer impunément pendant toute la durée de sa présidence », a-t-il déclaré. Lors d’un entretien téléphonique, il a ajouté : « Selon la Cour suprême, le président peut désormais choisir de ne pas appliquer la loi dans certains domaines, et son successeur ne pourra revenir sur sa décision que s’il se soumet à cette lourde procédure appelée Loi sur la procédure administrative, qui prend généralement un à deux ans. »

Il reste à savoir ce qui se produirait si l’administration Trump décidait de désobéir à une décision des juges, car la Cour n’est dotée que de peu de moyens de recours ou de coercition.

Une grande partie de ces affaires se jouera devant les tribunaux dans les mois à venir. Mais les experts estiment qu’en attendant, les dommages seront immédiats et pourraient se faire sentir pendant des années.

Il faudra des années pour reconstruire certaines de ces institutions. Trump et son équipe auront donc accompli une grande partie de leurs objectifs avant que les tribunaux ne puissent réagir pleinement et efficacement. Il aura créé de nouvelles réalités sur le terrain.

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Elbridge Colby, le nouveau visage de la politique étrangère américaine

Sa nomination comme futur sous-secrétaire à la Défense, chargé de la politique a avivé les sourdes tensions qui opposent au sein du parti conservateur, attachée à la prééminence américaine dans les affaires mondiales, et le nouveau courant Maga, plus isolationniste et hostile aux engagements extérieurs (l’idéologie de « America First, qui provient des années 1930, popularisé par l’aviateur Charles Lindbergh).

Diplômé des universités Harvard et Yale, il est aussi le petit-fils de William Colby, l’une des légendes du renseignement américain, ancien des commandos Jedburgh et de l’OSS pendant la Seconde Guerre mondiale, et directeur de la CIA entre 1973 et 1976. Il est soutenu par le fils aîné du président, Donald Trump Jr et par l’ancien présentateur de Fox News Tucker Carlson, deux ardents isolationnistes influents au sein de la nouvelle Administration.

Colby a débuté sa carrière au ministère de la Défense, puis a occupé divers postes au sein du département d’État et de la communauté du renseignement. Il a notamment travaillé auprès de l’Autorité provisoire de la coalition en Irak en 2003. Après avoir obtenu son diplôme de la faculté de droit de Yale en 2009, il a travaillé sur les affaires stratégiques mondiales avant d’être nommé sous-secrétaire adjoint à la Défense en 2017.

WASHINGTON, DC – MARCH 4: Elbridge Colby, nominee to be Under Secretary of Defense for Policy, is seen ahead of his confirmation hearing at the Senate Committee on Armed Services in Washington, DC on March 4, 2025. (Photo by Nathan Posner/Anadolu via Getty Images)

Sous l’administration Trump, Colby a joué un rôle clé dans l’élaboration de la stratégie de défense nationale de 2018. Ce document a recentré l’attention du ministère de la Défense sur les défis posés en premier lieu par la Chine, puis par la Russie, et a souligné l’importance de privilégier clairement ces priorités plutôt que des intérêts moins importants.

Par ailleurs, il a cofondé en 2019 l’Initiative Marathon, un organisme de recherche non partisan axé sur la concurrence entre grandes puissances.

Celui-ci entend redéfinir la stratégie américaine en recommandant une posture de retenue dans ses engagements militaires à travers le monde. De fait, tout comme Trump, il a été très critique sur l’interventionnisme américain en Irak après les attentats du 11 septembre 2001. Les Etats-Unis n’ont rien gagné de ces conflits au Moyen-Orient dans les années 2000. Ils ont plutôt dépensé des centaines de milliards de dollars, et perdus des milliers d’hommes.

Ainsi, Colby avait vu ses idées entrer en adéquation avec celles de Donald Trump. Après son élection, le nouveau président avait fait entrer Colby au Pentagone en 2017 comme sous-secrétaire adjoint chargé de la stratégie et du développement des forces armées. Colby avait alors participé à la rédaction de la nouvelle stratégie de défense nationale, qui identifiait la Chine comme le principal adversaire des États-Unis, la grande intuition stratégique de Trump.

Alors, Colby représente un nouveau courant qui entend redéfinir la stratégie américaine en recommandant une posture de retenue dans ses engagements militaires à travers le monde notamment en Europe et au Moyen-Orient afin de se reconcentrer sur la Chine.

Les Etats-Unis sont conscients que face à la Chine, les Etats-Unis doivent être au maximum de leur puissance et donc cela passe par un contrôle quasi voire total sur ses frontières (Mexique, Canada), l’accès aux ressources (Ukraine, Groenland), le contrôle des routes stratégiques proche (canal de Panama et les routes du Nord). En effet, à cause de la fonte des glaces, les mers autour du pôle Nord facilitent la navigation des flottes militaires et commerciales russes et chinoises.

Concernant le canal de Panama, il s’agit du contrôle de la voie de passage centrale entre l’océan Pacifique et l’océan Atlantique ; faire du Canada le 51e État des États-Unis pour accéder plus facilement au « passage du nord-ouest », c’est-à-dire aux mers qui bordent l’océan Arctique au nord du continent.

Colby se présente comme un « réaliste », et se situe entre les néo-isolationnistes Maga, hostiles à tout engagement extérieur des États-Unis, et les interventionnistes, « faucons » reaganiens avec ce qui reste des néoconservateurs. Sa réflexion continue de s’articuler sur la centralité de la menace représentée par la Chine. « Plutôt qu’un isolationniste, Colby défend les choix difficiles qui s’imposent compte tenu des ressources limitées de la défense américaine », explique une analyste spécialisée dans les questions de défense à Washington.

Pour Colby, la question centrale de nombreux débats de politique étrangère à droite est de déterminer le rôle viable et approprié des États-Unis dans le monde. Il observe un large éventail d’opinions au sein du Parti républicain, avec deux extrêmes. D’un côté, il y a ce que Colby appelle les « primacistes ». Menés par des figures emblématiques comme John Bolton et Robert Kagan, ce camp estime qu’il est non seulement souhaitable que les États-Unis soient la puissance hégémonique mondiale, mais aussi viable.

Cette vision est très populaire au sein de l’establishment républicain traditionnel, mais pas auprès des électeurs. Le primacisme s’identifie le plus étroitement à un libéralisme belliciste. Il repose généralement sur l’idée que les États-Unis ne peuvent être en sécurité que si le reste du monde est libéral. Au minimum, même sans cette dimension idéologique, il prône la domination partout.

À l’autre extrême se trouve le camp des « véritables isolationnistes », qui estiment que les États-Unis devraient se retirer du monde et se contenter de leurs propres affaires.

Il reconnaît qu’il y a des vérités des deux côtés : d’un côté, les États-Unis ne peuvent pas simplement se retirer du monde, car cela inciterait une Chine ambitieuse à dominer l’Asie à bras ouverts, la région la plus importante du monde. D’autre part, les États-Unis se sont impliqués dans de nombreuses guerres au cours des deux dernières décennies et ont fait preuve d’une ambition démesurée dans leurs objectifs, ce qui a épuisé le peuple américain.

Cet entre-deux, il appelle le « réalisme conservateur ». Le cœur du conservatisme consiste à tirer le meilleur parti du monde tel qu’il est : c’est pourquoi la prudence est une vertu conservatrice fondamentale. Le réalisme, quant à lui, consiste à percevoir le monde tel qu’il est avec justesse. Ainsi, au sens strict, un véritable conservateur doit être un bon réaliste.

Ainsi, il déclare : « si vous êtes un réaliste conservateur, vous comprenez que certaines menaces sont plus importantes que d’autres, que la puissance a des limites et qu’une politique étrangère appropriée devrait concentrer les maigres ressources de notre nation sur la protection de ce qui est le plus important pour les Américains. En même temps, vous reconnaissez que se replier sur notre hémisphère ou notre territoire national n’est pas non plus une solution pour la paix et la prospérité. Au contraire, si vous êtes un réaliste conservateur, vous reconnaissez que l’isolement ne suffira pas à protéger nos intérêts. »

Un tel réalisme est particulièrement crucial aujourd’hui, car les conséquences d’une erreur sont bien plus graves qu’il y a une génération. Dans les années 1990, les Etats-Unis étaient de loin la première puissance mondiale à tout niveau, ​​les conséquences du primacisme comme l’appelle Colby, de mauvaises décisions étaient très faibles. Ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui. Leurs rivaux sont bien plus forts qu’il y a 30 ans, tandis que leur situation économique, militaire et stratégique est bien plus contraignante.

De fait, à l’étranger, les Etats-Unis ne dominent plus. La Chine est devenue une véritable puissance industrielle, surpassant les américains. En 2004, elle représentait moins de 9 % de la production manufacturière mondiale. En 2011, elle a dépassé l’Union européenne (UE) pour devenir le leader mondial de l’industrie manufacturière. Son avance s’est depuis creusée. En 2023, la valeur ajoutée manufacturière de la Chine a atteint 4 660 milliards de dollars , soit 29 % du total mondial, et plus que les quatre plus grandes économies manufacturières suivantes réunies (les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et l’Inde).

À l’échelle nationale, ils ont déjà atteint des niveaux historiques d’endettement et de déficit budgétaire. Il existe donc d’importantes contraintes quant aux dépenses supplémentaires qu’ils peuvent consacrer à leur armée sans réduire les prestations sociales ni augmenter fortement les impôts, deux options qui ne semblent pas intéresser les Américains ni figurer sérieusement à l’ordre du jour politique.

Parallèlement, le peuple américain est, à juste titre, las de la guerre après les interventions militaires hyper ambitieuses et les campagnes de reconstruction nationale prônées par les primatistes eux-mêmes.

Ainsi, si une administration conservatrice tentait de poursuivre une stratégie de primatisme aujourd’hui, elle pourrait très bien aboutir au pire résultat possible. Les objectifs grandioses et la rhétorique agressive du primatisme exacerberaient encore davantage leurs rivalités déjà très dangereuses, sans pour autant développer les capacités militaires et financières ni le soutien politique nécessaires pour affronter efficacement ces menaces. En d’autres termes, beaucoup d’aboiements pour peu de morsures.

Colby considère que son rôle consiste à jouer un rôle de modérateur entre ces deux pôles et à élaborer une stratégie dont l’objectif est plausible : l’« équilibre des pouvoirs ». Cette approche, soutient-il, empêcherait les États-Unis d’être contraints par une autre force hégémonique tout en évitant les pièges d’implications inutiles, notamment dans le contexte de l’essor rapide de la Chine.

Poursuivre cet objectif doit reposer sur deux piliers. Premièrement, une puissance militaire manifeste et la détermination de l’utiliser, afin de montrer à Pékin qu’il ne parviendra pas à utiliser sa puissance militaire de plus en plus redoutable pour dominer l’Asie. Il s’agit de recentrer et de ménager la faible puissance militaire et industrielle américaine pour montrer à Pékin qu’il ne tirera aucun profit d’une attaque, que les États-Unis et, surtout, leurs alliés et partenaires dans la région, dont le sort est encore plus menacé par les ambitions chinoises, peuvent et pourront contrer ses actions agressives à leur encontre.

Satisfaire à cette exigence nécessitera un changement radical de leur stratégie mondiale, non seulement par rapport à l’approche floue et voilée de l’administration actuelle, mais aussi par rapport au primatisme mondial qui nie toute nécessité de concentrer nos maigres ressources et notre volonté politique.

Un deuxième pilier est également crucial. Ils doivent faire comprendre à Pékin que leur stratégie ne nécessite ni son asphyxie ni son humiliation, qu’ils ne cherchent pas à occuper la Chine ni à changer son régime. Ils recherchent un équilibre des forces, un équilibre dans lequel la Chine ne soit pas humiliée, mais dans lequel elle doit respecter et ne peut compromettre leurs intérêts, notamment leur intérêt fondamental à réindustrialiser et à renforcer notre économie.

« Faire fonctionner cette politique face à la Chine ne sera pas chose aisée. Cela nécessitera une redéfinition fondamentale des priorités, non seulement de nos forces militaires, mais aussi de notre capital politique et diplomatique, en plaçant véritablement ce défi de sécurité étrangère majeur – au même titre que la défense du territoire national – au premier plan de notre politique de sécurité. » a déclaré Colby.

Les réalistes conservateurs aspirent à une Amérique forte, vigoureuse et, si nécessaire, affirmée. Mais, contrairement aux primatistes, ils apprécient également les alliés puissants et vigoureux. Le conservatisme repose sur la reconnaissance par l’État de ses propres limites et, par conséquent, des sphères légitimes de pouvoir et de responsabilité des autres entités : sur le plan intérieur, le principe de subsidiarité ; sur le plan international, un esprit de partenariat authentique avec d’autres États indépendants et vigoureux.

Effectivement, Colby insiste sur la nécessité pour les États-Unis d’accepter comme « réalité fondamentale » le fait qu’ils ne sont plus en mesure de « tout faire à la fois ». De là découle « le choix difficile » de « réconcilier leurs aspirations internationales et leurs engagements avec leurs capacités et leur volonté à les remplir ». Il recommande d’abandonner les notions périmées de la prédominance de l’après-guerre froide, et notamment « le sentiment hautement exagéré de ce que les États-Unis pourraient et devraient accomplir sur la scène internationale ».

De plus, il pense qu’une stratégie fondée sur le progressisme ou l’internationalisme de gauche libérale n’est pas adaptée à notre époque. Une extension excessive sans force. Des objectifs démesurément ambitieux. Une conception floue du « caractère sacré » des alliances, sans force ni prudence réelle pour la soutenir, sacrifiant les intérêts des Américains à la bonne presse.

Cette politique place les Etats-Unis dans une profonde rivalité multidirectionnelle, engagés presque partout, mais sans la mobilisation de la puissance nationale ni la clarté d’objectif permettant d’aligner des moyens sérieux sur des fins raisonnables. En un mot, une politique étrangère aux objectifs ambitieux, davantage portée par de grands discours que par une force et une détermination réelle.

Cette politique étrangère a laissé les américains au bord du gouffre, risquant de sombrer dans de multiples guerres, sans être préparés à aucune d’entre elles. Ainsi, il prône un changement fondamental dans la politique étrangère américaine.

Colby rejoint ainsi les critiques de l’aide militaire à l’Ukraine dans une guerre considérée comme une distraction stratégique et un gaspillage de ressources déjà insuffisantes, qui affaiblissent les États-Unis dans un potentiel conflit avec la Chine à propos de Taïwan.

De façon moins orthodoxe, Colby avait aussi considéré que le Moyen-Orient n’était pas une priorité stratégique pour les États-Unis, et que s’ils devaient continuer à apporter un soutien matériel et politique à Israël, les Israéliens devaient comprendre que les Américains ne pouvaient pas se permettre d’être mêlés à une autre guerre au Moyen-Orient, et donc de s’opposer par la force au programme nucléaire iranien.

La plupart des arguments contre le recours à la force militaire pour stopper le programme nucléaire iranien mettent l’accent sur les coûts pour les américains mais en réalité, une campagne de bombardements n’est pas réellement nécessaire. Il y a plutôt de bonnes raisons de croire que Washington, Tel-Aviv et leurs alliés peuvent dissuader l’Iran de transgresser leurs intérêts vitaux, même si Téhéran se dote de l’arme nucléaire.

L’endiguement ou la dissuasion nécessitent, entre autres :

  • Un régime dont le comportement peut être substantiellement influencé par des menaces crédibles et qui valorise certaines choses qui peuvent être exposées au risque de dommages ou de destruction ;
  • Que les exigences de la partie dissuasive soient tolérables pour le pays ciblé, compte tenu de l’ampleur de la menace émise ;
  • Et que cette menace est soutenue par une réelle capacité et une réelle volonté.

Du point de vue américain, l’endiguement par les États-Unis et Israël d’un Iran nucléaire répondrait à ces critères. Premièrement, le régime iranien peut être dangereux mais l’expérience et le bon sens montrent qu’il est suffisamment rationnel pour comprendre le calcul des coûts et des avantages.

Des rapports suggèrent que la Chine et la Russie, les experts iraniens et les services de renseignement américains considèrent tous le régime iranien comme fondamentalement sensible aux calculs coûts-avantages. Ainsi, si Téhéran est vraisemblablement menacé de dommages en cas d’action agressive, il y a de fortes raisons de penser que le régime iranien s’éloignera de telles actions.

Deuxièmement, Téhéran est vulnérable ; autrement dit, les Iraniens possèdent de nombreux biens précieux que les États-Unis et Israël peuvent mettre en péril.

Troisièmement, les États-Unis, Israël et leurs associés ont clairement les capacités de mettre leurs menaces à exécution ; de fait, l’équilibre militaire, notamment aux niveaux de guerre les plus élevés, penche radicalement en faveur de l’Occident. Les capacités inégalées des forces aériennes , maritimes , d’opérations spéciales et nucléaires américaines (ces dernières étant naturellement réservées aux circonstances les plus graves) signifient que les États-Unis peuvent infliger des dommages dévastateurs à l’Iran, la seule véritable limite à ces dommages étant fixée par Washington lui-même.

Les capacités américaines permettent également à Washington une grande sélectivité dans l’imposition de ces dommages, ce qui signifie que les menaces de représailles occidentales ne se limiteraient pas à l’inaction ou à l’annihilation. De plus, la défense antimissile américaine signifie que l’Iran ne pourra jamais être sûr de pouvoir lancer avec succès des armes nucléaires avec des missiles balistiques.

Même sur Taïwan, la position de Colby avait été ambiguë. Il avait ainsi expliqué que si la défense de l’île « est très importante pour refuser à la Chine l’hégémonie régionale sur l’Asie », celle-ci n’est « pas essentielle », appelant les Taïwanais à plus faire pour leur propre défense afin de dissuader une attaque chinoise.

« Ce qui a changé est la détérioration dramatique de l’équilibre militaire », entre nous et la Chine, a affirmé Colby, qui a souligné que les États-Unis « manquent de préparation » pour affronter la Chine dans sa propre sphère d’influence. Le candidat a expliqué que son objectif est d’inciter Taïwan à renforcer ses capacités de défense « afin d’éviter de précipiter un conflit inutile avec Pékin » et de gagner du temps pour que les États-Unis puissent reconstruire leur base industrielle de défense.

Colby a reconnu que « la perte de Taïwan, sa chute, serait un désastre pour les intérêts américains ». Cependant, il a souligné que l’équilibre militaire des États-Unis face à la Chine dans la région s’était tellement détérioré qu’un conflit risquerait de décimer les forces américaines.

Qui plus est, il applique la même logique au Japon, en insistant à plusieurs reprises pour que le Japon augmente rapidement et considérablement ses dépenses de défense à environ 3 % du produit intérieur brut. Cela pourrait inclure des exigences pour que le Japon finance davantage l’accueil des troupes américaines ou vise des objectifs de dépenses de défense encore plus élevés.

« Le problème que je constate au Japon, c’est que, malgré la menace intense de la Chine et de la Corée du Nord à très court terme, le pays avance plutôt lentement en matière de défense », a- t- il déclaré au quotidien économique Nikkei en septembre 2024. « Les efforts du Japon sont insuffisants. Je suis donc convaincu que le Japon devrait consacrer au moins 3 % (et non 2 % de son PIB) à sa défense. »

Ces dernières années, le Japon a mis en œuvre des changements radicaux dans sa politique de défense, notamment en augmentant ses budgets, tout en assouplissant les contraintes imposées depuis des décennies par l’après-guerre qui l’ont longtemps empêché de jouer un rôle plus important dans la sécurité de l’Asie de l’Est.

En termes de budgets de défense, le pays est actuellement dans la deuxième année d’un plan de dépenses quinquennal sans précédent d’environ 43 000 milliards de yens (environ 315 milliards de dollars lors de son annonce en 2022), Tokyo visant à investir 2 % de son PIB dans la défense d’ici 2027, tandis que la Chine régularise les mouvements de son armée près de Taïwan et que la Corée du Nord poursuit ses menaces nucléaires.

Colby affirme cependant qu’il faut faire davantage, et vite, car l’équilibre militaire en Asie est menacé par la Chine.

Les critiques de la poussée des 3 %, comme Tobias Harris, fondateur du cabinet de conseil en risques politiques Japan Foresight, ont fait valoir qu’il existe un certain nombre de raisons de croire qu’il s’agit d’ un objectif « impensable à court terme ». Parmi celles-ci figurent les difficultés de financement de la mesure, les capacités administratives du ministère de la Défense et des Forces d’autodéfense, et l’opinion publique.

Pour Colby, l’idée est d’abandonner la dispersion des forces face à des adversaires plus faibles, comme les groupes terroristes ou les États voyous, pour concentrer les ressources sur l’affrontement avec une grande puissance rivale comme la Chine ou la Russie.

Faisant sienne, en quelque sorte, la stratégie d’offshore balancing conçue par le réaliste offensif John Mearsheimer, il estime que, pour faire pièce aux ambitions chinoises, qui ne se jouent décisivement ni en Ukraine ni au Proche-Orient, les États-Unis doivent être en mesure de coordonner leur action avec les puissances géographiquement proches de la Chine et peu enclines à accepter son ascension, en l’occurrence l’Inde, le Japon, l’Australie et même le Vietnam.

Par conséquent, tandis que, dans l’espace Indo-Pacifique, l’Amérique se chargerait de dissuader la Chine d’imposer son hégémonie économique, les États européens se trouveraient mécaniquement conduits à prendre davantage de responsabilités au sein de l’Alliance atlantique.

L’adoption de l’amendement Mansfield avait proposé le retrait des troupes américaines si l’Europe n’intensifiait pas ses efforts de défense. Colby critique l’état actuel des dépenses de défense en Europe, en particulier dans les pays alliés comme l’Allemagne, qui, selon lui, sont devenus trop dépendants du soutien militaire américain et se comportent davantage comme des dépendances que comme des partenaires.

Il souligne que la responsabilité incombe en grande partie aux États-Unis pour avoir encouragé cette dépendance excessive après l’effondrement de l’Union soviétique et insiste sur la nécessité d’une politique à Washington qui incite réellement les alliés européens et asiatiques à contribuer davantage à leur défense.

En encourageant les nations européennes à jouer leur rôle, les États-Unis peuvent se concentrer sur le défi plus urgent posé par la Chine sans laisser d’autres régions vulnérables.

En outre, de son point de vue, l’« ordre international fondé sur le droit » est une construction artificielle récente. Celui-ci rejette l’hubris et le manque de faisabilité de la stratégie post-guerre froide, et il souhaite porter la discussion sur un retour à la stratégie républicaine de la guerre froide, qui a toujours eu le souci d’aligner les objectifs et les moyens. Il ne veut plus que les Etats-Unis soient le gendarme du monde. Il a déclaré : « Mais nous serons plus sélectifs et nous verrons si les gens sont sérieux. La voie à suivre, c’est celle où chacun fait sa part pour la défense collective. »

Concernant la Chine, il a été également très clair : « Nous devrions concentrer notre force militaire et notre capacité industrielle de défense sur notre rival essentiel, la Chine. Nous aurions alors à la fois un bouclier et une ouverture pour un modus vivendi avec les Chinois. Je rejette les vues de ceux qui appellent à un changement de régime ou qualifient le gouvernement chinois de maléfique. Je pense que nous devons parler doucement, mais avec un grand bâton. Nos forces ont un niveau de préparation au combat historiquement bas. Quelque 40 % de nos sous-marins d’attaque sont au chantier ou attendant des réparations. Tous les programmes navals sont retardés. C’est la pire politique. »

Par conséquent Colby soutient pleinement le redéploiement des ressources américaines vers la région indo-pacifique afin de dissuader la Chine d’attaquer Taïwan. « Ce serait essentiellement ma priorité absolue, voire l’une de mes principales priorités, si elle était confirmée, d’essayer de nous préparer le plus rapidement possible, puis à moyen et long terme également », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il aimerait voir les États-Unis atteindre un point où leur base industrielle de défense soit suffisamment solide pour « mobiliser des ressources sur plusieurs théâtres d’opérations au niveau dont nous avons besoin ». Dans l’intervalle, il a appelé Taïwan à augmenter également significativement ses dépenses de défense, les faisant passer de 2,5 % à 10 % du PIB.

Les ressources militaires américaines, en particulier les ressources navales, sont actuellement trop dispersées ; dans un contexte d’une base industrielle de défense inadéquate qui produit des navires de guerre beaucoup trop lentement et à un coût élevé, cette surcharge augmente les retards de maintenance et l’épuisement des équipages.

En même temps, l’Armée populaire de libération intensifie sa production de missiles et de navires de guerre hautement capables, démontrant la probabilité que l’armée américaine perde une guerre sur Taïwan.

En outre, compte tenu du déclin de l’industrie manufacturière américaine au cours des quatre dernières décennies, sous-estimer la Chine serait une erreur, a soutenu Colby. La capacité de son économie « est stupéfiante et dépasse de loin nos capacités. Il est préférable de se préparer à éviter une défaite catastrophique face à notre principal rival sur le théâtre d’opérations le plus important plutôt que de miser sur la loterie », a-t-il déclaré.

En définitive, la politique étrangère proposée par Colby reflète une vision réaliste, qui privilégie la stabilité à long terme par la force et un engagement pragmatique, tout en évitant les extrêmes idéologiques de l’isolationnisme ou de l’hégémonie mondiale.

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Trump, Poutine et Xi : la nouvelle partie d’échecs qui redéfinit l’ordre mondial

Le rapprochement du président Trump à la Russie avec le président russe Vladimir Poutine, est motivée en partie par un désir stratégique de creuser un fossé entre Moscou et Pékin.

La rapidité avec laquelle Trump s’est activée pour commencer les négociations avec la Russie concernant la guerre en Ukraine a été vertigineuse, stupéfiant les Européens et laissant entrevoir la possibilité d’une rupture de l’unité de l’OTAN. L’Ukraine a jusqu’à présent été tenue à l’écart des négociations.

La position conflictuelle de Trump envers le président ukrainien Volodymyr Zelensky a été un choc politique pour l’Ukraine et l’Europe. En particulier, l’administration Trump, intentionnellement ou non, a adopté la rhétorique de la Chine au cours des trois dernières années, qualifiant la guerre russo-ukrainienne de simple « conflit » et promouvant la paix par le biais de négociations avec la Russie.

Cette approche a été mise en avant pour la première fois par la Chine en février 2023 et a depuis été agressivement promue par les médias contrôlés par l’État et les canaux diplomatiques, y compris par l’envoyé spécial Li Hui.

Aujourd’hui, l’administration Trump a remanié cette stratégie de manière plus unilatérale, avec une différence essentielle : dans le cadre des négociations russo-américaines, l’Ukraine et l’Europe sont largement exclues du processus de prise de décision. Le sort de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine est discuté à huis clos, sans sa participation.

On peut établir un parallèle historique avec la conférence de Yalta du 11 février 1945, lorsque Roosevelt, Churchill et Staline décidèrent de l’ordre d’après-guerre sans consulter la Chine, alors affaiblie par la guerre civile.

Les exigences de l’Union soviétique furent satisfaites dans l’accord de Yalta, qui lui accorda le contrôle de la Mongolie extérieure, l’accès aux ports de Mandchourie et une influence sur le chemin de fer chinois de Changchun. À l’époque, Chiang Kai-shek déplorait que « la Chine ait été réellement vendue à Yalta ».

Aujourd’hui, l’Ukraine est confrontée à une situation similaire, car son avenir est débattu sans sa participation directe. Si les responsables chinois n’ont pas ouvertement critiqué cette exclusion, ils ont salué l’intensification du dialogue entre la Russie et les États-Unis, ce qui montre que Pékin préfère la patience stratégique.

Les mesures prises par Trump ont inclus un appel téléphonique avec Vladimir Poutine, une réunion de haut niveau entre ses responsables diplomatiques de la sécurité nationale et leurs homologues russes en Arabie saoudite, et l’envoi du secrétaire au Trésor Scott Bessent et de Keith Kellogg, un général à la retraite, à Kiev pour faire pression sur l’Ukraine afin qu’elle commence à faire des concessions.

Qui plus est, les entreprises américaines pourraient tirer profit de l’alignement des États-Unis sur la Russie et sur les entreprises russes, comme l’ont déclaré certains responsables russes lors des récentes négociations entre l’Arabie saoudite et l’administration Trump. Mais les États-Unis pourraient également bénéficier économiquement de l’accord proposé par l’administration Trump avec l’Ukraine pour donner aux États-Unis la moitié des 11 500 milliards de dollars estimés en terres rares ukrainiennes.

Trump a également vivement critiqué publiquement le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le qualifiant de « dictateur » qui s’accroche au pouvoir et le rendant responsable de l’agression russe en premier lieu. Cette approche marque un tournant radical dans la politique américaine à l’égard de l’Ukraine depuis le début de la guerre. Sous Joe Biden, Washington a poursuivi une stratégie combinant un soutien indéfectible à l’Ukraine avec un isolement diplomatique et des sanctions financières contre le gouvernement de Poutine.

Maintenant, les États-Unis traitent désormais Moscou comme une grande puissance dans les relations internationales, et privilégie un aspect pragmatique dans la diplomatie, donc le fait de savoir discuter avec tout le monde.

Une dynamique similaire se joue entre les États-Unis et le dirigeant autoritaire de la Biélorussie, Alexandre Loukachenko, allié de la Russie dans la guerre en Ukraine. Loukachenko est proche de la Russie et de la Chine. L’administration américaine cherche à assouplir les sanctions sur les banques biélorusses et les exportations de potasse, un ingrédient clé des engrais, en échange de la libération des membres de l’opposition politique biélorusse emprisonnés.

Il y a plus de 1 200 prisonniers politiques en Biélorussie. Cette stratégie de politique étrangère américaine vise à donner à Loukachenko la possibilité de devenir moins dépendant économiquement de la Russie et de la Chine.

Ce changement de cap a des répercussions non seulement sur les relations des États-Unis avec la Russie et l’Ukraine, mais aussi sur leurs relations avec l’OTAN et l’UE. Les piliers des relations transatlantiques, qui ont été mis à rude épreuve pendant des décennies, sont désormais mis à rude épreuve.

Andrea Kendall-Taylor, directrice du programme de sécurité transatlantique au CNAS, affirme qu’il est devenu évident que la priorité de Trump est de « mettre fin à la guerre à tout prix », sans tenir compte des ramifications.

En effet, les experts en politique étrangère ont qualifié cette manœuvre de « Nixon inversé », après la décision du président américain au début des années 1970 de renverser la politique américaine et de se rapprocher de la Chine dans le but d’approfondir le fossé entre Mao Zedong et l’Union soviétique. Ce choix a réinitialisé la géopolitique de la guerre froide et a préparé le terrain pour le développement économique de la Chine.

Cependant, il sera difficile de séparer la Russie et la Chine, les deux puissances ayant déclaré en 2022 qu’elles entretenaient une amitié « sans limites ». Les deux pays ont renforcé leur coopération militaire et de renseignement et ont aligné leurs politiques étrangères. La Chine fournit à la Russie un soutien économique essentiel, notamment des puces informatiques et des machines-outils utilisées dans les industries militaires.

De fait, la Chine aide la Russie à renforcer sa base industrielle de défense à une telle échelle que Moscou entreprend actuellement son expansion la plus ambitieuse en matière de fabrication militaire depuis l’ère soviétique, selon des responsables militaires de l’administration Biden.

Le soutien fourni par la Chine comprend des quantités importantes de machines-outils, de moteurs de drones et de turboréacteurs, ainsi que de technologies pour les missiles de croisière, la microélectronique et la nitrocellulose, que la Russie utilise pour fabriquer du propulseur pour les armes, ont déclaré les responsables.

Des entités chinoises et russes travaillent également conjointement pour produire des drones en Russie, a déclaré l’un des responsables.

Pour preuve de l’approfondissement du partenariat sino-russe : en 2023, 90 % des importations russes de microélectronique provenaient de Chine, que la Russie a utilisée pour produire des missiles, des chars et des avions, a déclaré un deuxième responsable.

La production russe de munitions d’artillerie en pleine expansion est due en grande partie à la nitrocellulose en provenance de Chine, ont indiqué des responsables. Cela intervient alors que la Russie semble en passe de produire près de trois fois plus de munitions d’artillerie que les États-Unis et l’Europe,  a rapporté CNN plus tôt cette année .

Au-delà du matériel de défense, la Chine aide la Russie à améliorer ses capacités satellitaires et autres capacités spatiales destinées à être utilisées en Ukraine, et fournit des images à la Russie pour sa guerre contre l’Ukraine, ont déclaré les responsables.

Le soutien de la Chine compense les revers importants subis par l’industrie de défense russe au début de la guerre en Ukraine en raison des sanctions américaines et des contrôles à l’exportation.

Les liens militaires étroits entre la Chine et la Russie resteront forts. Ces activités ont été centrales dans leurs relations depuis la fin de l’ère soviétique, les deux pays organisant régulièrement des exercices conjoints. À l’irritation de certains pays de l’OTAN, leurs marines ont mené des manœuvres en Méditerranée et dans la Baltique.

Un exercice impliquant environ 10 000 soldats russes et chinois dans le nord-ouest de la Chine en 2021 a été le premier à inclure un centre de commandement et de contrôle conjoint, avec les Russes utilisant des armes chinoises. Cependant, à mesure que la balance des pouvoirs penche en faveur de la Chine, de nombreux analystes prévoient que les échanges militaires seront de plus en plus adaptés aux besoins de la Chine.

Les États-Unis et leurs alliés craignent que la Russie ne facilite la modernisation et l’expansion de l’arsenal nucléaire chinois. « Les armes nucléaires sont un domaine où la Chine estime que la Russie possède encore des capacités supérieures dans certains domaines et bénéficie d’une expérience opérationnelle et de formation plus riche« , a déclaré Zhao Tong du Carnegie Endowment for International Peace à Pékin.

En outre, des plans sont en cours pour des blocs commerciaux sans droits de douane, de nouveaux systèmes de paiement et des routes commerciales alternatives contournant les zones sous contrôle occidental. Cette nouvelle entente couvre des domaines où les liens sont déjà solides, d’autres où la collaboration est partielle, et certaines questions restent non résolues.

Les sanctions ont entraîné un changement radical dans les relations commerciales entre la Russie et la Chine, qui est devenue un pilier économique essentiel, a considérablement renforcé les liens commerciaux avec son voisin du nord. En 2023, les deux pays ont accumulé 240 milliards de dollars d’échanges bilatéraux , atteignant ainsi plus tôt que prévu l’ objectif de dépasser les 200 milliards de dollars d’échanges bilatéraux d’ici 2024, un exploit salué par Poutine et Xi.

C’est ce qui a conduit la Chine à se classer comme le premier partenaire commercial de la Russie, a déclaré Poutine en 2023, son assistant présidentiel confirmant plus tard aux médias d’État russes que le pays avait dépassé l’Union Européenne (UE) pour prendre cette place .

Alors que l’UE a réduit ses achats de carburant russe et limité ses exportations allant des produits de haute technologie aux équipements de transport, la Chine a renforcé ses propres exportations de biens industriels et commerciaux vers le pays, tels que des véhicules, des machines et des appareils électroménagers, comme le montrent les données et les déclarations officielles.

La Russie est également devenue le principal fournisseur de pétrole de la Chine, dépassant l’Arabie saoudite, selon les données commerciales officielles chinoises.

Mais la Chine n’est pas la seule à profiter du besoin de la Russie de trouver de nouveaux marchés pour son carburant, l’Inde faisant également partie des acheteurs qui ont augmenté leurs importations au lendemain de la guerre.

Lorsque Richard Nixon et son conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger, ont changé de cap sur la politique à l’égard de la Chine au début des années 1970, ils ont exploité un conflit existant entre Moscou et Pékin.

Après tout, la Chine et l’Union soviétique s’étaient livrées une guerre frontalière en 1969 et s’étaient mutuellement accusées de s’écarter des enseignements communistes. La coopération ultérieure entre Washington et Pékin a contribué à éroder l’influence mondiale de l’Union soviétique.

« Ce qui se passe actuellement est l’inverse du ‘Nixon inversé’ », a déclaré Evan Feigenbaum, ancien haut fonctionnaire du Département d’État, aujourd’hui au Carnegie Endowment for International Peace, un groupe de réflexion de Washington.

Trump « tente de briser une entente entre deux puissances qui ont des affinités idéologiques et des intérêts stratégiques communs », a-t-il déclaré. « Au lieu de cela, il a divisé l’Occident, tandis que la Russie s’aligne simultanément sur les États-Unis et sur la Chine. »           

De fait, en se tournant vers la Russie et en se détournant de l’Ukraine, Washington s’aliène déjà ses alliés en Europe, qui sont collectivement le plus grand partenaire commercial et le premier investisseur étranger des États-Unis. Le revirement soudain de la politique étrangère américaine pourrait également effrayer les partenaires en Asie que les États-Unis souhaiteraient avoir à leurs côtés en cas de conflit avec la Chine.

En outre, lors d’un discours prononcé au Forum sur la sécurité d’Halifax en novembre, l’amiral de la marine américaine Samuel Paparo, commandant du commandement indo-pacifique, a déclaré que Pékin et Moscou avaient une « symbiose transactionnelle » et que « penser que nous serons en mesure de creuser un fossé entre eux est un fantasme ».

Il existe une autre dynamique, plus fondamentale, qui limite la marge de manœuvre de Poutine : si la relation de la Russie avec la Chine est stratégique et permanente, tout rapprochement avec Washington est intrinsèquement temporaire, du moins tant que les États-Unis restent une démocratie.

Après tout, Trump ne sera plus à la Maison Blanche dans quatre ans, et Poutine doit prendre en compte la probabilité que la prochaine administration américaine bascule tout aussi brusquement dans la direction opposée. Même les élections de mi-mandat de l’année prochaine pourraient modifier la politique américaine.

Ainsi, contrairement à une Washington en proie aux crises, la Chine est de loin plus stable en matière de politique étrangère. Poutine ne bougera pas le petit doigt pour nuire aux intérêts de la Chine dans l’espoir de réparer ses liens avec Trump.

« La Russie sait que la Chine est son voisin géant, que le Parti communiste chinois continuera à la diriger aussi longtemps que la Russie peut le prévoir – et que s’aliéner la Chine crée un danger mortel pour la Russie », a déclaré Alexander Gabuev, un expert des relations sino-russes qui dirige le Carnegie Russia Eurasia Center à Berlin.

En plus de cela, avant de se précipiter dans les bras de la Chine en 2014, à la suite de la guerre en Ukraine, le Kremlin a, pour la première fois de son histoire, mené une étude inter-agences sur les risques potentiels d’un partenariat avec Pékin. Les résultats ont dissipé bon nombre des inquiétudes de Moscou. Il s’avère que Moscou n’a pas à craindre une colonisation chinoise insidieuse de la Sibérie : la population chinoise y ne dépasse pas 300 000 habitants, et ce chiffre est en baisse à la suite de la forte dévaluation du rouble.

De plus, Pékin ne procède plus à de l’ingénierie inverse sur les armes russes. Au contraire, les exportateurs d’armes russes craignent que leur fenêtre d’opportunité en Chine ne se réduise en raison des avancées de Pékin en matière de recherche et développement. La vente du système de missiles sol-air S-400 et des avions de chasse Su-35, une idée taboue il y a à peine trois ans, témoigne d’un changement majeur de politique.

Moscou a également découvert que l’empreinte économique croissante de Pékin en Asie centrale est là pour durer : les cinq pays de la région produisent des matières premières, et la Chine est le seul gros acheteur.

En matière de gouvernance mondiale, les dirigeants chinois et russes ont plus en commun entre eux qu’avec les États-Unis. Ils partagent le désir de façonner un ordre international qui valorise la souveraineté et limite l’ingérence étrangère dans les affaires intérieures, condition indispensable à la protection de leurs systèmes politiques autoritaires.

« Les relations sino-russes sont uniques, elles ont une base solide et des liens institutionnels forts au cours des dernières décennies », a déclaré Yu Bin, chercheur principal au Centre d’études russes de l’Université normale de Chine orientale à Shanghai.

Yu a souligné les efforts des deux pays pour promouvoir le multilatéralisme et développer leurs propres organisations internationales comme les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai, ainsi que la nécessité de maintenir la stabilité de leurs propres frontières. « Je ne pense pas qu’aucune des deux parties laisserait tomber cela parce que Trump est là pour quatre ans », a-t-il déclaré.

Au contraire, la Chine craint « qu’une fois que la Russie et les États-Unis auront réglé leurs différends et atteint un certain degré de paix en Ukraine, cela permettrait à l’administration Trump de tourner son attention vers la Chine », a déclaré Yu.

Toutefois, cela ne veut pas dire que Poutine ne s’engagera pas. Les ouvertures de Trump offrent la perspective d’obtenir de Washington ce que ses armées n’ont pas pu obtenir en trois ans de guerre : un changement de régime à Kiev et le retour de l’Ukraine, et peut-être d’autres régions d’Europe, dans la sphère d’influence de Moscou.

« Je ne vois pas pourquoi la Russie n’empocherait pas tout ce que Donald Trump lui apporte sur un plateau, de manière imméritée, tout en maintenant le lien étroit avec la Chine », a déclaré Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales, un think-tank parisien qui conseille le gouvernement.

En outre, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, a déclaré après la réunion de mardi 11 février qu’il y avait « un grand intérêt » dans la salle « pour supprimer les barrières artificielles au développement d’une coopération économique mutuellement bénéfique », une référence apparente à la levée des sanctions américaines.

Pour le Kremlin, l’un des principaux représentants de la mentalité pécuniaire de M. Trump a été M. Dmitriev, un jeune allié de Poutine et ancien banquier spécialisé dans le développement d’entreprises russes dans le monde. Il a des liens étroits avec le dirigeant de facto de l’Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed ben Salmane, et il a fait avancer le développement et la distribution mondiale du vaccin russe contre le Covid-19, Spoutnik V.

En 2016, M. Dmitriev a tenté d’utiliser ses contacts commerciaux pour établir un canal détourné vers M. Trump au nom de la « réconciliation » entre les États-Unis et la Russie, selon le rapport sur l’ingérence russe dans l’élection de cette année-là rédigé par Robert S. Mueller III, le procureur spécial.

Durant le premier mandat de M. Trump, cette réconciliation n’a jamais eu lieu. Cette fois, M. Dmitriev a déjà eu plus de chance.

Steve Witkoff, l’envoyé de M. Trump au Moyen-Orient, a félicité M. Dmitriev et le prince Mohammed pour leur rôle dans la libération par la Russie, la semaine dernière, de Marc Vogel, un enseignant américain emprisonné à Moscou. Lors des entretiens de mardi, M. Dmitriev faisait partie de la délégation russe, utilisant des interviews avec des médias occidentaux pour promouvoir les opportunités commerciales dans le secteur pétrolier russe et dans l’Arctique.

« La voie économique permet la diplomatie, la communication, les victoires et les succès communs », a déclaré M. Dmitriev. « Et nous avons vu que le président Trump est déterminé à réussir. »

Il a déclaré que les compagnies pétrolières américaines avaient « réellement bénéficié du secteur pétrolier russe », ajoutant : « Nous pensons qu’à un moment donné, elles reviendront. » Le document qu’il a apporté lors de la réunion de mardi avec les États-Unis montre que les secteurs ayant subi les plus grandes pertes parmi les entreprises américaines ayant quitté la Russie étaient « l’informatique et les médias », avec 123 milliards de dollars, et « la consommation et la santé », avec 94 milliards de dollars.

Alors que les échanges commerciaux entre les États-Unis et la Russie, avant le début des sanctions liées à l’Ukraine en 2014, étaient minimes par rapport aux échanges avec la Chine ou l’Union européenne, les grandes entreprises énergétiques ont réalisé d’énormes investissements, et les entreprises américaines de biens de consommation et de technologie considéraient la Russie comme un marché important.

M. Dmitriev a déclaré que le calcul prenait en compte non seulement les ventes à rabais et les dépréciations, mais aussi les « profits perdus ». Les entreprises occidentales qui ont quitté la Russie ont officiellement déclaré plus de 100 milliards de dollars de pertes depuis le début de la guerre, et nombre de leurs actifs les plus précieux ont été vendus à des conditions onéreuses dictées par l’État russe.

D’ailleurs, le professeur Sisheng Zhao de l’Université de Denver a fait écho à ces inquiétudes, soulignant qu’une détente entre la Russie et les États-Unis sous une seconde administration Trump pourrait perturber la stratégie de « Front uni anti-hégémonique » de Pékin. Si Washington réussissait à éloigner Moscou de Pékin, la Chine pourrait se retrouver de plus en plus isolée dans sa rivalité géopolitique avec les États-Unis.

Alors que la Chine observe avec une certaine appréhension le pivot de Trump vers la Russie, elle profite également d’une manne stratégique : ses deux principaux objectifs en Europe, soutenir le régime de Poutine et séparer le reste de l’Europe des États-Unis, des objectifs qui s’excluaient mutuellement jusqu’à présent, ​​sont soudainement à portée de main.

Alors que Washington se moque de Zelensky et des dirigeants européens, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a évoqué la nécessité de respecter le droit international et la charte des Nations Unies. Il a récemment décrit l’Ukraine comme « un ami et un partenaire » lors de sa rencontre avec son homologue ukrainien.

Effectivement, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité de cette année, la délégation chinoise, autrefois considérée avec scepticisme, s’est montrée plus efficace que ses homologues américaines.

Le plaidoyer du ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi en faveur d’un monde multipolaire et son appel à une paix négociée en Ukraine, qui incluait explicitement l’Europe dans les discussions, ont contribué à combler les écarts entre Pékin et les décideurs politiques européens.

Ce moment pourrait être l’occasion pour la Chine de reconstruire ses relations avec l’UE, en particulier dans un contexte où l’unité transatlantique est confrontée à de nouvelles tensions. On peut s’attendre à ce que la Chine lance une nouvelle offensive de charme. Contrairement à l’unilatéralisme de Trump, le format de résolution des conflits de la Chine, le groupe des « Amis de la paix », qui inclut la participation des pays du Sud, pourrait désormais gagner en popularité.

Les observateurs présents à la Conférence de Munich sur la sécurité ont également noté que le discours de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait adopté un ton plus doux à l’égard de la Chine cette année.

Elle a reconnu la nécessité pour l’Europe de s’adapter à l’évolution de la dynamique des puissances mondiales et a souligné l’importance de renforcer l’autonomie stratégique du continent, ce qui correspond dans une certaine mesure à l’appel de longue date de la Chine en faveur d’une politique étrangère européenne plus indépendante.

L’évolution de la dynamique de pouvoir entre les États-Unis, la Chine et la Russie remodèle la réalité géopolitique de l’Ukraine. Si la diplomatie transactionnelle de Trump cherche à affaiblir les liens sino-russes, une véritable rupture reste peu probable compte tenu de la profonde méfiance mutuelle.

Pour l’Ukraine, sa résilience reste son atout le plus fort, même si elle est mise à l’écart des décisions clés concernant son avenir. L’unité nationale ukrainienne continue de se renforcer, tout comme la position intérieure de Zelensky.

Pendant ce temps, l’Europe a accepté la réalité selon laquelle cette guerre est avant tout un problème européen, et non mondial.

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L’investissement passif : peut-on vraiment gagner de l’argent sans rien faire ?

L’investissement passif séduit de plus en plus d’investisseurs, attirés par l’idée de faire fructifier leur capital sans y consacrer trop de temps. ETF, immobilier, dividendes… Les options sont nombreuses, mais peut-on réellement générer des revenus sans effort ? Décryptage des stratégies et des pièges à éviter.

1. Qu’est-ce que l’investissement passif ?

L’investissement passif consiste à placer son argent dans des actifs qui génèrent des rendements réguliers sans nécessiter une gestion active quotidienne. Contrairement au trading ou à la spéculation, cette approche repose sur le temps et la capitalisation.

2. Les meilleures stratégies pour un investissement passif réussi

a) Les ETF : l’option favorisée des investisseurs long terme

Les ETF (exchange traded funds) permettent d’investir dans un panier d’actions ou d’obligations en une seule transaction, avec des frais réduits et une gestion automatique. Des indices comme le S&P 500 ou le MSCI World offrent une exposition globale et performante sur le long terme.


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Investir dans l’immobilier locatif permet de générer des loyers réguliers. Pour minimiser la gestion, des solutions comme la location meublée, la gestion locative déléguée, ou l’investissement dans des SCPI (sociétés civiles de placement immobilier) peuvent être intéressantes.

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3. Les limites et risques de l’investissement passif

Bien que séduisant, l’investissement passif n’est pas sans risque :

  • Volatilité des marchés : même un portefeuille bien diversifié peut subir des baisses en cas de crise.
  • Fiscalité : certains revenus passifs sont taxés différemment, il faut optimiser sa stratégie fiscale.
  • Frais cachés : même les solutions passives ont des coûts qu’il faut surveiller.

Conclusion : un mythe ou une réalité ?

L’investissement passif permet effectivement de générer des revenus réguliers, mais il ne signifie pas “gagner de l’argent sans rien faire”. Il faut choisir les bons actifs, les ajuster au fil du temps et être patient. Avec une stratégie bien définie, c’est un excellent moyen de bâtir un patrimoine et d’atteindre l’indépendance financière.

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Obligations chinoises : vers des rendements nuls, un signal d’alarme ?

Les rendements des obligations souveraines à court terme de la Chine ont chuté vendredi à des niveaux jamais vus depuis la crise financière mondiale de 2008, alors que les inquiétudes concernant la faiblesse de la demande intérieure ont renforcé les paris sur un nouvel assouplissement de la politique monétaire de la banque centrale.

Le rendement des obligations à un an est tombé en-dessous des 0,9% en décembre son plus bas niveau depuis 2009, avant de remonter à 1,05% début 2025, tandis que celui à 10 ans a chuté en-dessous des 1,5%, après avoir cassé la barre des 2 % au début du mois de décembre.

Un rendement de référence à dix ans en baisse de plus de 80 points de base cette année, reflète un système bancaire débordant de liquidités et un marché s’attendant globalement à une croissance lente et à une inflation quasi nulle.

La baisse des rendements sur les taux courts intervient après que la Banque populaire de Chine a annoncé que les taux préférentiels des prêts à un an et à cinq ans resteraient inchangés, renforçant les attentes du marché quant à de nouvelles baisses de taux en 2025. Le taux de repo inversé à sept jours, que la PBoC considère comme son principal outil de politique monétaire, s’élève actuellement à 1,5 %.

Le taux préférentiel des prêts à un an (LPR), référence pour la plupart des prêts aux entreprises et aux ménages, est resté stable à 3,1 %, tandis que le LPR à cinq ans, référence clé pour les prêts immobiliers, est resté inchangé à 3,6 %. Les deux taux sont à des niveaux historiquement bas, après des réductions plus tôt cette année en juillet et en octobre.

Début décembre, les responsables chinois ont laissé entendre qu’ils allaient adopter une politique monétaire « modérément souple » en 2025, ce qui marquerait une rupture avec l’approche « prudente » actuelle pour faire face aux défis économiques croissants.

Selon les économistes de Morgan Stanley, la priorité sera donnée à la stimulation de la demande, notamment de la consommation, l’an prochain, la modernisation de la chaîne d’approvisionnement et l’innovation venant en second. Mais ils mettent en garde : « Bien que le ton soit très positif, la mise en œuvre reste incertaine. »

En effet, l’économie a flirté avec la déflation pure et simple en novembre, ce qui ajoute de la pression sur les responsables du Parti communiste pour qu’ils fassent davantage pour raviver le sentiment des consommateurs. L’indice des prix à la consommation (IPC) chinois a augmenté de 0,2% sur un an, son plus bas niveau depuis cinq mois et est inférieur aux prévisions des analystes interrogés par Reuters qui tablaient sur une hausse de 0,5%.

Sur une base mensuelle, les prix ont baissé de 0,6% d’octobre à novembre.

De plus, l’indice des prix à la production du pays, qui mesure les prix des biens vendus par les fabricants chinois, a baissé de 2,5 % sur un an, contre une baisse de 2,8 % prévue par les analystes et une baisse de 2,9 % en octobre, poursuivant une série de deux années de baisse des prix à la sortie d’usine.

La frénésie d’achat d’obligations fait également suite aux données de novembre sur les ventes au détail qui ont été inférieures aux prévisions, tandis que les importations ont chuté le mois dernier plus que prévu, renforçant les inquiétudes concernant la faiblesse de la demande intérieure aussi bien au niveau de la consommation des ménages que par les investissements.

Par conséquent, la priorité économique de la Chine est de stimuler la consommation des ménages et d’accroître la demande intérieure. La réunion centrale de travail économique (CEWC) a placé la croissance de la consommation en tête des priorités de travail de Pékin pour l’année prochaine, en particulier compte tenu de la forte probabilité de chocs tarifaires de la part du président Trump.

Une consommation vigoureuse a été un point fort de la CEWC, remplaçant les nouvelles forces productives en tant que tâche n°1. Des références à l’extension des nouvelles subventions pour les retraités, aux pensions, aux coûts médicaux, au tourisme et à la culture suggèrent que le gouvernement considère toujours la consommation comme une question d’offre et non de revenu/demande.

En outre, les attentes concernant la politique fiscale sont plus sérieuses, et il y aura sans aucun doute plus d’émissions d’obligations, plus de déficits des gouvernements central et locaux. On ne connaîtra probablement pas l’ampleur de ces déficits avant les réunions jumelées de mars, mais une augmentation modeste semble plus probable qu’une augmentation importante.

La demande accrue d’obligations du Trésor de la part des banques et des compagnies d’assurance en fin d’année a également contribué à la baisse des rendements. Les rendements de la dette souveraine chinoise, toutes durées confondues, ont diminué depuis le début de l’année, alors que les petites banques chinoises disposant d’options d’investissement nationales limitées se ruent sur cet actif relativement sûr.

Les banques chinoises regorgent de plus de 300 000 milliards de yuans de dépôts et, avec la croissance des prêts en berne, une grande partie de ces dépôts finit par affluer vers les marchés monétaires et obligataires, faisant baisser les rendements.

« Les prêteurs onshore sont confrontés à la question de savoir s’ils doivent accorder des prêts aux entreprises ou jouer la carte de la sécurité avec des obligations d’État chinoises sans risque », a déclaré Clarissa Teng, stratège en allocation de titres à revenu fixe au bureau d’investissement en chef d’UBS Global Wealth Management à Hong Kong.

« Beaucoup optent pour la deuxième option, d’autant plus que la demande de crédit des ménages et des entreprises est également faible. »

La banque centrale chinoise s’est également montrée mal à l’aise face à l’ampleur de la hausse et a activement vendu des obligations long terme pour la ralentir. Les investisseurs étrangers, dont BlackRock, ont également vendu des obligations, en partie pour prendre des bénéfices après cette longue hausse.

Malgré les efforts déployés par les autorités pour freiner la hausse des obligations, notamment les épisodes de ventes des banques centrales et l’augmentation des émissions, l’appétit des investisseurs semble insatiable et les analystes s’attendent à ce que la hausse se poursuive l’année prochaine.

Alors, la plupart des investisseurs estiment que le chemin de moindre résistance est la poursuite du rallye, Li Kai, directeur des investissements de Beijing Shengao Fund Management, s’attendant à un rendement à 10 ans de 1,6 % l’année prochaine et d’autres étant confiants dans leurs positions.

« Nous avons du mal à trouver des raisons d’être pessimistes sur le marché des obligations souveraines », ont déclaré les analystes de Shoupu Asset Management, basé à Shanghai, dans une lettre adressée aux investisseurs en novembre.

« Les faits fondamentaux de l’économie sont là, et sans politiques fortes et ciblées de stabilisation de la croissance, il y a peu de résistance à la baisse des rendements obligataires. »

Le rendement des obligations à 10 ans était de 2,56 % au début de l’année, tandis que celui des obligations à 30 ans était de 2,84 %.

PARTIE 2

L’avenir de l’économie chinoise sera déterminé par l’ampleur et les impacts de son plan de relance budgétaire, déclare Guan Tao, économiste en chef de la branche banque d’investissement de la Bank of China.

Depuis septembre, le gouvernement chinois a dévoilé une série de mesures monétaires, financières et budgétaires pour relancer une croissance en perte de vitesse. Guan estime que la relance budgétaire jouera un rôle particulièrement clé dans la revitalisation de l’économie chinoise.

Il anticipe une injection budgétaire d’au moins 10 000 milliards de yuans sur une période d’un à deux ans, financée par l’émission d’obligations du Trésor à très long terme par Pékin.

Ces dépenses seront principalement affectées à deux domaines :

  • L’amélioration du niveau des services publics de base.
  • L’accélération de l’établissement de petites et moyennes villes au niveau des comtés dans les zones métropolitaines de la capitale chinoise.

Un exemple des projets inclus dans le programme de relance budgétaire est l’investissement de 4 000 milliards de yuans dans l’amélioration des réseaux de canalisations urbaines sur une période de cinq ans.

Selon Guan, si ce plan de relance budgétaire est mené efficacement, il pourrait « jouer un rôle clé dans la restauration de la confiance du marché et inverser les attentes du marché ».

Parallèlement, le marché immobilier chinois connaîtra en 2025 une reprise portée par deux facteurs clés identifiés par Xia Lei, économiste en chef chez Guohai Securities. Le premier facteur réside dans l’indemnisation monétaire et le relogement des habitants des villages situés dans les zones urbaines en rénovation, un programme qui s’étendra de 35 villes principales actuellement à près de 300 centres urbains à travers le pays.

Le second facteur concerne l’acquisition de logements commerciaux par les gouvernements locaux pour les transformer en logements sociaux, visant à réduire les stocks excédentaires et répondre aux besoins de logements abordables.

Selon les prévisions de Xia Lei et de son équipe, la surface totale des ventes de logements commerciaux en Chine pourrait augmenter de 4,6 % en 2025, atteignant près d’1 milliard de mètres carrés. Ces mesures combinées devraient contribuer à stimuler la croissance du marché immobilier et soutenir les objectifs économiques globaux de la Chine pour la fin du 14e plan quinquennal.

Un déficit budgétaire plus important signifie que le gouvernement devra emprunter davantage pour financer l’augmentation des dépenses publiques, ce qui pourrait contribuer à stimuler la demande intérieure à mesure que les entreprises et les ménages réduisent leurs dépenses et leurs investissements.

Le ton du communiqué du Politburo suggère que la Chine ne réduira pas ses ambitions de croissance pour 2025, mais selon plusieurs économistes, la Chine devrait se fixer un objectif initial de déficit budgétaire d’environ 4 %, le plus élevé jamais atteint. Une augmentation d’un point de pourcentage du déficit équivaut à une relance supplémentaire d’environ 1 300 milliards de yuans (179,4 milliards de dollars), mais la Chine peut y contribuer si nécessaire en émettant des obligations spéciales hors budget ou en permettant aux gouvernements locaux de le faire, qui ont été une source majeure de financement pour les projets d’infrastructures, et des obligations spéciales du Trésor, utilisées pour des projets stratégiques et pour financer des programmes de reprise de produits de consommation et d’équipements.

Toutefois, Pékin devrait progressivement assumer une plus grande responsabilité budgétaire, les municipalités locales étant trop endettées.

Le Politburo s’est également engagé à introduire des mesures contracycliques « extraordinaires » l’année prochaine pour la première fois, faisant probablement allusion à l’utilisation d’outils non conventionnels pour stimuler la croissance et la confiance. Il a appelé à stabiliser les marchés immobiliers et boursiers, soulignant l’importance de ces actifs, qui représentent la majorité du patrimoine des ménages.

Les analystes de Guosheng Securities, ont évoqué la création potentielle d’un fonds de stabilisation pour soutenir le marché boursier. Fin septembre, le gouverneur de la banque centrale Pan Gongsheng a déclaré que le pays étudiait la création d’une telle entité, sans toutefois fournir plus de détails.

« Nous attendons encore beaucoup plus de détails », a déclaré mardi 17 décembre à Bloomberg Television Tai Hui, responsable de la stratégie de marché pour l’Asie-Pacifique chez JPMorgan Asset Management. « Le fait est que lorsque vous observez l’environnement mondial, il devient plus incertain et plus volatil. »

En tout cas, les obligations à échéance courte sont devenues ces derniers jours un marché très prisé en raison des rumeurs selon lesquelles la Banque populaire de Chine interviendrait pour freiner la hausse des titres à plus long terme. Plus tôt, la semaine dernière, les responsables politiques ont réagi à la frénésie des marchés en émettant un avertissement sur les risques liés au marché des taux.

La PBOC elle-même pourrait être l’un des plus gros acheteurs de dette à court terme. En août, la banque centrale a acheté des obligations à échéance courte et vendu des obligations à plus longue échéance pour limiter la hausse de ces dernières. Au cours des quatre mois jusqu’en novembre, Pékin a acheté pour 700 milliards de yuans (95,9 milliards de dollars) d’obligations, selon les données officielles.

La baisse des rendements alimente le débat sur la possibilité d’une récession de l’économie chinoise. Certains spéculent sur une chute des taux d’intérêt à zéro si les efforts du gouvernement pour soutenir la consommation et la demande immobilière continuent d’être insuffisants.

« Des rendements obligataires à 0 % sont une possibilité », a déclaré George Bouboulas, directeur de la recherche du fonds spéculatif K2 Asset Management Ltd. Il a déclaré que la banque centrale devra adopter une approche de relance « tout est permis » pour éviter que l’économie ne glisse vers une récession de bilan de type japonais.

Effectivement, lorsque les rendements des obligations souveraines à 10 ans tombent à 0 %, cela reflète souvent un pessimisme sur les perspectives économiques d’un pays, marqué par une faible croissance et des risques déflationnistes. Cela indique que la banque centrale ou le gouvernement adopte des politiques ultra-accommodantes pour relancer l’économie.

Du point de vue des politiques économiques, des rendements nuls limitent l’efficacité des outils monétaires traditionnels, forçant les banques centrales à recourir à des mesures non conventionnelles telles que l’assouplissement quantitatif ou des taux négatifs.

Dans ce contexte, les gouvernements peuvent augmenter leurs dépenses publiques, profitant des faibles coûts d’emprunt pour financer des projets d’infrastructures ou stimuler la consommation. Cependant, cela peut alourdir la dette publique et poser des problèmes si les taux remontent à l’avenir.

Au niveau international, des rendements aussi bas peuvent détourner les capitaux étrangers vers des marchés plus rémunérateurs, ce qui pourrait affaiblir la monnaie nationale, rendant les exportations plus compétitives mais augmentant le coût des importations.

Enfin, ces rendements reflètent souvent des anticipations de déflation, incitant les ménages à retarder leurs achats, ce qui risque d’aggraver le ralentissement économique.

A l’heure actuelle, de nombreux analystes prévoient de nouvelles hausses pour les obligations chinoises. Standard Chartered Bank, Tianfeng Securities et Zheshang Securities font partie de ceux qui prévoient que les rendements à 10 ans chuteront jusqu’à 1,5% ou 1,6% d’ici la fin 2025. Le rendement a glissé de cinq points de base vendredi 20 décembre à 1,70%.

En revanche, certains analystes préviennent que la hausse des obligations pourrait toucher à sa fin.

Une reprise de la croissance économique, ainsi qu’un changement dans le comportement d’épargne des consommateurs et une politique de la banque centrale plus prudente que prévu, pourraient transformer la hausse des obligations en déroute l’année prochaine, a déclaré Adam Wolfe, économiste des marchés émergents chez Absolute Strategy Research à Londres. « Le marché obligataire chinois surestime probablement l’assouplissement attendu. »

Mais malgré les dernières annonces, les investisseurs sur l’ensemble du marché pensent toujours qu’une relance supplémentaire est nécessaire, quelle que soit la pression que cela exerce sur les rendements obligataires.

Boubouras, de K2 Asset Management, a établi une comparaison avec l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi, dont la promesse en 2012 de faire « tout ce qu’il faut » pour sauver l’euro est devenue un symbole de détermination de la banque centrale.

Cependant, le projet de la Chine d’émettre des milliards de dollars d’obligations d’État avant la fin de l’année pourrait conduire à une correction du prix des bons du Trésor du pays, ont averti des personnes proches de la banque centrale, faisant éclater ce que certains ont appelé une bulle sur le marché.

Cet avertissement fait suite à des achats frénétiques qui ont fait grimper les prix des obligations du gouvernement central chinois à 10 ans, poussant les rendements en dessous de 2,2 % et amenant la Banque populaire de Chine à avertir qu’un renversement soudain pourrait menacer la stabilité financière.

Les données officielles et les rapports des médias d’État indiquent qu’en juillet, le gouvernement n’avait pas encore émis un peu plus de la moitié de son quota prévu pour 2024 de bons du Trésor ultra-long des collectivités locales et du gouvernement central spécial, avec un total d’environ 2,68 billions de RMB (376 milliards de dollars) encore à venir.

« Quand ces émissions d’obligations d’État et de collectivités locales, motivées par les besoins budgétaires, explosent en fin d’année, cela représente des milliers de milliards de dollars. La possibilité d’un retournement significatif des rendements est très élevée », a déclaré l’une des sources proches de la banque centrale.

Le ralentissement économique chinois a conduit à une augmentation des émissions d’obligations au cours des dernières années. Il s’agit notamment d’obligations spéciales des collectivités locales, dont le produit est utilisé par les autorités inférieures pour des projets et des investissements, et d’obligations spéciales du Trésor à très longue échéance utilisées pour aider à stimuler l’économie.

La PBoC a déclaré qu’elle était préoccupée par le fait que les fonds d’investissement à effet de levier se chargent d’obligations et par le risque de faillites similaires à celles de la Silicon Valley Bank aux États-Unis, si les banques achètent des bons du Trésor à longue échéance et que les taux d’intérêt s’inversent.

« Les rendements des obligations d’État à long terme se sont écartés d’une fourchette raisonnable et montrent une tendance vers un certain degré de bulle », a déclaré ce mois-ci Xu Zhong, secrétaire général adjoint de l’Association nationale des investisseurs institutionnels du marché financier, une organisation dépendant de la PBoC, dans le journal de la banque centrale, le Financial News.

Cependant, l’attrait des obligations dépend aussi des alternatives : actions, immobilier, crédit et dépôts. Le ralentissement du marché immobilier chinois n’étant pas en vue, les ménages sont peu enclins à investir dans l’immobilier, tandis que les entreprises chinoises souffrent de la faiblesse de la consommation et des conséquences de la répression de Pékin sur le secteur technologique.

Les dépôts, quant à eux, ne sont intéressants que si l’on s’attend à une hausse des taux d’intérêt à l’avenir. Dans un contexte aussi sombre, il semble tout à fait rationnel pour les investisseurs chinois de se ruer sur les obligations et l’or.

La véritable préoccupation de la Banque populaire de Chine, et elle est tout à fait justifiée, est peut-être le signal pessimiste et potentiellement auto-réalisateur envoyé par la baisse des rendements obligataires. Il s’agit d’un vote de défiance envers la politique gouvernementale, d’une prévision selon laquelle les conditions économiques ne s’amélioreront pas et d’un avertissement que la déflation s’installera si rien n’est fait pour l’arrêter.

Selon les économistes de Morgan Stanley, l’étape suivante dans le Japon des années 1990 a été pour les entreprises de réagir à l’environnement de prix bas en limitant la croissance des salaires. C’est ainsi qu’une spirale déflationniste peut s’installer.

La PBoC reconnaît le problème fondamental et évoque dans son dernier rapport de politique monétaire une « demande [intérieure] effective insuffisante ». Limitée par la nécessité de stabiliser le taux de change, la banque centrale ne peut toutefois pas faire grand-chose. Elle a procédé à une petite baisse de taux en juillet. Elle pourrait en faire davantage lorsque la Réserve fédérale américaine assouplira sa politique, réduisant ainsi l’écart de taux d’intérêt avec la Chine.

La PBoC se dote également des outils nécessaires pour intervenir plus activement sur les marchés obligataires, ce qui est parfaitement raisonnable, mais ne suffira pas à endiguer la vague macroéconomique qui fait baisser les rendements. Le véritable besoin est que le gouvernement chinois mène une politique de relance plus efficace. Pékin continue d’injecter de l’argent dans le secteur manufacturier, qui génère de l’activité à court terme et maintient la croissance du PIB sur les rails.

Mais augmenter l’offre sans pour autant stimuler la demande ne permettra pas de rétablir l’équilibre économique de sitôt. Les priorités devraient être de liquider le surplus de biens immobiliers invendus, de soutenir les budgets des collectivités locales et des ménages et de mettre un terme aux interventions massives de l’État, afin que les entreprises privées aient la confiance nécessaire pour investir.

Mais les politiques de Pékin dans tous ces domaines restent timides, réactives et progressives. La puissance économique de la Chine est considérable et elle dispose d’une marge de croissance suffisante pour mener une politique déséquilibrée pendant un certain temps et se remettre sur les rails.

La croissance est un remède à la plupart des problèmes économiques, comme la Chine l’a démontré par le passé. Néanmoins, le remède ne fera que devenir plus difficile à mesure que la maladie se propage. Le marché obligataire chinois émet aujourd’hui des signaux d’alarme déflationnistes urgents. Les dirigeants politiques feraient bien d’en tenir compte.

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Donald Trump et l’Iran : Vers une nouvelle crise pétrolière ?

Le retour imminent de Donald Trump à la Maison Blanche a remis au premier plan l’essor des flux pétroliers iraniens, ainsi que la possibilité que le président élu tente à nouveau de fortement les réduire comme lors de son premier mandat.

En effet, en 2019, Trump avait mené une campagne de pression maximale, destinée à étouffer les exportations de l’Iran et, par là même, l’accès de Téhéran aux pétrodollars. Sous la direction de Joe Biden, les flux ont cependant explosé à nouveau, l’accent étant mis sur des politiques qui provoquent des frictions avec les expéditions iraniennes, mais ne les limitent pas afin de ne pas provoquer de hausse des prix du pétrole, notamment après le déclenchement de la guerre en Ukraine.

La « politique de pression maximale » de Trump était une stratégie visant à restreindre le programme nucléaire iranien, limiter le soutien de l’Iran aux groupes militants et réduire son influence au Moyen-Orient. Cette politique reposait sur l’imposition de lourdes sanctions économiques, coupant l’Iran des systèmes financiers mondiaux et diminuant ses revenus d’exportation pétrolière.

Ainsi, l’objectif était de forcer l’Iran à renégocier l’accord nucléaire selon les conditions américaines, voire à cesser ses activités nucléaires.

Cet isolement économique a provoqué une forte chute des exportations de pétrole iranien, créant de graves conséquences économiques pour l’Iran.

Voici, les principaux impacts de la « politique de pression maximale » :

  • Impact sur l’Iran : Cette politique a lourdement impacté l’économie iranienne, causant inflation, dépréciation de la monnaie et hausse du chômage. Au lieu de mettre fin à son programme nucléaire, l’Iran a intensifié ses activités d’enrichissement, affirmant qu’il en avait le droit après le retrait des États-Unis du JCPOA.
  • Impact au Moyen-Orient : Cette politique a exacerbé les tensions régionales. L’Iran a renforcé son soutien à des groupes comme le Hezbollah et les Houthis au Yémen. Les risques de confrontation militaire ont augmenté, notamment après l’attaque de 2019 contre des installations pétrolières saoudiennes, pour laquelle les États-Unis ont tenu l’Iran pour responsable.
  • Impact sur les marchés mondiaux du pétrole : Les sanctions américaines ont fait baisser la production iranienne, poussant les États-Unis à coordonner avec leurs alliés pour compenser cette perte. Cependant, les prix du pétrole ont connu des fluctuations, et les tensions dans le Golfe, en particulier dans le détroit d’Ormuz, ont accentué les risques pour le commerce mondial du pétrole.

Les ventes de pétrole sont cruciales pour l’Iran, avec des exportations représentant jusqu’à 70 % des revenus du gouvernement. Cette année, l’Iran a bénéficié de profits exceptionnels grâce à une production de pétrole proche des records, en doublant presque sa production de moins de 2 millions de barils par jour en 2019 à près de 3,5 millions de barils par jour actuellement, et avec des exportations de pétrole passant de pratiquement zéro à près de 2 millions de barils par jour.

Cela représente une augmentation de revenus de 100 milliards de dollars. L’Iran a pu exporter des quantités quasi-record de pétrole malgré le fait qu’il soit officiellement sous sanctions américaines, l’Administration Biden n’ayant pas appliqué les sanctions sur le pétrole iranien avec la même rigueur que ses prédécesseurs.

Effectivement, l’Administration Biden craignait qu’une application plus stricte des sanctions pétrolières contre l’Iran n’entraîne une hausse des prix mondiaux du pétrole, alors que les Etats-Unis faisaient déjà face à une forte inflation. Mais cette crainte ne reflète pas la réalité des dynamiques du marché mondial du pétrole.

Premièrement, l’Iran représente une fraction minime de la production pétrolière du Moyen-Orient, environ 12,5 % de la production régionale, soit presque quatre fois moins que celle de l’Arabie Saoudite.

Deuxièmement, les prix du pétrole ont en fait baissé entre 2018 et 2019 alors que l’application des sanctions pétrolières contre l’Iran s’intensifiait, en partie parce que les pays du Golfe, qui considèrent également l’Iran comme une menace pour la paix régionale, ont compensé la perte de pétrole iranien en augmentant leur propre production.

Avec une capacité de production de réserve record, notamment l’Arabie Saoudite produisant un tiers de moins de pétrole qu’à l’époque de Trump, la production pétrolière iranienne peut facilement être remplacée.

D’ailleurs, les sanctions pétrolières contre l’Iran ont prouvé leur efficacité par le passé. Sous l’administration Trump, avec Jared Kushner, architecte des Accords d’Abraham, et l’envoyé spécial pour l’Iran Brian Hook, une attention accrue à l’application des sanctions par le gouvernement américain a réduit le volume des exportations de pétrole iranien de 95 %, passant de 2,5 millions de barils par jour en 2018 à un minimum de 70 000 barils par jour en 2020, réduisant ainsi les revenus pétroliers iraniens de 50 milliards de dollars.

Par conséquent, le retour de Trump à la Maison Blanche en janvier, ainsi que ses déclarations de campagne selon lesquelles il se montrerait dur envers l’Iran, soulèvent la question de savoir s’il ciblera à nouveau ces flux. Pour contourner les mesures américaines, l’Iran s’appuie de plus en plus sur une flotte de pétroliers fantôme et des pratiques commerciales qui échappent au contrôle de l’Occident.

« Je pense que cela aura un impact important sur les exportations de pétrole iranien », a déclaré Ben Cahill , directeur des marchés et de la politique énergétique à l’Université du Texas, à propos du retour de Trump. « Il est difficile de remettre le génie dans la bouteille après le développement du marché noir pendant des années et l’évasion et la dissimulation des sanctions qui ont progressé. Mais je soupçonne que Trump s’appuiera sur la Chine. »

Cahill estime que les flux iraniens pourraient être réduits de 750 000 à 1 million de barils par jour. Si cela s’avérait exact, cela ramènerait les flux à environ 1 million de barils par jour, comme cela a été observé au début de la pandémie de Covid-19.

Alors que l’on s’attend généralement à ce que les marchés du pétrole et du diesel soient excédentaires l’année prochaine, le nouveau président pourrait également avoir une marge de manœuvre. En effet, si nous avons effectivement une production de pétrole au-dessus de la demande l’année prochaine, alors si Trump met de nouveau en place ses sanctions, cela aura assez peu de conséquences sur les prix du marché.

D’ailleurs, Bob McNally, président de Rapidan Energy Group, a déclaré que Trump ciblerait les ports qui transportent le pétrole iranien et ferait du pays du Moyen-Orient une priorité dans ses négociations avec la Chine, son principal acheteur.

Une politique de sanctions sévères pourrait perturber jusqu’à 1,3 million de barils par jour de flux de brut iranien, estime Rapidan.

En outre, le changement de dynamique mondiale depuis le dernier mandat de Trump pourrait également obliger le prochain président à réévaluer son approche des relations avec l’Arabie saoudite, a déclaré McNally. Le leader de facto de l’OPEP a conclu un accord en 2023 pour normaliser ses relations avec Téhéran pour la première fois en sept ans, et les liens sont devenus moins tendus ces dernières années.

De plus, si les sanctions se durcissent, la Chine pourrait voir ses coûts pétroliers augmenter, ce qui aurait un impact sur son industrie de raffinage, en particulier les raffineries indépendantes, qui sont déjà confrontées à des difficultés liées à la faible demande de carburant et donc à la réduction des marges bénéficiaires.

En effet, depuis 2019, les raffineries privées chinoises sont devenues des acheteurs du brut iranien sanctionné car elles bénéficiaient de réductions de prix sur les barils, profitant d’un vide laissé par les grandes entreprises publiques méfiantes face aux sanctions américaines.

Cette décision a permis à la Chine d’économiser des milliards, consolidant son rôle de marché pétrolier majeur pour Téhéran. La Chine a économisé environ 4,2 milliards de dollars en important un volume record d’un million de b/j d’Iran l’année dernière, soit 60 % au-dessus des pics d’avant les sanctions enregistrées par les douanes chinoises en 2017 à 623 000 b/j, alors que Téhéran a augmenté sa production à des niveaux proches du maximum et a offert des réductions comme raide jusqu’à 17 dollars le baril par rapport au Brent.

Les rabais ont soulevé des questions sur la rentabilité à long terme des affaires de l’Iran avec la Chine. Mais les experts estiment que Téhéran a encore tout à y gagner.

« Même avec des rabais importants, vendre du pétrole iranien est extrêmement rentable et durable », a déclaré Steve Hanke, professeur d’économie appliquée à l’université Johns Hopkins. « C’est parce que le coût marginal de production en Iran est d’environ 15 dollars ou moins par baril. »

Gregory Brew, analyste de l’Iran et de l’énergie au groupe américain Eurasia Group, dit que les sanctions américaines étaient autrefois efficaces pour bloquer les exportations de pétrole vers la Chine, mais ce n’est plus le cas.

« La stature croissante de la Chine en tant que nouvelle puissance mondiale lui donne une plus grande liberté pour défier les sanctions américaines », a déclaré Brew.

Les données de suivi des navires collectées par Argus montrent que les exportations de pétrole de l’Iran oscillent actuellement autour de 1,5 million de barils par jour, dont environ 85 à 90 % vont à la Chine.

Plus précisément, les données douanières de la province du Shandong, qui abrite au moins la moitié des raffineries chinoises privées montrent que 88 % de ses importations de brut provenaient de Malaisie ou de Russie l’année dernière, soit une augmentation de 20 points de pourcentage par rapport à 2022.

On dit généralement que le brut iranien est transféré via des transferts de navire à navire au large de la Malaisie avant d’être rebaptisé pétrole malais.

Alors, le secteur du raffinage privé a été le secteur le plus important pour l’augmentation des approvisionnements de l’Iran. Les fournisseurs offrent de bons services et sont prêts à absorber les coûts croissants des raffineurs indépendants, tels que les frais supplémentaires d’administration des importations, les loyers de stockage et même les taxes.

L’Iran et la Chine ont mis en place un réseau commercial utilisant le yuan et divers intermédiaires pour contourner le contrôle financier américain, ce qui complique l’application des sanctions par Washington.

En revanche, avec le retour potentiel de Trump, la Chine pourrait voir un risque de voir ses approvisionnements en brut iranien bon marché, qui représentent environ 13% des importations du premier acheteur mondial de pétrole, diminuer si Donald Trump renforce l’application des sanctions contre Téhéran.

De telles restrictions pourraient viser les banques et les raffineries chinoises, ainsi que les intermédiaires malaisiens et émiratis impliqués dans le commerce. Par rapport à l’administration Biden, Trump pourrait être moins préoccupé par la flambée des prix du pétrole et les risques chinois qui accompagneraient des sanctions plus sévères.

D’ailleurs, ces derniers mois, les États-Unis ont renforcé les sanctions contre les navires de la « flotte fantôme » qui transportent le pétrole iranien, ce qui a ralenti les livraisons à la Chine depuis des centres de transbordement comme la Malaisie.

Selon un représentant d’une raffinerie indépendante qui utilise du pétrole iranien, même les opérations de transfert de navire à navire (STS) pourraient être impactées.

« L’inquiétude se concentre plus sur le transport maritime que sur les transactions bancaires », a-t-il déclaré.

Pourtant, malgré ces obstacles, les importations chinoises de pétrole iranien ont augmenté d’environ 30 % entre janvier et octobre 2024, principalement grâce aux opérations de la « flotte fantôme », selon Emma Li, analyste chez Vortexa. « Des changements plus importants pourraient survenir si de nouveaux acteurs, comme les banques, sont ajoutés à la liste des cibles », a-t-elle expliqué.

De surcroît, il est très probable que la Chine continuera à acheter du pétrole iranien. Si certaines raffineries et banques pourraient mettre un terme à leur participation, d’autres décideront probablement que leur participation au commerce du pétrole iranien en vaut la peine, même si elles sont soumises à des sanctions américaines, en particulier si Pékin les soutient. Les importations chinoises de pétrole iranien ont augmenté malgré les sanctions antérieures contre les raffineries et les banques chinoises.

De fait, les raffineries chinoises privées sont moins préoccupées par les sanctions américaines que les compagnies pétrolières nationales chinoises. Les entreprises publiques chinoise CNPC et Sinopec ont cessé d’importer du pétrole iranien après que Washington a décidé de ne pas renouveler les exemptions de sanctions pour les acheteurs de brut iranien en mai 2019, en raison des craintes de perdre l’accès au système financier américain.

Toutefois, de nombreuses raffineries privées ont une exposition minimale au système financier basé sur le dollar. Les raffineries privées qui utilisent la technologie américaine, en revanche, n’ont pas acheté de pétrole iranien. 

Ainsi, il est peu probable que Pékin empêche les entités chinoises d’acheter du pétrole iranien. Il s’oppose aux sanctions unilatérales et aux tentatives de pays tiers d’interférer dans le commerce énergétique de la Chine, ce que les responsables ont réitéré après la signature des nouvelles sanctions par le président Biden.

Dans l’ensemble, l’approche de Trump en matière de sanctions dépendra probablement de la nature du marché pétrolier lorsqu’il prendra ses fonctions, a déclaré David Goldwyn, président de Goldwyn Global Strategies et président du groupe consultatif sur l’énergie du Centre mondial de l’énergie de l’Atlantic Council. « Plus le marché est faible, plus la probabilité de sanctions plus strictes est élevée », a-t-il déclaré.

Effectivement, une répression contre l’Iran, membre de l’OPEP, soutiendrait les prix mondiaux du pétrole, mais cet effet pourrait également être compensé par d’autres politiques de Trump, comme des mesures visant à accroître les forages nationaux, l’imposition de tarifs douaniers à la Chine qui pourraient déprimer l’activité économique, ou un assouplissement des relations avec la Russie qui pourrait libérer ses expéditions de brut sanctionnées.

Les producteurs de pétrole américains s’attendent à une diminution des réglementations sur la production de brut sous la présidence de Donald Trump, ce qui pourrait signifier une offre de pétrole plus élevée et, par conséquent, des prix plus bas. Mais une nouvelle poussée vers l’ouverture de projets de forage, mettant davantage d’offre sur le marché, conduirait à une baisse des prix, diminuant ainsi les revenus des producteurs américains, a déclaré Cole Smead, président et directeur général de Smead Capital.

« Si l’administration Trump ouvre les concessions fédérales pour le pétrole et le gaz, les terres fédérales obtiendraient 25 % des revenus par baril. Vous aurez beaucoup de mal à trouver une compagnie pétrolière capable de gagner de l’argent à 52,50 dollars le baril avec ce qu’il lui reste d’un baril à 70 dollars », Smead, dans des notes envoyées par courriel. « La seule chose qui incitera les foreurs à forer, ce sont des prix du pétrole plus élevés basés sur ces marges. »

Alors, Washington devra décider comment prioriser les achats chinois de pétrole iranien par rapport à d’autres objectifs de la politique américaine, notamment entraver le soutien de la Chine à la guerre russe en Ukraine. Sanctionner des entités chinoises pour leur implication dans le commerce du pétrole iranien pourrait rendre plus difficile l’obtention d’une coopération chinoise sur d’autres questions.

Pékin a averti que la menace que représentent les sanctions pour le commerce de la Chine avec l’Iran « crée de sérieux obstacles à la coopération sino-américaine dans les domaines concernés ». De plus, si les raffineries privées chinoise cessaient d’acheter du pétrole iranien, elles en achèteraient probablement davantage à un autre pays sanctionné : la Russie.